GM English Adapted-MG French in progress


Table of contents
Table des matières
§ 1. Introduction. The problem of finding law. § 1. Introduction. Le problème de la découverte du droit.
§ 2. Finding law, creating law, applying law. § 2. La découverte du droit, la création et l’application du droit.
§ 3. The nature of the legal rule. The command. § 3. La nature de la règle de droit. L’ordre.
§ 4. The nature of the legal rule. The permittance. Objective and Subjective law. § 4. La nature de la règle de droit. La permission. Le droit objectif et le droit subjectif.
§ 5. The nature of the legal rule. The promise. § 5. La nature de la règle de droit. La promesse.
§ 6. The nature of the legal rule. Supplementary law. Valuation and regulative task § 6. La nature de la règle de droit. Le droit supplétif. „Appréciation" et “réglementation".
§ 7. Supplementary and compulsory law, continued. Public Order and good morals, sanction. § 7. Le droit supplétif et le droit impératif (suite). L’ordre public et les bonnes mœurs; la sanction.
§ 8. Private and public Law. § 8. Droit privé et droit public.
§ 8a. . Appendix of Church law. Law of Associations. § 8a. . Supplément du Droit des Eglises. Droit des associations.
§ 9. The law. Factors determining its meaning. § 9. La loi. Facteurs pour la détermination de son sens.
§ 10. Law and Language. Interpretation according to common parlance. § 10. Le droit et la langue. L’interprétation d’après l’usage.
§ 11. The will of the legislator. Statute-historical interpretation. § 11. La volonté du législateur. L’interprétation historique de la loi.
§ 12. The unity of the law. Systematic interpretation. Conceptual Jurisprudence. Construction. § 12. L’unité de la loi. L’interprétation systématique. L’expansion logique du droit (la „Begriffsjurisprudenz"). La construction juridique.
§ 13. Construction (continued). Fiction. § 13. La construction juridique (suite). La Fiction.
§ 14. Construction (continued). Correct and incorrect construction. The construction and the power of the legislator. Concept of law and the basic logical form of law (legal category). § 14. (Suite) Constructions exactes et inexactes. La construction et le pouvoir du législateur. Concept de droit et catégories juridiques.
§ 15. Analogy. Refinement of law. Principle of law. § 15. L’analogie. ,,La particularisation" du droit. Les principes de droit.
§ 16. Analogy, Refinement of law (continued). Argumentum a contrario. Separation between analogy and interpretation? Scientific analysis and valuation in both. § 16. L’analogie, ,,la particularisation du droit"(suite). L’Argument a contrario. Séparation entre l’analogie et l’interprétation? Leur analyse et leur appréciation scientifiques.
§ 17. The open system of the law. § 17. Le système ouvert du droit.
§ 18. Historical interpretation of the law. Tradition. The institution. § 18. L’interprétation historique du droit. La tradition. L’institution.
§ 19. The authority of case law. § 19. L’autorité de la jurisprudence.
§ 20. The authority of science. § 20. L’autorité de la doctrine.
§ 21. The meaning of facts. Customary law. Custom and legal rule in general. § 21. La signification des faits. Le droit coutumier. La coutume et la loi en général.
§ 22. The meaning of facts. Customary law. Custom in the private law of the Netherlands, especially versus supplementary law. § 22. L’importance des faits. Le droit coutumier dans le droit privé néerlandais, et son opposition au droit supplétif.
§ 23. Custom and supplementary law (continued). Requirements. Significance of the formulation. Evidence. § 23. La coutume et le droit supplétif. (Suite)Leurs conditions. L’importance de la formulation. La preuve.
§ 24. Custom versus compulsory law. § 24. La coutume vis-à-vis du droit impératif.
§ 25. Requirements of social and economic life. The nature of the subject-matter. Sociological and teleological interpretation. § 25. Les exigences du commerce social. La nature de l’affaire. Les interprétations sociologique et téléologique.
§ 26. The meaning of the facts. The case. § 26. La signification des faits. Le cas.
§ 27. The conscience of law. § 27. Le sentiment de la justice.
§ 28. The decision. § 28. La décision.

1

GENERAL METHOD OF PRIVATE LAW, English Translation of the First Chapter of the General Volume of the Asser-serie on Dutch Civil Law, written by Paul Scholten

By Liesbeth Huppes-Cluysenaer, Marjanne Termorshuizen-Arts, Cassandra Steer and Paul Scholten

1

METHODE GENERALE DU DROIT PRIVE (in progress), Réédition éditée de la traduction française de Wielenga (1954) du premier chapitre du volume général de la série Asser sur le droit civil néerlandais, écrit par Paul Scholten
Wielenga et Paul Scholten

2

Web version. Please refer to the release in DPSP Annual Volume 1 (2020)

2

Version Web. Le Réédition est «en cours» et sera publiée dans le DPSP Annual une fois terminée. Par conséquent, veuillez ne pas citer. Pour le moment, reportez-vous à l’édition originale. Ajouter en se référant aux pages (paulscholten.eu + numéro de bloc).

3

Preface
   The aim of this book is not to give the beginner an orientation into the subject-matter. The aim is not to introduce the study, but to accompany the study. In my opinion the student — and also the elder jurist — must learn to become conscious of the method which is used in the science of private law and must make clear to himself why a decision is made one way and not another, what the factors are which determine that decision.
   It is clear that such a consciousness is only possible while one is involved in the activity itself — not before and also not afterwards. This is why the word “Introduction” had to be dropped from the title. In its place the title “General Part” was chosen.

3

Préface
   Le but de notre ouvrage n’est pas d’orienter le débutant; il ne tend pas à
introduire dans l’étude du droit, mais plutôt à accompagner l’étudiant. Celui-ci — et même le juriste plus expérimenté — doit, à mon avis, apprendre à se rendre compte de la méthode que suit la science du droit privé; il doit savoir expliquer pourquoi il retient telle décision à l’exclusion d’une autre et quels sont les facteurs qui déterminent cette décision.
   Il est évident que l’on ne peut se rendre compte de cette méthode et de ces facteurs que lorsqu’on est en train de pratiquer le droit. C’est pourquoi le terme „Introduction” devait être supprimé dans le titre et que l’on a choisi le titre „Partie Générale”.

4

   Although the book is meant to be one of the volumes of Asser’s manual, it doesn’t treat a specific part of the civil law, but discusses that which is common to all the parts, to the law of persons, the law of property, law of obligations and law of succession: namely the method. One should not understand the term ‘general part’ to indicate something similar to the general part of the German Code, in which some general concepts such as declaration of intention, legal person and the like are treated separately and regulated accordingly. The treatment of such abstract notions is not among the tasks, which I had in mind, but rather the question whether and to what extent such abstractions are permissible and required.
   I believe finally that the jurist can only acquire a true understanding of what law really is by reflecting upon its method.
   I prefer to abstain from a further exposition of my intentions; the book may speak for itself.

4

   L’ouvrage, bien que faisant partie du Traité de M. Asser, n’est pas consacré à une matière déterminée du droit civil, mais à la méthode commune à toutes ses parties, droit des personnes, des biens, des obligations et des successions. Que les termes „partie générale” ne nous rappellent pas la Partie Générale du Code Civil allemand, où l’on a réglé certaines notions générales du droit civil, telles la déclaration de volonté et la personnalité juridique. Je ne me suis pas proposé d’exposer ces sujets généraux de façon abstraite, mais plutôt d’examiner la question de savoir si de telles abstractions sont en soi admissibles ou même désirables.
   Je crois, enfin, que seule la réflexion sur la méthode pourra apporter au juriste la vraie compréhension de ce qu’est le droit.
   Je préfère m’abstenir de préciser ici mes intentions, j’espère que le présent ouvrage parle assez clairement sur ce point.

5

   A few remarks are still to be made.
   In the first place, regarding the outline of the book. The general nature of this volume implies that it can only be understood in its totality. The various sections of the first chapter have to be read as a whole, one after another; the various considerations are related to each other and are complementary; they cannot be taken out of this context without the risk of misinterpretation.
   Next with respect to the citations. The author of a book like this continuously encounters opinions, which diverge from his own — I have explained my position on these opinions, whenever I deemed this necessary to clarify my own view. I have however refrained from a polemic as well as from an extensive exposition of the different views. Given the fact that the subject-matter is very difficult and still not yet fully elaborated, it was impossible for me to state my own considerations as clearly as possible while at the same time systematizing and criticizing those of others. As a consequence, the citations are rather arbitrary — let this not lead to the conclusion that I do not value sufficiently those works which are not cited. The nature of this book was the determining factor in this. In the meantime, I believe however that the main schools of scientific thought are shown to their full advantage.

5

   Cependant quelques remarques s’imposent.
   En premier lieu sur le plan de l’ouvrage. Sa nature générale implique qu’il sera compris seulement comme un tout. Les paragraphes du 1er Chapitre doivent être lus en série; les différentes observations présentent une certaine connexité, elles se complètent mutuellement et ne peuvent être détachées de l’ensemble qu’au risque d’être mal comprises.
   Une seconde remarque doit être faite sur les citations. Celui qui écrit un ouvrage comme le nôtre se trouve continuellement devant des opinions divergentes; dans la mesure où je l’ai jugé utile pour éclairer le propre cours de mes idées, j’ai exposé mon point de vue à l’égard de ces opinions. Cependant je me suis abstenu de toute polémique, ainsi que de développements détaillés sur les différentes conceptions. Dans une matière si ardue et qui n’a été étudiée qu’en partie, il était impossible d’exposer clairement ma propre opinion et de systématiser et de critiquer en même temps celles des autres.C’est ainsi que j’ai parfois effectué mes citations de façon un peu arbitraire, mais il ne faut pas en déduire que j’ai moins d’estime pour un ouvrage quelconque qui n’a pas été cité. Cette façon de citer s’imposait par la nature de mon ouvrage. Cependant je crois avoir fait droit aux courants scientifiques les plus importants.

6

   Apart from a “general part” dedicated to the method, it would also be appropriate to edit a general history of the civil law. The history of the Civil Code would be part of such a project. Such a book has not yet been written, just as a book on method was missing until now. For many reasons it was impossible for me to fill this gap.
   Finally I want to thank Ms. Mr. B. J. Redeker-van Greven, who has helped me with the composition of the Index of this volume and with the correction of the proofs.
Amsterdam, September 1931.            P.S.

6

Abreviations n’a pas été traduit L’introduction de Ripert n’a pas été traduite.pagina-1

7

§ 1 Introduction. The problem of finding law.

   The aim of the study of the private law would appear to be easily identified. The person who undertakes such a study wants to know to what people are committed towards one another in social interaction and in family relations. One wants to have the answer ready when somebody comes with the question: do I have to pay for the car I bought, even though it appears to have defects, which I did not expect? Am I allowed to fire the worker who refuses to carry out a given instruction? Does the abused woman have a reason for divorce? and so on.
   At first sight the method of finding the answer to the innumerable questions which arise daily in such a way, may seem simple. It is the method first turned to by everybody to whom such questions are presented. We know that we need two things: knowledge of the facts and of the rule. Application of the rule to the facts will give the answer. Simple use of the most common rule of logic, the syllogism, is the only thing one has to do. And this rule gives the law— again this also is the starting point of anyone who is looking for law. It is all very easy indeed: the law, the rule set by the highest authority, and the facts. It is of course possible to ask which authority is competent to set the rule and why it has this competence, but these are questions with which the one who wants to study the private law is not concerned; these are questions of constitutional law.

7

§ 1 Introduction. Le problème de la découverte du droit.

   Il paraît facile d’indiquer le but de l’étude du droit civil; celui qui l’entreprend désire savoir à quoi sont réciproquement tenus les hommes dans le commerce social et dans leurs relations familiales.Il désire pouvoir répondre promptement lorsqu’on lui pose des questions de ce genre: „dois-je payer la voiture achetée, alors qu’elle paraît avoir des défauts auxquels je ne m’attendais point?” « Puis-je licencier l’ouvrier qui refuse d’exécuter l’ordre que je lui donne?” „La femme, victime de violences, est-elle autorisée à demander le divorce?” etc.

8

The one who studies private law can accept as an established fact that the codes and the different laws in which the legislator has set his ruling, are binding. And concerning the facts, it sometimes can be difficult to establish what exactly happened between the persons involved. This difficulty however is not really of a legal nature, even though the legislator has drafted some rules about the way this work has to be done. It is significant that the jurist calls this kind of decision “factual”. Thus, we remain within the circle of the simple syllogism.

8

L’étudiant de droit civil peut tenir pour acquis que les codes et pagina-2les lois contenant la réglementation du législateur, sont obligatoires. Quant aux faits, il est parfois difficile de constater avec précision ce qui s’est passé entre les intéressés, mais cette difficulté aussi n’est pas au fond de nature juridique, bien que la loi ait établi quelques règles relatives à la façon dont ces constatations doivent être faites. Des décisions à cet égard, et cela est caractéristique, sont considérées par les juristes comme „de fait”. Nous restons donc ainsi dans la sphère du simple syllogisme.

9

   Anybody who defends this method can refer himself to the fact that the composers of our codes were of the same mind. In the time of the French Revolution, during which the foundation of our codes was laid, the dominant belief was that all law is encapsulated in codification. The belief was that the subject-matter of law was regulated completely and sufficiently in the legislation. When one is occupied with our question, one thinks primarily of the judge, although this is not the only one who has to find the law. The judge applies the legal rule to the case, which is presented to him. Montesquieu’s teaching concerning the separation of powers compels the judge expressly to keep himself to the limits of applying the law. His words are well-known:

The judges of the nation are only mouths, who pronounce the words of the law, inanimate beings, who cannot moderate neither its force nor its rigor. (trans. lhc)1

9

   Les défenseurs de cette méthode peuvent s’autoriser des auteurs de nos codes qui sont partis de la même idée. L’époque de la révolution française a vu naître et dominer l’idée selon laquelle tout le droit est enfermé dans la codification. Le droit, dans la pensée de l’époque, est réglé dans des codes d’une manière complète et péremptoire. Le juge — car c’est à lui que l’on pense le premier, bien qu’il ne soit pas seul à devoir „trouver” le droit — applique la règle légale aux cas qui lui sont soumis. La théorie dite de la séparation des pouvoirs de Montesquieu oblige expressément le juge à rester dans les limites de l’application. Nous citons la formule très connue de cet auteur:

Les juges de la nation ne sont que les bouches, qui prononcent les paroles de la loi, des êtres inanimés, qui n’en peuvent modérer ni la force ni la rigueur (esprit des lois VI, 5).

10

   Not only the design and language of our Codes demonstrate this train of thought – especially the Law containing General Provisions for legislation – but moreover an institution like the cassation can be explained by it. It is true that the attempt – characteristic for the French revolution – to establish direct control of the legislator over the judge by assigning the competence of cassation to the legislative power, was abandoned. Nevertheless, our cassation is based on both of these ideas: finding the law consists of applying rules to the facts, and rules are solely given by legislation. A ruling cannot be quashed because it is in any general sense unjust, but only when a law is explicitly violated or wrongly applied. The task of the court of cassation is to protect the law against the judge.

10

   Cet ordre d’idées se traduit non seulement dans le plan et la langue de nos codes et notamment de la loi „contenant les dispositions générales de la législation”; (articles 3, 5, 11, 13), elle est aussi à la base d’une institution comme la cassation.L’effort caractéristique de la Révolution visant à la soumission du juge directement au pouvoir législatif, à qui l’on voulait en même temps confier la cassation, fut abandonné il est vrai, mais même notre cassation est fondée sur ces deux principes: la recherche du droit est une application des règles aux faits et: seule la loi fournit ces règles. Une décision n’est pas cassée pour une erreur quelconque, mais seulement pour violation ou fausse application de la loi (art. 95 R.O., art. 406 C. Pr. civ. 11.). Protection de la loi contre le juge, voilà la tâche de la Cour de cassation.

11

   Still there is a difficulty for anyone, inclined to look at the relationship we are talking about here in such a naive way as described above, which compels him to become more aware of his method. The law is not always clear: it is far from true that the law makes it easy to find the solution for the thousand and one questions which are raised.

11

   Cependant ceux mêmes qui inclinent vers une conception par trop naïve de ce rapport, sont en butte à une difficulté qui les force pagina-3à préciser un peu leur méthode. La loi n’est pas toujours claire: elle est loin de mettre à portée de nos mains la réponse aux mille et une questions qui se posent.

12

   It is an illusion which the legislator again and again holds, that he has sufficiently regulated the subject-matter on which he is focusing. In each period, in which the legislator burdens himself with a great effort and embraces a whole field of law, he believes he has made a complete regulation of all possible occurring cases through codification. The consequence is that interpretation is superfluous. While one could admit that every work accomplished by humans is deficient and therefore it is possible that somewhere a lacuna or an ambiguity will come to light. In that case however one should turn to the legislator to ask for clarification or supplementation. But anyone who gives his own interpretation affects the law. Justinianus threatened punishment against anyone who would dare to explain the law. Interpretation was “perversion (distortion)”; the competence to dictate the law and to interpret it belonged solely to the “augusta auctoritas (supreme power”) of the emperor.2

12

   C’est une illusion à laquelle le législateur s’adonne toujours de nouveau, de croire avoir réglé une matière de façon péremptoire.A chaque époque où le législateur entreprend de grands efforts pour réglementer une matière dans sa totalité il croit que sa codification contient une réglementation complète de tous les cas possibles. La conséquence en est que l’interprétation est superflue. On admet, il est vrai, que toute œuvre de l’homme est défectueuse, et qu’il pourrait donc se manifester çà et là une lacune ou un manque de précision, mais c’est alors au législateur qu’il faut s’adresser pour obtenir un complément ou un éclaircissement. Celui qui interprète lui-même touche à la loi. Justinien menaçait de peines tous ceux qui auraient l’audace d’interpréter la loi. On qualifiait l’interprétation de „perversio”, seule 1′augusta auctoritas de l’empereur avait le pouvoir d’édicter et d’interpréter des lois. (Codex, I, 17, 2, 21).

13

   History repeated itself at the end of the 18th century, the ‘Publikations Patent’ of the Prussian ‘landrecht’ of 1794 ordained

no university, court or judge will proceed to analyze or interpret the new laws of the country in accordance with the waived rights and regulations discussed, much less allow themselves to make the slightest arbitrary deviation from clear and manifest provisions of the law, on the basis of a supposed philosophical reasoning or under the pretense of an interpretation derived from the purpose and intent of the law, without exposing itself to our highest disapproval and severe punishment. (trans.lhc)3

Not only the patriarchal despot thought this way, also the revolutionary: both envisage in law only the rule emanating from themselves.

13

   Vers la fin du 18ème siècle l’histoire se répéta, le „Publikations Patent” du droit de Prusse de 1794, ordonna:

und es soll. . . kein Collegium, Gericht oder Justizbedienter sich unterfangen . . . das neue Landrecht nach besagten aufgehobenen Rechten und Vorschriften zu erklären oder aus zu deuten am allerwenigsten aber von klaren und deutlichen Vorschriften der Gesetze, auf dem Grund eines vermeintlichen philosophischen Raisonnements oder unter dem Vorwande einer aus dem Zwecke und der Absicht des Gesetzes ab zu leitenden Auslegung, die geringste eigenmächtige Abweichung, bei Vermeidung Unsrer höchsten Ungnade und schwerer Ahndung, sich zu erlauben.

Non seulement le despote patriarcal pensait ainsi, mais aussi le révolutionnaire: tous deux ne voient dans le droit qu’une règle émanant d’eux-mêmes.

14

Robespierre expressed himself in the same spirit

The word jurisprudence must be erased from our language. In a country, which has a constitution or legislation, case law is nothing but the law. (trans.lhc)4

In that period one of the courts of justice in France even spoke of interpretation and comments in terms of plagues that destroy the law.5

14

La même pensée fut exprimée par Robespierre:

Le mot de jurisprudence doit être effacé de notre langue. Dans un pays, qui a une constitution, une législation, la jurisprudence n’est autre chose que la loi.”1

A la même époque un collège judiciaire qualifia de ‘fléaux destructeurs de la loi’, l’interprétation et les commentaires.2 pagina-4

15

   Therefore solely the law counts. And still experience teaches us something else. Every law, even the most carefully worded, needs explanation. It is one of the goals of the science of the private law to establish this. One of the most well-known articles of our Civil Code ordains that every wrongful act, which brings damage to another, creates an obligation for the one whose guilt has caused this damage, to compensate it. Questions will arise: when is an action “wrongful”? what meaning do we give to “guilt”? and what meaning to “damage”? what kind of relationship is required by the law between the cause and the outcome? If somebody wants to provide fully founded answers to these questions, he would at the very least have to write an extensive treatise, maybe it will even become a substantial book. But how does he find these answers? which road will lead him to them?

15

   Donc il y a la loi et la loi seule. Cependant notre expérience ne cesse pas de nous apprendre autre chose. Toute loi, si bien rédigée soit-elle, a besoin d’une interprétation; élaborer celle-ci est entre autres le but de la science du droit civil. Un des articles les plus connus de notre Code Civil, l’art. 1401, dispose: „Tout fait illicite qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.” Des questions naissent: „quand un acte est-il illicite?”, „que doit-on entendre par „faute”?”, ou par „dommage”, et „quel doit être, d’après la loi, leur lien de causalité?” Quiconque veut répondre à ces questions, de façon bien motivée, sera obligé d’écrire un essai assez étendu, peut-être même un gros volume, mais d’où lui viennent ces réponses, dans quel chemin les trouve-t-il?

16

   Let us take the first question posed above. Before 1919 the Supreme Court taught that only those actions which are against the law or which infringe somebody else’s private right is wrongful; after the ruling of January 31 of that year6 the highest court extended the meaning of wrongful to any act which is against good morals or against the care which should be exerted in social life towards another person or another’s goods.

16

   Examinons d’abord la première des questions posées. Avant 1919, la Haute Cour des Pays-Bas soutenait que seul est illicite l’acte „contraire à loi ou qui constitue une infraction au droit privé d’autrui”; depuis l’arrêt de la même année3la H. C. „considère également comme illicite tout acte qui est Contraire aux bonnes mœurs ou aux bons soins qui s’imposent dans le commerce social à l’égard de la personne ou du bien d’autrui”.

17

On what basis did the Supreme Court come to this conclusion? It is clear to the person who looks no further, that the text of the law alone does not determine the opposition between both interpretations. One tries then to dig deeper and to use different methods of interpretation, one tries to analyze the semantic meaning of the words, asks what the genesis of the law was, or as the Supreme Court did in the cited decision, investigates the history of the institution and appeals to other provisions which regulate related subject-matters, while finally, especially in the more modern literature, also the social effectiveness of the provision is taken into account. Traditionally people distinguish between grammatical and historical interpretation, to which can be added the teleological, aiming at social goals. Every jurist, whether working as a lawyer or a notary, as a judge or as a teacher, will use these methods alternately, but only a few ask themselves what it is they actually are doing, and even fewer ask if they are allowed to act as they do.

17

Quel motif a amené la H. C. à cette conclusion? Il est clair que pour ceux qui ne poussent pas plus loin leurs recherches, le seul texte de la loi n’explique pas l’opposition entre les deux conceptions. On essaie alors de fouiller plus profondément en se servant de diverses méthodes d’interprétation: on procède à l’analyse grammaticale des mots ou à la recherche de l’origine historique de la disposition légale, comme l’a fait la H. C. dans l’arrêt cité. On fait appel à l’histoire de l’institution en question et d’autres dispositions réglant des problèmes similaires. Enfin, surtout dans les ouvrages modernes, on tient compte de l’effet social de la prescription. Selon la tradition on distingue: les interprétations grammaticale et historique, auxquelles vient s’ajouter l’interprétation téléologique, c’est-à-dire l’interprétation d’après les buts sociaux. Chaque juriste, qu’il soit avocat ou notaire, juge ou professeur se sert alternativement de ces méthodes, mais peu seulement se rendent compte de ce qu’ils font ainsi en réalité et très rares enfinpagina-5 sont ceux qui réfléchissent sur la question de savoir si leur procédé est justifié.

18

Luckily the ability to search for the law as a tool of craftsmanship is more important than the knowledge why one searches as one does. But this doesn’t release one from the obligation to reflect about the nature of this process. There are authors – like in our time for example Suyling7who reject the historical method. At this juncture it is not necessary to investigate whether they actually follow this schema, we will come back to this later on. But this much is certain: they too are obliged to become more conscious of their methods. In the first place, because the rejection of what has been the traditional method of science for centuries cannot take place without reasons. But apart from that, also the systematic interpretation, which is mostly followed by this school needs justification. Why is it admissible to explain a provision of the law with the help of another provision, which is established by other people in another time for a completely different subject-matter? This is not self-evident.

18

Il est heureux qu’on arrive plus facilement à la recherche du droit lui-même qu’à la notion des motifs de cette recherche. Mais cela ne nous dispense nullement des réflexions nécessaires sur la nature de notre activité. Il est des auteurs — comme chez nous Suyling 4qui rejettent la méthode historique. Nous n’avons pas à vérifier s’ils poursuivent ce plan dans toutes ses conséquences, nous reviendrons ultérieurement sur cette question. Mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils sont, eux aussi, obligés de se rendre compte de leurs méthodes. Premièrement parce qu’on ne peut pas sans motivation rejeter ce qui a été la méthode scientifique traditionnelle pendant des siècles. Mais, en dehors de cela, l’interprétation systématique que préconisent surtout les partisans de ce système, demande aussi à être justifiée. Pourquoi serait-il permis d’interpréter une disposition légale à l’aide d’une autre disposition établie par d’autres dans un autre temps et en vue de régler une autre matière? L’adoption d’un tel système ne va pas non plus de soi.

19

And what will be decisive, if the grammatical interpretation of the words and a systematic approach lead in competing directions? For those who do want to use the historical interpretation, and for those who do want to take into account the effect of the rule or its aim — and to be sure, this is what the practical jurist will always do — these questions become much more complicated. What is the relation between history and text, or system? which will prevail when there is a conflict between the results? How will the concrete decision be found in the end? Is this by logical deliberation or is the choice made on some grounds other than intellectual ones?

19

Et que décider lorsque l’interprétation grammaticale, c’est-à-dire d’après les mots, et l’interprétation systématique conduisent dans des directions différentes? Pour les partisans de l’interprétation historique qui tiennent compte et de l’effet et du but de la règle — ce que, nous le répétons, fait toujours le praticien — de telles questions deviennent beaucoup plus compliquées. Quels sont les rapports entre l’histoire d’une part et texte ou système de l’autre? Qui doit l’emporter en présence de données contradictoires? Comment arrive-t-on finalement à trouver la solution concrète? Est-ce qu’on pèse ici logiquement le pour et le contre? Ou est-ce qu’il existe un autre choix que le choix intellectuel?

20

   I think that to raise these questions shows that the issue of the method of the private law is none too simple. Application of the rule to the facts, very well. But to find this rule is, even when one wants to extrapolate the rule from the law, not always easy. It is therefore indeed necessary, to describe those methods of interpretation more precisely, to determine their limits and to determine their place.

20

   Ces questions prouvent, me semble-t-il, que la question de la méthode du droit civil n’est pas tellement simple. Application de la règle aux faits, soit! Mais trouver cette règle, même si l’on veut la dégager de la loi, n’est pas toujours si facile. Il est donc bien nécessaire de préciser ces méthodes d’interprétation, de les délimiterpagina-6 et d’en indiquer la place dans l’ensemble de la science du droit civil.

21

   But there is more. Till now we have assumed that to search for the rule means to interpret the law. However, it is often the case that the law and even its interpretation — if this word is understood at least in the way it is used in lay speech — do not give an answer. One then takes recourse to analogy. A provision in the law that regulates the influence which the sale of an object has on the existing hire agreements concerning this object, is used to determine the relations between the hirer and the new owner in other cases of alienation.8 Or for example a provision that regulates vacation of rented properties at the termination of the tenancy agreement is applied to the termination of an employment contract, which includes the use of a “free residence” belonging to the employer.9 Again the question arises: what does analogy actually mean and is it permissible? If so, why?

21

   Mais ce n’est pas tout. Jusqu’ici nous avons supposé qu’il s’agissait d’interpréter la loi lorsqu’on recherchait la règle. Il arrive cependant que la loi et son interprétation — ce mot pris dans son sens usuel — ne donnent pas la réponse. On recourt alors à l’analogie. Une disposition légale réglant l’influence de la vente d’une chose louée sur les baux en cours est également employée à la détermination des rapports juridiques entre le preneur et le nouveau propriétaire en cas d’autres espèces d’aliénation 5Ou bien une disposition réglant l’expulsion au moment de l’expiration du bail est appliquée à la résiliation d’un contrat de travail aux termes duquel l’employeur avait accordé à l’ouvrier, à titre de contre-prestation partielle, l’usage d’une habitation.6 Mais il reste toujours cette question: qu’est-ce qu’est au fond l’analogie est-elle permise? Et dans l’affirmative, pour quels motifs?

22

   If use of analogy poses the question if it is permissible to extend a rule to a case for which it is not written, and if so, why, then it is also possible to ask the question whether it would be admissible in a special constellation of facts not to apply a rule to a case although the case is in fact covered by the wording of the rule. The opposite of analogy is legal refinement: the creation of new exceptions to general rules. Again, an example from the doctrine of the wrongful act.

22

   L’analogie nous met en présence des deux problèmes suivants: est-il permis d’étendre la portée d’une règle à des cas pour lesquels elle n’a pas été écrite et, dans l’affirmative, pour quelles raisons et, deuxièmement, peut-il arriver que dans une conjoncture particulière la non-application d’une règle s’impose, bien que le cas soit textuellement régi par cette règle? 1,’opposé de l’analogie est „la particularisation” du droit, c’est à dire la formation de nouvelles exceptions à des règles générales. Nous citons de nouveau un exemple tiré de la théorie de l’acte illicite.

23

Let us suppose that the wrongdoer from whom compensation is sought, is indeed guilty of an act which can be qualified as wrongful and that the other requirements of the law are fulfilled, but that at the same time it is established that also the person who claims compensation falls short in taking care to prevent the damage and that this is also partly the cause of the calamity and thus of the damage. The Railway-company takes insufficient care for the security of transport of goods in its freight yard, yet the conductor who is run over by a train because of this, could have paid more attention himself. Will he nevertheless receive compensation? If so, fully or partly? Partly, is the answer of the judiciary since the ruling of the Supreme Court on 4 February 1916.10 Why?

23

Mettons qu’il soit établi que celui qui se défend contre une action en réparation se soit rendu coupable d’un acte que l’on peut qualifier d’illicite, que les autres conditions de l’art. 1401 C.c.n. soient réunies, mais qu’on constate en même temps que le demandeur a manqué aux soins susceptibles de prévenir le dommage et que ce comportement a causé également l’accident et le dommage. Par exemple une compagnie de chemins de fer veille insuffisamment à la sécurité du transport dans une gare de marchandises; le conducteur d’un véhicule qui de ce fait est écrasé par un train aurait dû faire mieux attention. Recevra-t-il une indemnité? Et, dans pagina-7l’affirmative, une indemnité intégrale ou partielle? Il n’aura qu’un dédommagement partiel, répond la jurisprudence depuis l’arrêt de la H.C. du 4 février 1916.7 Pourquoi?

24

The legal provision concerning wrongful act does not contain one word about this notion of “own fault”. It must be noted that the Supreme Court did make a feeble attempt in this case to extract the answer from the legislation by including in a wrongful act the act of the injured person who does not take enough care for his own safety, however it is generally accepted that this interpretation does not fulfil its intended aim. Lack of care for one’s own interest is not a wrongful act in the sense of the legal provision in the Civil Code. The judiciary uses this method of legal refinement constantly. Can we give some relevant arguments to indicate when and why this is permissible?

24

L’article 1401 ne dit pas un mot de cette faute de la victime. Dans l’arrêt cité, la H. C. essayait faiblement, il est vrai, de trouver la réponse à notre question dans cet article même, en considérant également comme acte illicite le comportement qui consiste à ne pas veiller suffisamment à sa propre sécurité, mais il est généralement admis que cette interprétation manque le but souhaité. Un défaut dans la protection de sa propre sécurité n’est pas un acte illicite au sens de l’art. 1401 C.c.n. La jurisprudence se sert sans cesse de cette méthode de particularisation des règles. Sommes-nous en mesure d’indiquer d’une façon plus ou moins motivée dans quelles conditions et pour quels motifs l’emploi de cette méthode est justifié?

25

   The question of legal refinement forms part of the problem about which there has been such a heated debate in the legal world during the last decennia: is the judge allowed to declare law beyond the scope of legislation? It goes without saying that I will not deal with this question as yet. I restrict myself to the remark that in my opinion it cannot be answered with a simple yes or no. The sequel of this book will, I hope, explain this. For this moment it is my goal only to show, that a rule cannot be extrapolated from the wording of the law, that the plain observation of daily practice of the law teaches us that by refining the general terms of the rules new rules are found, that in such a case something quite different takes place than simply subsuming a case under a rule which lays ready for use in the law.

25

   La question de la particularisation du droit fait partie du problème pour lequel les milieux juridiques se sont tellement enflammés durant ces dernières décades: le juge peut-il juger en dehors de la loi? Il va sans dire que je ne traite pas encore en ce moment cette question. Je me borne seulement à remarquer que l’on ne peut y répondre par un simple oui ou non; la suite de cet ouvrage, nous l’espérons, l’expliquera. Voici le but que nous poursuivons pour le moment: nous voulons démontrer qu’il ne peut être question de dégager la règle par une simple lecture de la loi; rien que l’observation de la pratique quotidienne nous apprend déjà que par la particularisation des règles formulées d’une façon générale, d’autres règles sont trouvées à leur tour et qu’il s’agit ici d’une toute autre activité que de la soumission d’un cas donné à une règle qui se trouverait prête dans la loi.

26

   Analogy and legal refinement are not the only methods, which should be mentioned here. We know now that it is not a “pretense”, as the Law on General Provisions calls it, when we say that the law is obscure and incomplete. Of the many factors of importance here, I want to mention one more thing, because it is of principled significance. This time it does not concern the extension or limitation of certain rules, but rather a correction, which is involved in every application of rules. It concerns the ban on the ‘abuse of right’, explicitly formulated by the legislator in Germany and Switzerland, generally accepted by the judiciary in France, which at this moment, thanks to the Supreme Court, is also gaining ground in our administration of justice.11

26

   L’analogie et la particularisation ne sont pas à ce propos les seules méthodes à mentionner. Nous savons actuellement que ce n’est point un „prétexte”, — pour employer le terme de l’art. 13 de la loi A. B.: 4 C. c. — que d’invoquer parfois l’obscurité et l’insuffisance de la loi. Parmi les nombreuses observations qu’on pourrait faire à ce sujet, il y en a une à laquelle je voudrais m’arrêter en raison de pagina-8son intérêt de principe. Elle ne touche pas l’extension ou la restriction de certaines règles, mais la correction qu’on apporte lors de l’application de toute règle. C’est l’interdiction de l’abus de droit. Cette interdiction qui est prononcée expressément par les législateurs suisse et allemand et a été généralement admise par la jurisprudence française, est en train de conquérir une place dans notre jurisprudence, grâce à la Haute Cour. 8

27

To take the classic example of the French: a person builds a chimney on his roof which is a dummy and has no function other than to obstruct his neighbor’s view. He has no other personal interest in the chimney. Must his neighbor endure this? Nowhere in the law can he find a provision that gives him the right to demand the removal of the obstructive object. Still in case law he is put in the right. The builder has abused his property rights. Although he stayed within the limits of the words of the law, law in its more general sense could not sanction that abuse.12

27

Nous citons l’exemple français classique: quelqu’un construit sur son toit une fausse cheminée uniquement dans le but de boucher la vue à son voisin. Cet acte n’a pour son auteur aucun intérêt. Le voisin doit-il souffrir cela? Il ne se trouve nulle part dans la loi une disposition l’autorisant à demander l’enlèvement de l’objet gênant. Cependant la jurisprudence lui donne raison. Le constructeur a abusé de son droit de propriété. Bien qu’il ne transgressât pas les limites de la loi, le droit ne pouvait pas sanctionner cet abus.9

28

Some would argue that this decision remains within the framework of mere application of law.13 Every law has to be applied reasonably they argue. This may be true, but then it must be defined how one can distinguish between a reasonable and an unreasonable application and in particular why the law applier is justified in founding his decision upon his own judgment of what is reasonable or unreasonable. This much is however certain: in the law itself he will not find the distinction between the one and the other. If it were there — there would be no question of abuse of law.

28

D’aucuns ont soutenu qu’une telle conception restait toujours dans le cadre de l’application de la loi.10 Toute loi, dit-on, doit trouver une application raisonnable. Soit, mais que l’on indique alors de quelle manière il faut distinguer entre l’interprétation raisonnable et irraisonnable et surtout pour quels motifs celui qui applique la loi est autorisé à fonder sa décision sur sa conception du raisonnable et de l’irraisonnable. Ce qui est certain, c’est qu’il ne trouve pas cette distinction dans la loi. Si elle se trouvait dans la loi, il n’y aurait pas de question d’abus de droit.

29

   This is enough I think to make clear that the finding of law is something other than simply applying ready-made rules to established facts. It happens — and it happens often — that the rule has to be found, either by interpretation or by analogy or refinement. It happens, that the application has to be reconsidered by comparing it to what is called reasonable. The demand for a method of finding law therefore makes sense.

29

   Ce qui précède suffit, me semble-t-il, à montrer que la découverte du droit est autre chose que la simple application de règles toutes prêtes à des faits établis. Il arrive — et il arrive même souvent — que la règle doit être trouvée soit par interprétation soit par analogie ou particularisation. Il arrive encore que la raison, l’équité, doive servir à l’application comme pierre de touche. C’est donc à juste titre que se pose la question de la méthode la plus propre pour arriver à trouver le droit.

30

   But it is still possible to criticize this conception of “finding law by the application of rules which are inherent in the law”, from yet another angle. Until now we have supposed that the finding of law is a process of applying rules to facts and we have merely indicated that these rules sometimes have to be made by the person who is searching for the law, that it is not always the case that he can find rules ready-made in the law. It is however necessary to pose the question whether it is always true that finding law is indeed the application of rules to facts, whether indeed the logical of the syllogism is sufficiently helpful.

30

   Cependant on peut encore attaquer d’un autre côté le système de découverte du droit par application de règles légales toutes prêtes. pagina-9 Jusqu’ici nous avons supposé que le droit se découvre par application de règles aux faits, quitte à préciser que ces règles doivent parfois être formées par celui qui recherche le droit, et qu’il ne les trouve pas toujours à portée de la main dans la loi. Mais cependant il faut se poser la question de savoir si la découverte du droit consiste toujours dans une application de règles aux faits, si le procédé du syllogisme est bien d’une utilité décisive.

31

§ 2 Finding law, creating law, applying law.

   There is not much left of the quiet assurance shared by many in the 19e century that finding law is applying law. People agree that interpretation is necessary and also that this interpretation at the very least will give rise to the question whether or not by clarifying the rule something new is added to it. And even, that the judge cannot suffice with interpretation alone but that he expands and adds, that he creates rules himself.

31

§ 2 La découverte du droit, la création et l’application du droit.

   te interprétation soulève tout au moins la question de savoir si par elle de nouveaux éléments ne sont pas ajoutés à la règle. On admet même qu’il ne suffit pas toujours au juge d’interpréter la loi et qu’il l’étend et la supplée, qu’il forme lui-même des règles.

32

There has been a shift, which gained its classical formulation in the well-known art. 1 of the Swiss Civil Code of 1907.

The law applies to all legal questions for which it is addressed in terms of formulation or interpretation. If no rule can be deduced from the law, the judge must decide according to customary law and, if there is not, he must decide according to the rule he would set as legislator. He then follows prevailing doctrine and tradition. (trans.lhc)14

The judge has to explain, to apply analogy, to appeal to customary law, and finally when the law does not speak, he has to adjudicate according to the rule which he would have established, had he been legislator.

32

Il se manifeste sur ce point un revirement qui a pris corps dans le premier article bien connu du Code Civil Suisse de 1907:

Das Gesetz findet auf allen Rechtsfragen Anwendung, für die es nach Wortlaut oder Auslegung eine Bestimmung enthält. Kann dem Gesetze keine Vorschrift entnommen werden, so soll der Richter nach Gewohnheitsrecht und, wo auch ein solches fehlt, nach der Regel entscheiden, die er als Gesetzgeber aufstellen würde. Er folgt dabei bewährter Lehre und Ueberlieferung.

Le juge est tenu d’interpréter, d’appliquer l’analogie, de faire appel au droit coutumier, il doit enfin, dans le silence de la loi, juger d’après la règle qu’il aurait établie s’il était lui-même législateur.

33

Although we are thus far removed from the idea that only the written law formulates the rule, which has to be applied, it still doesn’t mean that we thus have dismissed the idea that finding law consists in the application of general rules. On the contrary, this was also the view of Eugen Huber, the maker of the Swiss Code. It is simply another authority, which establishes the rule.

33

Nous sommes ici bien loin, il est vrai, de la théorie selon laquelle seule la loi formule les règles à appliquer, mais cela n’implique pas l’abandon de la conception d’après laquelle la découverte du droit consiste en l’application de certaines règles générales. Au contraire, car telle était bien l’idée d’Eugen Huber, l’auteur du Code suisse. C’est seulement une autorité extra-légale qui établit ces règles.

34

   Although there may be doubts about the all-embracing nature of the written law, people stick to the idea that finding law is applying rules i.e. that law means rules. One can find this view even with authors who abandon the doctrine that only codified law is law. To take one example from many. I borrow it from Walter Burckhardt, who as a Swiss citizen has to – and does – take into account art. 1 of his Code.15 Making law and applying law are two opposites in an absolute sense and not in a relative sense, according to his words. Making law means valuation, means weighing right and wrong, while the application of law means the use of logical schemes. Structuring society either creates new law, in which case it is making law, or it doesn’t and applies the existing laws. There is not a third possibility (tertium non datur). In the same line he makes the statement later: the concrete case is already implied in the abstract concept, just as the decision is implied by the norm. It is inherent in the concept of purchase that this interaction between A and B is a sale, while it is inherent in the norm that the buyer has to pay, that A is obligated to pay.

34

   Même ceux qui doutent du caractère universel de la loi ne pagina-10veulent pas renoncer à la conception selon laquelle la découverte du droit consiste à appliquer des règles et que par conséquent, le droit consiste dans des règles. Cette idée se retrouve même chez les auteurs qui ne soutiennent plus que la loi comprend tout le droit. Citons un des nombreux exemples possibles. Je l’emprunte à Walter Burckhardt qui, en tant que suisse, est obligé de tenir compte du premier article de son code et qui en tient compte!11Selon lui la formation et l’application du droit sont opposées l’une à l’autre d’une façon absolue, non pas d’une façon relative. La formation du droit est une appréciation qui consiste à peser le bien et le mal; l’application par contre consiste à manier des formules logiques. Ou bien une réglementation crée du droit nouveau et alors il s’agit de formation du droit, ou bien elle applique seulement ce qui existe déjà. Tertium non datur. Ceci cadre avec la sentence que nous trouvons un peu plus loin: la notion abstraite implique déjà le cas concret; la norme implique déjà la décision à rendre. La notion de vente implique que tel acte constitue une vente entre A et B, la norme selon laquelle l’acheteur doit payer, qu’A est tenu à payement.

35

   It is clear that this position assumes the fallacy of begging the question (petitio principii). If law consists of rules, if a decision has no independent significance alongside the rule, then the conclusion is undeniable. Application is application, in fact it is just a tautology. However, the question is whether this is true. In the end this position is also based upon the assumption that only codified law is law. Burckhardt does acknowledge that a person who applies laws is sometimes permitted to make laws, but only because he is implicitly allowed to do so by the legislator, and this actually is an anomaly.

35

   Il est évident que cette thèse part d’une petition de principe. Si le droit n’est qu’un ensemble de règles, s’il ne faut pas reconnaître à la décision une signification indépendante vis à vis de la règle, alors la conclusion s’impose de façon impérative, l’application c’est l’application; on arrive à une tautologie. Mais la question est justement de savoir s’il en est bien ainsi. Derrière cette thèse se cache finalement la théorie de l’identité du droit et de la loi. Burckhardt admet, il est vrai, que la formation de certaines règles est parfois permise au praticien chargé de l’application, mais ce pouvoir dérive de la loi, en fait, c’est une anomalie.

36

   We confront this position with two objections. Firstly, we refer to the way the law is found in numerous cases.
   We again take the legal provision about wrongful act in our Civil Code as our starting point. The Supreme Court has decided that acts are wrongful if the actor acts contrary to good morals or does not take the necessary care as required in social interaction concerning another’s person or goods. What does the judge actually do when applying this rule? He establishes the facts, determines that the act for which a writ is served is, for example, in breach of good morals and orders the payment of damages. This seems to be completely in accordance with the normal scheme.

36

   Contre cette thèse nous faisons deux objections.
   Nous invoquons d’abord la manière dont on découvre le droit dans de nombreux cas. C’est encore l’art. 1401 C.c.n. qui nous sert de point de départ. La H. C. a décidé qu’est illicite tout acte accompli en méconnaissance des bonnes mœurs ou qui est contraire aux bons soins qui
pagina-11 s’imposent dans le commerce social à l’égard de la personne ou du bien d’autrui. Or, que fait le juge, lorsqu’il applique cette règle? Il procède à la constatation des faits et décide que le comportement, décrit dans l’assignation, est, par exemple, contraire aux bonnes mœurs et condamne le défendeur à payer une indemnité. Ceci paraît entièrement conforme au schéma courant.

37

Still this judge does something more than the one who makes such a decision on the basis of a conflict with the law. The latter wonders if the facts which are proven, constitute the act, which the law blames. This is the purely intellectual work to which Burckhardt alludes; the former has to pose to himself the question if the proven facts are indeed against good morals; to this end he has to valuate the act: by logical conclusion alone this result will not be found. This is always the case when the legislator uses an expression and leaves it to the judge to specify the content of the rule: contrary to good morals, to the carefulness which befits social interaction, in good faith, decision according to equity, establishment of guilt in the case of wrongful act and breach of contract or extravagancies in the case of a legal separation etc. But, as may well be said in objection, this may be a complication, but it does not undermine the character of adjudication, the difference being only that before he applies the law, the judge interposes a new rule between the law which he uses and the conclusion.

37

Cependant le juge fait plus que celui qui prononce pareille condamnation pour violation de la loi. Ce dernier se demande si les faits établis constituent l’acte incriminé par la loi, c’est l’activité purement intellectuelle dont parle Burckhardt; le premier juge doit en outre se poser la question de savoir si les faits établis sont vraiment contraires aux bonnes mœurs; à cet effet il doit apprécier ces actes: ce n’est pas seulement à l’aide d’une conclusion logique qu’on arrive à ce résultat. Il en est de même partout où le législateur se sert d’un terme tout en laissant au juge la mission d’en préciser le contenu; les bonnes mœurs, les soins qui s’imposent dans le commerce social, la bonne foi, l’équité, la faute et la non-exécution d’une obligation, excès en cas de séparation, etc. On pourrait objecter, il est vrai, qu’il s’agit peut-être ici d’une complication qui laisse entier le caractère de la fixation du droit et que la seule différence consiste en ce que le juge, avant de procéder à l’application de la règle légale, intercale une autre règle entre celle-ci et la conclusion.

38

Thus: whoever inflicts damage to another contrary to good morals has to pay the damage; to bribe a servant of a rival to betray secrets of his company is contrary to good morals. A is culpable of this act against B, so therefore A has to pay damages to B. The objection seems correct, still it goes beyond the scope of my argument. It is possible, that the judge indeed finds his decision by subsuming the case under a rule, which he derives from one authority or another or which he establishes himself, but it is also possible— and this will in fact often be the case — that in the end he does something else. It is not a rule to which he turns his mind, but the specific case itself. The rules, which the judge uses, are auxiliary, they are not decisive. The case can be of such a nature, that despite the rule, a conclusion is accepted which is opposite to that which one would have expected according to the rule.

38

Par exemple, celui qui contrairement aux bonnes mœurs cause un dommage à autrui doit réparation; corrompre l’employé d’un concurrent en vue de le faire trahir des secrets professionnels est contraire aux bonnes mœurs. A s’est rendu coupable envers B de cet acte; par conséquent A doit réparer le dommage. L’objection paraît justifiée, cependant elle ne touche pas à mon argumentation. Il se peut que le juge arrive, eu effet, à sa décision par soumission de l’hypothèse à une règle, empruntée à une autre autorité ou formée par lui-même, mais il arrive aussi et même assez souvent qu’il finisse par juger d’une autre manière. Il se met alors devant les yeux non pas une règle, mais seulement l’hypothèse. Les règles dont le juge se sert sont des instruments auxiliaires, elles ne sont pas péremptoires. Le cas à juger peut présenter de telles caractéristiques qu’on arrive à admettre le contraire de ce que la règle ferait prévoir.

39

Imagine an accident on the road. There has been a collision between a motorcycle and a car; they both accuse each other. You did not follow the rule objects the one to the other. That may be true, answers the other, but I could not and ought not follow this rule anymore, because you forced me to act as I did as a consequence of your way of driving. And so one could go on. One could indeed reason that this argument can be reduced to an appeal to a rule and its exception, to the exception to the exception and so on endlessly. The truth is however, that the judge finds the culpability by valuation of the case as a whole. Jus in causa positum. It is in the facts themselves that law is to be found. Only much later we will be able to explain what meaning can be given to this saying. At that stage we will see to what extent the general validity, which is presupposed in every judicial decision, can also be met in such a case. At this moment it is only necessary for us to point out that the law is not found here by inference from a rule, not even from a self-created rule. If one wants to speak here about a rule, then this rule neither precedes the activity of the judge in time, nor does it logically precede the decision. The rule is given simultaneously with the decision. The decision itself has an autonomous meaning.

39

Prenez l’exemple d’un accident sur la route. pagina-12 Un accrochage entre une motocyclette et une voiture se produit; les conducteurs s’accusent mutuellement. L’un dit: „vous n’avez pas observé telle règle”. L’autre répond: „D’accord, mais l’observation de cette règle était impossible, même inadmissible, par suite de votre façon de conduire qui me forçait d’agir ainsi”. Ces exemples se présentent sans cesse. On pourrait dire que notre raisonnement revient au jeu de l’exception à la règle, de l’exception à l’exception et ainsi ad infinitum. La vérité est que le juge finit par trouver l’élément „faute” par l’appréciation de l’hypothèse en son entier. Jus in causa positum. Le droit se trouve dans les faits mêmes. Nous n’en sommes pas encore à l’explication de cette maxime. Nous verrons alors comment on peut mettre en valeur ici aussi la validité générale que présuppose toute décision judiciaire. Pour le moment nous nous bornons à démontrer que dans ces cas-là le droit n’est pas trouvé par déduction d’une règle, fût-ce une règle qu’on a établie soi-même. Si l’on veut admettre ici l’existence d’une règle, cette règle n’est pas antérieure dans le temps à l’activité du juge; elle ne précède pas non plus logiquement la décision. La règle n’est donnée que simultanément avec la décision. Il faut attribuer à la décision une signification indépendante.

40

   Anybody who wants to put this to the test and wants to understand it accurately, should pay attention to the way the abovementioned question is handled in the cassation proceedings. The cassation presupposes, as I said, a strict separation between fact and law; the Supreme Court does not concern itself with the facts. Now, are the following questions dealing with facts or with law? has the defendant acted contrary to good morals, was he culpable? was there force majeure? The Supreme Court wavers. Sometimes the decision about these issues is left to the lower judge, the issues are then called “factual”, in other cases it decides to deal with these questions itself; lately there is a tendency towards the second point of view. Now it is possible to be of the opinion that this uncertainty results from the fact that the law does indeed say in general terms that the judge has to take into account the question of a breach of good morals, or duty of care, but not when this is actually the case.

40

   Mettons à l’essai cette conclusion. Un exemple qui peut contribuer à une bonne compréhension de notre opinion nous est fourni par la procédure en cassation civile dont nous avons parlé ci-dessus. La cassation suppose, nous le répétons, une distinction nette du fait et du droit; la H. C. ne s’occupe pas des faits.Voici quelques questions qui peuvent se poser en cassation: l’acte du défendeur est-il contraire aux bonnes mœurs, a-t-il commis une faute, peut-il invoquer la force-majeure? Est ce que ces questions sont de fait ou de droit? La H. C. hésite. Tantôt elle laisse au juge inférieur le soin de trancher pareils points, qui sont alors considérés comme des points de fait, tantôt elle statue elle-même sur ces questions, système vers lequel la H. C. incline de plus en plus ces derniers temps. On pourrait croire que cette incertitude résulte du fait que la loi prescrit au juge d’une façon générale de tenir compte d’une contravention aux bonnes mœurs ou aux bons soins qui s’imposent, sans préciser les éléments de ces infractions.

41

The rules would therefore be rules of law in a general sense, and not codified rules and this has to lead to difficulties in our system of cassation (see § 1). Even this may be true, but still it does not come to the core of the matter. This becomes clear, when the judge doesn’t formulate a rule, doesn’t say in general: an act like this is contrary to good morals, but declares that given the circumstances the act is justified. In that case he includes the valuation of the facts in the decision: there is no other rule than the one inherent in the constellation of facts as a whole. In such a situation the Supreme Court stands powerless, even when it decides to apply non-legal rules whenever these are implied in a legal concept such as wrongfulness. When the Supreme Court grants cassation in such a case, it asserts its own valuation, its own finding of the law apart from the code, in the place of those of the judge. Probably this is to the benefit of our practice of law — but it is certainly a deviation from the system of cassation of our legislation.

41

Ces règles seraient alors des règles de droit, non pas des règles pagina-13légales, ce qui expliquerait la difficulté dans la procédure en cassation signalée ci-dessus (§ 1). Cette objection, si justifiée soit-elle, ne touche cependant pas le cœur du problème. Cela se voit clairement lorsque le juge ne formule pas une règle, et qu’il ne dit pas d’une manière générale: tel ou tel acte est contraire aux bonnes mœurs, mais déclare que l’acte est illicite dans les circonstances données; alors l’appréciation des faits s’exprime dans la décision: il n’y a pas d’autre règle que celle de l’ensemble complexe des faits. Devant une telle décision, la H. C. est réduite à l’impuissance même si elle s’attribue le contrôle sur des règles extra-légales contenues dans une notion juridique telle que l’illicéité. Si, pourtant, elle casse, elle substitue sa propre appréciation, sa propre façon de trouver le droit en dehors de la loi, à l’appréciation du juge inférieur. Un tel procédé, bien qu’il fût profitable à l’administration de la justice, serait cependant contraire à notre système légal de cassation.

42

   Therefore: the decision is in many cases not found as an inference from a rule — instituted by whomsoever. If this is true, the decision will have an autonomous value in face of the rule. In that case it is impossible to describe law as a complex of rules. This becomes even clearer when the decision rests upon law, which is formed by the parties concerned, such as a contract or a testament. In this case the same explanation is possible as in the case of cassation proceedings — however, we have to keep this for later. At this moment we must draw attention to the second objection against the idea that finding law means applying rules.

42

   Donc, dans nombre de cas, la décision n’est pas trouvée par conclusion tirée d’une règle de quelque autorité qu’elle émane. S’il en est ainsi, la décision a sa valeur propre vis à vis de la règle et le droit ne peut pas être défini comme un ensemble de règles. Cela paraît plus nettement encore lorsque la décision est basée sur le droit formé par les parties elles-mêmes, par exemple un contrat, un testament. Ces hypothèses peuvent être éclairées également par des exemples tirés de la procédure de cassation. Mais nous devons remettre nos explications sur ce point. Il faut signaler maintenant un autre grief contre la conception selon laquelle la découverte du droit consiste à appliquer des règles.

43

   Application of rules, of which rule? The answer seems again very simple: the rule, which was written for the situation concerned. An agreement of sale is determined by the provisions on sale, a request for a divorce by the provisions on the dissolution of a marriage. But if the facts are thus, that a plurality of rules could be applicable, how do I arrive at a choice then? A car has been sold; it shows deficiencies which were not expected at the purchase. May the buyer ask for dissolution on account of non-performance or for annulment on account of concealed deficiencies or on account of error? Is he allowed to choose or is only one of the rules exclusively applicable?

43

   On se demande d’abord: application de quelle règle? et encore la réponse paraît très simple: de la règle écrite pour le rapport juridique en question. Un contrat de vente est régi par les dispositions relatives à la vente; une demande en divorce par celles relatives à la dissolution du mariage. Mais comment dois-je fixer mon choix lorsque les faits sont tels que plusieures règles peuvent être appliquées simultanément? Une voiture a été vendue, elle montre des défauts inattendus au moment de la vente. I/acheteur peut-il demander la résolution du contrat pour non-exécution en vertu de l’art. 1302 C.c.n. (Cc. 1184 c. cf) ou l’annulation pour vices cachés (1543 C.c.n. 1643 et 1644 pagina-14 C.c.f.) ou pour erreur (1358 C.c.n. 1110 C.c.f.). Peut-il choisir, ou est-ce qu’une seule règle est applicable?

44

Another possibility is that the facts show complications for which the law has no provisions. A director of a company limited by shares signs a blank paper, an employer of the company writes above the signature an order to her banker to disburse a certain amount of money; the employer receives the money therewith. May the bank claim back the money from the company? Is this question decided by the rules of contract in general, by the rules of representation or of force majeure, or of liability for wrongful acts of subordinates? There has been an appeal to all of these in similar cases. How do we find the decision how to choose or should we perhaps combine the legal provisions? If we realize that this case is a simplification of one with which the judiciary was recently concerned, we will understand that to bring a case under the correct rule is not such a simple task.

44

Ou bien les faits font apparaître des complications non prévues par la loi. L’administrateur d’une société anonyme signe en blanc un papier, un employé met au-dessus de cette signature un ordre de payement adressé au banquier de la société; sur présentation de ce papier l’employé touche l’argent. La banque a-t-elle une action en répétition? Par quelles règles cette question est-elle régie, par celles relatives aux conventions en général, à la représentation, à la force majeure, à la responsabilité du fait des employés? Toutes ces règles ont été invoquées dans des cas similaires. Comment trouver la solution, comment choisir ou faut-il peut-être combiner les dispositions légales? Si l’on songe que l’hypothèse proposée ci-dessus n’est qu’une reproduction simplifiée d’un cas dont le juge fut dernièrement saisi, il est évident qu’il n’est pas tellement simple de trouver la règle qui convient.

45

   As to how this should be done, Burckhardt, to whom I referred above, answers “by divinatory intuition” (gefühlsmässige, divinatorische Ahnung ).16 The answer is remarkable; it overthrows, I dare say, the position that finding law is restricted to the logical work of subsuming the facts under the rule. Something other than rule and facts determines the decision. For the time being I leave the correctness of Burckhardts answer completely aside, but if intuition indicates which rule has to be applied, then finding law is not just a logical activity. And if we have a criterion to put the decision to the test, to accept or reject it as correct or incorrect,— as Burckhardt also assumes — then this must consist of something other than a mere test of the syllogism, which, according to the author, we simply have to apply to find the law.

45

   En présence d’une telle question, comment doit-on choisir? Burckhardt, l’auteur cité ci-dessus, répond: par „gefuhlsmâssige divinatorische Ahnung”.12La réponse est curieuse; en effet elle bouleverse la thèse selon laquelle la découverte du droit est limitée à l’activité logique consistant à soumettre les faits à la règle. Quelque chose d’autre que la règle et les faits détermine alors la solution. Je laisse pour le moment entièrement de côté la question de savoir si la réponse de Burckhardt est exacte, mais si c’est l’intuition qui doit indiquer la règle applicable, l’invention du droit n’est pas une activité purement logique. Et, si nous disposons d’un moyen susceptible de vérifier la décision — comme le suppose aussi Burckhardtc’est-à-dire d’admettre ou de rejeter sa justesse, ce moyen doit être autre chose que le simple contrôle du syllogisme, dont l’application, d’après notre auteur, suffirait à découvrir le droit.

46

And again, we see, that the decision has an autonomous meaning in face of the rule, because it owes its origin partly to this element of finding law. This intuitive choice is also an integral part of the decision. And thus, it is not true, that the decision of the case is already encapsulated in the rule. Then it is also not true, that law consists of rules, and it follows that the decisions of the authorities charged with adjudication form a substantial part of the complex whole, which is called law.

46

C’est en raison du fait qu’elle naît entre autres de cet élément d’intuition — nous le voyons de nouveau — qu’il faut reconnaître à la décision une signification indépendante vis à vis de la règle. La pagina-15décision comprend en outre ce choix intuitif. Il n’est donc pas vrai alors que la règle elle-même contienne déjà la solution de l’espèce. Il n’est pas vrai non plus que le droit consiste en règles: les décisions judiciaires forment une partie propre de l’ensemble complexe que l’on appelle droit.

47

   One of the institutions of our practice of law – similar to that of other nations currently existing or in earlier times – confirms this conclusion, derived from the nature of legislation and adjudication. It is the coercive force of decisions which are no longer open to appeal: the decision is binding between parties. The judge in a later lawsuit is bound by it. It determines the legal relations, even if it may prove later to have been incorrect. Let us concentrate now upon finding law by applying law: the moment the judge has decided that the law has to be applied this way or that way in a certain case, then this is the law between the parties. Even if the application appears to be incorrect, this must still serve as the basis for further judgments, rather than the correct conclusion, or the rule. This can only be understood, if the autonomous character of the decision in face of the rule is acknowledged.

47

   Il existe dans notre vie juridique comme dans celles d’autres nations — tant de nos jours qu’autrefois — une institution qui confirme cette conclusion déduite de la nature de la législation et jurisprudence. C’est la force de la chose jugée (art. 1954 C.c.n.; 1351 C.c.f.): la chose jugée a autorité à l’égard des parties. Le juge ne peut pas l’écarter lors d’un procès postérieur. Elle régit le rapport juridique, même si elle se révèle inexacte postérieurement. Nous ne pensons maintenant qu’à la découverte du droit par application de la loi: une fois que le juge a décidé que la loi doit être appliquée de telle ou telle façon, sa décision constitue le droit entre les parties. Même si cette application se trouve être mal fondée, c’est elle et non pas la vraie solution, la règle, qui doit servir de base aux autres décisions. Cela ne se comprend que si l’on reconnaît l’indépendance de la décision vis-à-vis de la règle.

48

The relationship can be compared with the one between an enacted law and the constitution. A law the content of which is contrary to the constitution, is binding, as is at least believed in our country according to a specific provision in our constitution. Neither the judge nor anyone else, but only the legislative power is allowed to decide if a violation exists. In this respect there is a certain hierarchy between the powers, which generate legal provisions.17 Just as the law is entitled to an autonomous normative position in respect to the constitution, so the judicial decision is entitled to this in respect to the law.

48

Cette relation est comparable à celle qui existe entre la constitution et la loi. Selon l’opinion généralement admise chez nous, une loi inconstitutionnelle est obligatoire en vertu de l’art. 124 Constitution néerlandaise, parce que c’est au législateur, à l’exclusion du juge ou de quelque autre autorité que ce soit, de trancher la question de la constitutionnalité d’une loi. Il existe à ce sujet une certaine hiérarchie du pouvoir qui crée des dispositions de droit.13 Comme c’est le cas pour la loi vis-à-vis de la constitution, la décision judiciaire a son propre caractère normatif à l’égard de la loi.

49

   Some have argued against this, that obedience to every command, which is based on the application of rules, is always to be expected, because otherwise it would make no sense to put the application of the law in the hands of any authority. This would not lead to a contradiction with the idea that finding law is applying law, because anybody who is charged with the application of the law, is entitled to claim obedience. This argument fails. The difference is that in such a view there is claimed only a provisional but not a final subjection to the decision. Therefore, although one wants to assign authoritative force to the decision, it will always be possible to test the decision with respect to the rule. The decision of the President of the lower court in an interim injunction proceeding is an example of such a command. It is binding, which means that it has to be executed. But in the principal action it is not binding, which means that it does not have the force of a final decision; the judge is allowed to give a different judgment about the legal issue.

49

   D’aucuns ont fait ici l’objection suivante: on peut toujours exiger l’obéissance à tout ordre fondé sur l’application de certaines pagina-16règles, sinon il serait inutile de confier l’application de la loi à quelque autorité que ce soit. Cette idée ne serait pas contraire à la thèse selon laquelle le droit ne se trouve que par application de règles, car chacun ayant mission d’appliquer la loi, la règle peut demander l’obéissance. L’argument à son encontre n’est pas solide; la différence est qu’on ne demande alors qu’une soumission provisoire et non pas définitive, donc, si l’on veut attribuer une certaine autorité à la décision, celle-ci reste toujours susceptible d’être soumise au contrôle de la règle. Nous citons comme exemple d’un tel ordre le jugement rendu en référé. Ce jugement est obligatoire, c’est-à-dire doit être exécuté. Mais dans le procès au principal il ne lie pas le juge, c’est-à-dire n’a pas force de chose jugée, ce juge peut rendre une décision différente sur le point de droit.

50

Only when the decision is no longer open to appeal, the obedience, the binding, is final. And application, of which it is impossible to check if it really is an application of the rule, is more than application. This autonomy is reinforced by the task of the judge to decide his own competence. So not only are incorrect decisions – i.e. decisions which diverge from the rule – binding, but also the decisions of a judge who was not entitled to give this decision. The judge derives his power from the law, but if he decides a case, for which the law does not give him the power to decide, his decision is legally binding between the parties. How can this be understood if law is nothing else than a collection of rules?

50

En cas de chose jugée, le contrôle et la force obligatoire sont définitifs. Or, une application dont la conformité à la règle ne peut pas être contrôlée est plus qu’une pure application. Ce caractère indépendant de la décision est encore renforcé par la tâche du juge lorsqu’il est appelé à statuer sur sa propre compétence. Sont obligatoires non seulement les jugements erronés, c’est-à-dire ceux qui ne répondent pas à la règle, mais même les jugements rendus par un juge incompétent. Le juge emprunte son pouvoir à la loi, il est vrai, mais s’il se prononce dans un cas où la loi ne lui a pas conféré le pouvoir de juger, ce jugement constitue aussi du droit entre les parties. Comment expliquer ceci, si le droit n’est qu’un ensemble de règles?

51

   The actual legal relationship, we may conclude, is not only dependent on rules, but also on decisions. And these decisions in their turn are not found by sheer inference from rules. Applying law is not the correct term for the determination of what is actual law between the parties, neither forming nor creating law, but the old term finding law. Law exists, but it has to be found, the finding comprises the new. Only the person who identifies law with rules is faced with the choice: either creation or application. This dilemma vanishes when there are other factors. I think I have shown that these other factors exist.

51

   Les rapports juridiques concrets, telle est notre conclusion, dépendent non seulement de certaines règles, mais aussi de décisions. Ces décisions à leur tour ne se trouvent pas uniquement par la soumission à des règles. Pour l’activité qui consiste à fixer le droit entre les parties, le nom qui convient n’est pas application du droit, ni formation ou création du droit, mais le terme ancien de découverte du droit. Le droit existe, mais il faut le trouver; c’est la découverte qui contient l’élément nouveau. Ceux qui identifient droit et règles se trouvent devant le choix: ou création ou application. Mais si d’autres facteurs jouent, le dilemme tombe; je crois avoir démontré qu’ils existent. pagina-17

52

§ 3 The nature of the legal rule. The command.

   We could also have stated the argument of the last section in more scholarly terms: the law does not give a hypothetical judgment. Some have been of the opinion that with such a term the logical determination of law is indicated and thereby intend to show that the law passes a judgment, which is valid under certain conditions.18 If A has committed manslaughter, he will be punished, he will have to pay the damages, etc. This way of putting things is already incorrect, for the reason that the hypothetical judgment contains a proposition about what happens when certain conditions are fulfilled; the law however is not about what actually happens, but about what should happen. We cannot read in the codified rule that whomsoever commits manslaughter will actually be punished, but that whomsoever commits manslaughter ought to be punished. The condition pertains to the ‘is, the conclusion to the ‘ought’. The strict logical conclusiveness, implied in the hypothetical judgment: if A is existent, then B will be, is missing here. There is a ‘leap’ between both.

52

§ 3 La nature de la règle de droit. L’ordre.


   Nous pourrions formuler le contenu du paragraphe précédent d’une façon plus „savante” en disant: le droit ne pose pas de jugements hypothétiques. On a cru pouvoir indiquer par ce terme la détermination logique du droit en voulant exprimer ainsi que le droit prononce un jugement valable dans des circonstances déterminées.
14 Si A a commis un meurtre, il sera puni, il devra payer une indemnité, etc. Cette détermination du droit est déjà erronée rien que pour ce motif: le jugement hypothétique se prononce sur ce qui se produit, lorsque certaines conditions sont réunies; or dans le droit il ne s’agit pas de ce qui se produit, mais de ce qui doit se produire. Nous ne lisons pas dans la loi que l’auteur d’un meurtre est réellement puni, mais que le meurtrier doit être puni. La condition concerne l’„être”, la conclusion le „devoir”. Le lien de stricte logique, caractéristique du jugement hypothétique: si A est, B est aussi, fait défaut ici. Entre les deux éléments il existe un intervalle à franchir.

53

   The ‘ought’ is inherent in the law. This is why we talk about norms in the law, about the command of the legislator. There has been a lot of discussion about the way we have to understand this, to whom the command is addressed and so on. In our view much of what is written has been sterile; analysis that is too sharp, or rather too abstract, has led to distorted conclusions. I cannot understand why our insight would be enriched if, for example, we do not see the penalization of manslaughter as a command not to kill, but as a command to surrender oneself to the penalty defined for this crime.19 The latter is also true, but in the Penal Code the legislator has primarily expressed his command “thou shalt not kill”. That there are exceptions to this command (self-defense, force majeure) does not rob it from this characteristic — does there exists one command, which is general, of which this is not true?

53

   Le droit comporte une contrainte. C’est pourquoi nous parlons de la norme dans le droit, de l’ordre du législateur. On a beaucoup disputé de ces conceptions, de la question de savoir à qui l’ordre s’adresse, etc. A notre avis ces discussions oiseuses étaient en grande partie inutiles; une méthode analytique par trop précise ou plutôt abstraite a mené ici à des conclusions tortueuses. Je n’arrive pas à saisir que notre compréhension soit enrichie par une manière de voir comme celle-ci: la règle qui fait un crime du meurtre, ne contient pas une défense de tuer, mais l’ordre de se soumettre à la peine dont on est menacé.15 Cet ordre existe aussi, mais à l’art. 287 C.p.n. c’est avant tout la règle „tu ne tueras point” que le législateur érige en ordre. Que cet ordre subisse des exceptions (légitime défense, force majeure) ne change en rien son caractère. N’en est-il pas de même pour tout ordre de nature générale? pagina-18

54

In our view we only reach a good understanding, when we ask ourselves how law forces itself upon our conscience, how we have to view legislation as a historical phenomenon. And then we are time and again confronted with a power, which forces its will upon us, which claims obedience, which commands. I leave completely aside to which authority this power belongs, and whether we have to imagine it as a person or as something impersonal. Yet in the law we are confronted, or more adequately formulated, subjected, to a power, which wants to reach a certain consequence, and which institutes a rule to this end. It is already for this reason that it is a normative rule, a command. The legal rule addresses its subjects with the words: “thou art obliged,” or “thou shalt”, or “thou shalt not”. The Decalogue is archetype of any legal rule.

54

A notre avis on n’arrive à une bonne intelligence du problème que lorsqu’on se pose les questions suivantes: quelle est la nature du droit tel qu’il s’impose à notre conscience et comment faut-il expliquer le phénomène historique qu’est la législation?Nous nous retrouverons alors toujours devant une autorité qui impose sa volonté qui demande à être obéie, qui donne des ordres. Je laisse entièrement de côté la question de savoir à qui ce pouvoir appartient, et s’il faut se le représenter doué ou non de personnalité. Mais, dans la loi, nous voyons devant nous, ou peut-être plutôt au dessus de nous, un pouvoir qui veut un certain résultat, et dans ce but pose une règle. Cela implique déjà que c’est une règle qui exprime le devoir, un ordre. La loi s’adresse à ceux qui lui sont assujettis par les termes que voici: „tu feras ceci, tu ne feras pas cela”. Le Décalogue reste toujours l’archétype de la loi.

55

   I emphasize this, because I think that it is fundamental for any conception of the law, but I do not elaborate this view any further here, primarily because it would take me too far away from my aim, but also because it has only a secondary meaning for private law. The reason for this is that, although the law is a command, it is not a command alone, it is not always a command. The largest part of the private law cannot be characterized as a command. A provision like “Parents are obliged to bring up and support their minor children” is a command indeed. The same is true for the rules, which have a sanction in private law, thanks to the doctrine concerning the wrongful act art. There are more rules like this. But it is a misconception to see all law as commands. For penal law the solution of Binding20, that every penalization can be analyzed in a command and a sanction, has surely been of great importance. It has produced good results there, but it was not profitable for the science of private law, when Bindings’ doctrine was imported there. 21

55

   Je mets au premier plan cette thèse, car je la crois fondamentale pour toute conception de la loi, mais ce n’est pas encore le moment de la développer, d’abord parce que cela m’amènerait trop loin de mon but, et aussi parce qu’elle ne présenterait pour le droit privé qu’ un intérêt secondaire. En effet, si la loi est un ordre, elle contient aussi d’autres éléments et elle n’est pas toujours „ordre”. La plus grande partie du droit privé n’est pas caractérisée par l’idée d’ordre. Il existe, certes, des dispositions qui présentent ce caractère impératif, comme l’art. 353 C.c.n.: les père et mère sont obligés d’entretenir leurs enfants mineurs,” et les règles qui en vertu de l’art. 1401 (1382 C.c.f.) ont leur sanction dans le droit privé. Il y en a d’autres encore. Mais c’est une erreur de considérer toutes les règles de droit comme des ordres. La théorie ingénieuse de Binding 16 , selon laquelle toute disposition prononçant une peine à la suite d’un fait déterminé pouvait être analysée en deux éléments, l’ordre et la sanction, était d’une grande utilité pour le droit pénal. Il est vrai que cette théorie a produit d’excellents résultats, mais son introduction dans le droit privé ne présente aucun avantage pour cette partie de la science juridique.17 pagina-19

56

§ 4 The nature of the legal rule. The permittance. Objective and Subjective law.

   Characteristic for the private law is the large space occupied by the law in a subjective sense. We use the term law viz. not only for the legal rule, but also for the entitlement. We do not only say, that the law in the Netherlands prescribes (law in an objective sense) , but also that A or B has a right (law in a subjective sense). We find the same parlance elsewhere. Recht in German, droit in French, jus in Latin, have the same double meaning.

56

§ 4 La nature de la règle de droit. La permission. Le droit objectif et le droit subjectif.

   Pour le droit privé la place prépondérante qu’y occupe le droit subjectif, est caractéristique. En effet, nous employons non seulement le terme „droit” pour la règle, mais aussi pour les prérogatives privées; nous disons non seulement: le droit aux Pays-Bas prescrit de . . ., mais aussi: A et B ont le droit de . . ., etc. A côté du droit dans son sens objectif, il existe le droit dans son sens subjectif, ou bien, le droit objectif et le droit subjectif sont juxtaposés. Nous retrouvons ailleurs le même usage de ces termes. „Recht” en allemand, „droit” en français, „jus” en latin ont le même double sens.

57

   Of course this is no coincidence; already this similarity of parlance leads us to think that rule and entitlement are a duality which cannot be separated, that they are both of essential value to understand the meaning of the law. Nevertheless, many modern theories have tried to strike the subjective law from the ranks of the concepts of law. From lecturer on state law Duguit comes the, often repeated statement

In reality there is no subjective right.(trans.lhc)22

He, who wanted to be a realist, forgot that the actuality of the law presents itself time and again in the form of “subjective law”. But not only those who aimed at the eradication of the subjective law misconstrued the meaning of the concept, there were also those who were prepared to acknowledge the existence of entitlements and to signify these with the name “rights” but could not conceive of them in any other way than as a reflection of the legal rule.

57

   Ce phénomène n’est naturellement pas fortuit; rien que cet usage de la langue fait présumer que règle et prérogative forment un couple inséparable et qu’elles présentent toutes deux une importance essentielle pour le droit. Plus d’un théoricien moderne cependant a essayé de

bannir le droit subjectif des rangs des notions juridiques (…) en réalité il n’y a pas de droit subjectif

selon la formule souvent répétée du professeur de droit constitutionnel Duguit.18Mais lui, qui voulait être réaliste, oublia que la réalité du droit se présente toujours de nouveau sous la forme „droit subjectif”. Non seulement ceux qui voulaient faire disparaître le droit subjectif, mais encore ceux qui entendaient admettre l’existence de prérogatives privées et qui continuaient à les qualifier de „droits”, bien qu’ils ne les tinssent que pour des reflets de la règle, méconnaissaient cette notion.

58

   The law commands, from the command emanates the obligation to perform; the corollary of this is that performance can be claimed, that there is law in a subjective sense. In this case the entitlement has no autonomous meaning. Characteristic for this view is that as a consequence the obligation is also called a “right”. This is a consequence, which is indeed accepted.23 From the command a legal relationship is generated between certain persons, those, who are thus related, take part in the law, have rights. This consequence — like other things — could have pointed out the untenableness of the doctrine. Whoever calls the obligation a right, clashes openly with the law as it presents itself to us in common parlance and as it has presented itself for centuries. Legal science is not entitled to put aside such an essential use of language.

58

   Le droit ordonne; de l’ordre découle l’obligation d’exécuter; le résultat en est que l’exécution peut être demandée et qu’il existe un droit dans son sens subjectif. La prérogative privée manque alors de toute signification indépendante. Une conséquence typique de cette conception consiste à qualifier le devoir de „droit”, conséquence que l’on a, en effet, acceptée19 L’ordre fait naître des rapports juridiques entre certaines perpagina-20sonnes; ceux entre qui ces rapports existent participent au droit, ont des droits. Comme il arrive souvent, la conséquence de cette théorie aurait pu en démontrer le mal fondé. Ceux qui appellent le devoir un droit se heurtent manifestement au droit tel qu’il s’est présenté au cours des siècles dans l’usage et tel qu’il se présente toujours à nous, La science du droit n’est pas libre d’écarter pareil usage essentiel.

59

   But when we want to banish the subjective law from science, there is more than just the language that comes under threat. This is especially clear in the private law. The theory that law is only rule generates from the idea that law is the will of the organized community, the State. The State commands, that command is law. The private law — not in the theory, but surely in its actual development in adjudication and rights — has never accepted this, it could not accept it, without endangering its own existence. Law is always a regulation of the relationship between the community and the individual, they are both the poles between which every legal structure is situated. The doctrine, which sees law as a command of the State, sees only the community in this pair, which is of principled significance exactly because of its duality. Only the community is seen as an original given, the individual receives its rights from it. Although this view is untenable in general, this is felt of course most powerfully in that part of the law where the connection with the individual is most prominent, in the private law.

59

   Mais l’élimination du droit subjectif, contraire à l’usage, présente encore d’autres inconvénients. Cela se manifeste particulièrement dans le droit privé. La théorie selon laquelle le droit n’est qu’un ensemble de règles découle de l’idée d’après laquelle le droit est la volonté de la communauté organisée, de l’Etat. L’Etat ordonne, cet ordre est droit. Sauf en théorie, cette conception n’a jamais été adoptée par le droit privé tel qu’il se développe dans la jurisprudence et la pratique judiciaire. Le droit privé ne pouvait pas adopter cette thèse sans mettre en danger sa propre existence. Le droit est toujours une réglementation des rapports entre la société et l’individu: ce sont les deux pôles de tout système juridique. De ce couple de points opposés — d’une importance fondamentale justement en raison de sa dualité —, la théorie qui identifie le droit et l’ordre de l’Etat, ne voit qu’ un aspect: la société; celle-ci est la seule donnée originale, c’est d’elle que l’individu reçoit ses droits. La fausseté de cette théorie, déjà insoutenable en soi, se fait évidemment sentir le plus dans le domaine où les droits sont le plus fortement liés à l’individu: le domaine du droit privé.

60

We can see that clearly if we become aware of the meaning of the subjective law in the sphere of the private law. In that context we use the term not only for the single entitlement, but for a bundle of entitlements, which are treated as a whole. Not only do we say, that A has a right to claim an (im)movable object from B, but also that he is entitled to it as a proprietor, that he is allowed to dispose of it in virtue of that right and that he is allowed to transfer this right.

60

Cela se voit clairement, lorsque nous nous rendons compte de l’importance du droit subjectif dans le droit privé. Là, le terme „droit” s’emploie non seulement pour le simple pouvoir, mais encore pour tout un faisceau de pouvoirs, qui sont traités comme un tout. Nous disons non seulement que X peut revendiquer une chose de Y, mais aussi qu’il a la propriété, qu’il peut disposer en vertu de ce droit, qu’il peut la transférer.

61

The whole system of private law is built upon the subjective law, the opposition between real (in rem) and personal right is an opposition between subjective rights. The regulation of the disposition of the land and of material goods in general is founded on the subjective right of property, the specific relations regarding goods are conceived of as specific rights, as infringements of this property right (mortgage and usufruct); injustice is primarily an infringement of another person’s right; commerce takes place through transference of rights, new regulations generate new rights (copyright and patents). We cannot take a step in the context of property law without using the concept of subjective law. Put even more strongly: going back, we see, that the whole fabric of the modern system of private law rests on the one hand upon the relation between a person and a good, conceived of as a subjective right i.e. as property, and on the other hand upon the protection of a person regarding his freedom of self-determination, which is also conceived of as a subjective right. About the latter more soon, firstly something else about this property.

61

Le système entier du droit privé est construit sur le droit subjectif; l’opposition: droit réel — droit personnel est une opposition de droits subjectifs. La réglementation relative à la façon dont on dispose des fonds et des choses matérielles en général est basée sur le droit subjectif: la propriété. Les rapports spéciaux dans lesquels on peut se trouver à l’égard des choses, sont considérés comme des démembrements de la propriété (l’hypothèque, l’usu- pagina-21fruit). L’injustice est en premier lieu une infraction au droit d’autrui, tandis que le commerce social se fait par transport de droits; des réglementations nouvelles créent des droits nouveaux (droit des brevets, droit d’auteur, propriété intellectuelle). Dans le droit patrimonial, nous ne pouvons pas faire un seul pas sans nous servir de la notion de droit subjectif. Qui plus est: si nous poussons plus loin encore notre analyse, nous constatons que tout le système du droit privé moderne — fin comme une toile d’araignée — repose sur deux ordres de concepts conçus comme droit subjectif: le rapport entre la personne et la chose, la propriété, d’une part et la protection de l’autonomie de la personne elle-même de l’autre. Avant de développer ce dernier point, parlons d’abord de la propriété.

62

   It is remarkable that up till now nobody has succeeded in providing a proper definition of property. Attempts are shortcoming like ‘an entitlement to general disposition’, ‘to act with an (im)movable object as one wants within the limits set by law’, and the like. This is understandable. The meaning of a concept can only be described with the help of other concepts. Mortgage and usufruct can be described with the help of the concept property. But property itself evades such a description — exactly because the concept is primary, because the general nature of its power of disposition makes the determination impossible. It should be noted that I say general nature and not absolute nature. There has been a lot of confusion on this issue.

62

   Il est curieux qu’on n’ait jamais réussi à donner une bonne définition suffisante de la propriété. Le plus souvent on n’arrive qu’à des définitions de ce genre: pouvoir de disposer en général, liberté, dans les limites du droit, de faire de la chose ce qu’on veut, etc. Ceci se comprend. Une notion ne peut être définie qu’à l’aide d’autres notions. L’hypothèque et l’usufruit peuvent être décrits à l’aide de la notion de propriété. Par contre, la propriété elle-même échappe à cette description — précisément parce que c’est une notion primaire, c’est la nature générale du pouvoir de disposer qui exclut toute détermination. Bien entendu: je dis la nature générale et non pas la nature absolue. Ce problème a prêté à beaucoup de confusion.

63

On the one hand it has been the understanding that its general nature implied its absolute nature and that because of this a limitation of the entitlements of the proprietor was illicit, contrary to the law; one forgot, that the general nature of the entitlement had never existed without restriction and that the general nature doesn’t tell us anything about the extent of the restriction. The nature of the law does not determine the content. Individual and community, I said, are the original given of any law. The concept of property presupposes that the individual is to the same extent essential to the law as the community, essential to the same extent, but not more. Law as a regulation of the community implies the necessity of a limitation of property. Different times will judge differently on the extent of this limitation. On the other hand, however, it would be foolish to argue that acceptance of the limitations to its absolute character would at once deny the general nature of the concept as well.

63

D’une part, on a pensé que la généralité de la propriété implique son absolu et que, par conséquent, toute restriction aux pouvoirs du propriétaire est au fond inadmissible, contraire au droit; mais on oubliait que cette généralité est depuis toujours sujette à des limitations et que cette généralité ne nous apprend rien sur la consistance de ces limitations. La nature d’un droit ne détermine pas le contenu de celui-ci. L’individu et la société — nous l’avons vu déjà sont les deux postulats primitifs de tout droit. La propriété suppose que l’individu soit aussi essentiel au droit que la société, aussi essentiel, mais pas plus essentiel. En tant que réglementation sociale, le droit implique la nécessité de la “limitation de la propriété. Toute époque a eu sa propre conception de l’étendue de ces restrictions. D’autre part, lorsque ces limitations sont multipliées, ce serait une erreur de nier en même temps et pagina-22 l’absolu de la propriété et sa généralité.

64

Currently these limitations are carried through to a far extent; not unjustly it is said that the concept of property is excavated. But it has not been abolished, it cannot be abolished without the collapse of the private law. In the end there will remain a ‘residue’ which evades any determination. If it would be possible to determine, to indicate with rules, what the proprietor is allowed to do with his property, then property itself would have disappeared.

64

De nos jours, ou pousse très loin ces restrictions: c’est avec raison qu’on dit que la propriété est minée. Mais elle n’est pas supprimée, sa suppression entraînerait d’ailleurs la désagrégation du droit privé. Il demeure toujours un reste qui échappe à toute détermination. Si cette détermination était possible, c’est-à-dire si l’on pouvait préciser les différents pouvoirs du propriétaire par des règles, la propriété elle-même disparaîtrait.

65

   A similar argument can be made for the personality of the individual, which can be conceived of as a subjective right; the protection which the private law gives to the person, especially by the new development of the wrongful act (the carefulness which is required concerning another’s person), makes clear that also here there exists a collection of entitlements, which is acknowledged by law and restricted by it, but is not determined by regulations.

65

   Un raisonnement similaire convient lorsqu’on traite de la personnalité de l’individu comme d’un droit subjectif. La protection que le droit privé donne à la personne dans l’évolution récente de la notion de l’acte illicite (les soins qui s’imposent à l’égard de la personne d’autrui), montre qu’il s’agit, ici encore, d’un ensemble complexe de pouvoirs, reconnu et restreint par le droit, mais non pas réglé par des dispositions.

66

   What is the conclusion of all this for our plan? Isn’t it true that we were describing the nature of regulations of private law? At first sight we have departed from that, in reality this is however not the case. Our conclusion is this: if the legislator describes property in the Civil Code and protects this property, then this should not be conceived as the conferment, but as the acknowledgement of an entitlement; the legislator stops for a moment as it were with giving structure to a certain domain, sets himself a boundary and leaves the rest to the individual. He does not speak the words “thou shalt”, but “thou has permittance”. The obligation which follows from this for others is secondary; one puts things upside down if one conceives property primarily as a prohibition of disturbance addressed to everybody except the proprietor.

66

   Quelle conclusion faut-il tirer de ce qui précède pour le plan de notre exposé? Nous étions, en effet, en train de décrire la nature de la réglementation de droit privé. Notre conclusion est celle-ci: lorsque le législateur décrit et protège la propriété, dans l’art. 625 C.c.n., il ne confère pas de pouvoirs, il les reconnaît seulement. En réglant un certain domaine, c’est comme s’il s’arrête un moment et s’enferme dans des limites qu’il trace lui-même; ce qui reste alors de ce domaine, il le laisse à l’individu. Il ne dit pas alors „tu dois”, mais „tu peux”. Le fait que, de ce pouvoir, résulte un devoir pour d’autres personnes est d’une importance secondaire; c’est renverser les choses que de considérer comme caractéristique principale de la propriété la défense de troubler édictée contre tous sauf le propriétaire.

67

   The permittance is as essential to the legal rule as the prohibition. In the private law its importance is eminent. The permittance presupposes law in a subjective sense.    But secondly, we can derive yet another conclusion from this section, by which it links up with § 2; the phenomenon of law doesn’t contain solely rules, but also entitlements. We will return to this issue. However, we proceed firstly with our research about the nature of the rule.

67

   La permission est aussi essentielle à la règle de droit que le commandement; dans le droit privé, il est d’une importance éminente. La permission présume le droit dans son sens subjectif.
   Mais une autre conclusion peut encore être dégagée de ce paragraphe, qui rejoint ainsi le § 2.: le phénomène du droit comprend non seulement des droits, mais aussi des pouvoirs. Nous reviendrons sur cette thèse, continuons nos recherches quant à la nature de la règle.
pagina-23

68

§ 5 The nature of the legal rule. The promise.

   The law leaves a circle to the individual human being, within which he determines freely the rules to which he subjects himself. Not only does this leave him the freedom to perform an action or not, the consequences of which are spelled out by the law, but more generally it gives him the freedom to bring into being a rule which is the best in his eyes. An example of the first is the law relating to marriage, an example of the latter is the law relating to marital property. Somebody can decide for himself to marry, but if he marries, the law prescribes the obligations between man and woman.

68

§ 5 La nature de la règle de droit. La promesse.

   Le droit laisse à l’individu un cercle à l’intérieur duquel celui-ci fixe lui-même, en toute liberté, la réglementation à laquelle il se soumet. Le droit lui laisse la liberté non seulement d’accomplir un acte dont la loi règle les effets (exemple: les règles non patrimoniales relatives au mariage), mais aussi dans un sens plus large, de créer lui-même une réglementation qui lui semble préférable (les règles relatives aux régimes matrimoniaux). On est libre de de se marier, mais une fois le mariage conclu, la loi indique les devoirs réciproques des époux.

69

They can however decide for themselves which regulation of the patrimonial law they wish: to make the marital property communal or not. It is the latter which I have in view. By contracts and by testament, and also by some unilateral statements, the individual contributes to the development of law. The provisions of the agreement — to simplify matters I will restrict myself to this — bind the person, who entered into it, like a law. This obligation doesn’t originate from an authority above but is self-imposed.

69

Par contre les parties peuvent choisir librement le régime matrimonial: communauté universelle, etc. C’est de cette dernière hypothèse que je voudrais traiter. Par le contrat et le testament, même par certaines déclarations unilatérales, l’individu participe à la formation du droit. La réglementation contractuelle — pour nous borner à cet exemple le plus simple — lie celui qui la conclut comme une loi. L’obligation ne lui est imposée par aucune autorité supérieure, mais par lui-même.

70

   But, as one can ask, is this being bound in the end not simply to be bound by the legal rule? The rule that agreements bind, that they purport the law between parties, like it is said in the Civil Code. Surely, thus it is stated in the law, but the parties – not the law – determine the meaning of this rule and the way in which a party is bound to this rule differs from the way in which an individual is bound, for example, to the rule not to damage the goods of another person. In the latter case the obligation originates from the violation of the command of the legislator, while in the first case the obligation is self-imposed by the parties, which determine its extent and impact.

70

   Cependant la question suivante peut être posée: ne s’agit il pas ici au fond d’une soumission à la règle de droit? Est-ce qu’il s’agit de la règle selon laquelle les conventions lient, „qu’elles tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites” comme le dit l’art. 1374 Ce.11. (1134 C.c.f.)? Certes, tel est le texte de la loi, mais la règle reçoit son contenu de la volonté des parties et non pas de la loi; la sujétion à cette règle diffère de celle qui résulte, par exemple, de la défense d’endommager le bien d’autrui. Dans cette dernière hypothèse, les obligations naissent de l’infraction au précepte du législateur, dans l’autre hypothèse, par contre, les parties s’imposent elles-mêmes les obligations, dont elles déterminent l’étendue et l’effet.

71

It is asserted sometimes that an obligation does not follow from an agreement, but that the non-performance of it obligates the contracting party to pay the damages in the same way as an offence does. In this conception however it cannot be explained why the non-performance is wrongful; those who argue this, assume that there exists a legal obligation to perform, which means that it is the agreement, which binds the parties and creates law. This conception is therefore directly in opposition with the rule in the current codes that in the case of non-performance not only can it be asked to pay the damages, but also that the contracting party is to a certain extent entitled to performance. The agreement creates law—the expression in our code: between parties the agreement purports the law, is strikingly correct.

71

On a parfois soutenu que ce n’est pas d’une convention que découlent les obligations, mais que leur non-exécution, comme un délit, oblige la partie à réparer. Cette conception n’explique pas l’illicéité de la non-exécution, car celui qui admet cette illicéité présume déjà que l’exécution s’impose de droit, et que, par conséquent, la convention est obligatoire, c’est-à-dire crée du droit. Cette conception est également contraire à la règle des codes actuels, selon laquelle la partie en cas de non-exécution peut demander non seulement des dommages-intérêts, mais qu’elle conserve aussi son droit à pagina-24l’exécution. La convention crée du droit; les termes de notre code, la convention tient lieu de loi aux parties, sont’ d’une frappante exactitude.

72

   The command, which the law gives in this rule to its subjects, implies the acknowledgment of a completely different form of law. Although it is also possible to find here the “thou shalt” of the law, this “thou shalt” is the repercussion of a different form, of the “I shall” pronounced by the one who binds himself. The individual is not only being bound by the command of those who are charged with authority in the community, but also by his own promise. That which is binding here is one’s word — the word given to another; I have to pay, not because I wanted it, but because I have promised it i.e. have declared this intention to another. It is not the place here to elaborate this 24 but I have to give warning of a possible misunderstanding.

72

   Ce précepte, donné par la loi à ceux qui lui sont assujettis, reconnaît implicitement l’existence d’une autre forme de droit. Il est vrai qu’on retrouve ici encore le terme impératif du droit: „tu dois”, mais ce terme renvoie à un autre, à la promesse proférée par l’obligé lui-même: je ferai ceci ou je ne ferai pas cela. Ce n’est pas seulement le précepte, émanant de l’autorité publique, mais aussi sa propre promesse qui lie l’individu. C’est donc la propre parole de chacun qui a un effet obligatoire — mais la parole doit être adressée à un autre; je dois payer, non pas parce que je l’ai voulu, mais parce que je 1 ai promis, c’est-à-dire que j’ai déclaré cette volonté envers un autre. Ce n’est pas le moment de développer cette théorie20 Cependant, je voudrais prévenir ici un malentendu.

73

It is far from true that every promise, even every accepted promise, would be binding. In the historical development of law, the contract has gained its place only slowly and with difficulty, and even now not every agreement is binding. On the contrary, the development tends more towards a restriction than to an extension; in the relation between an employee and employer we see that the promise is limited by regulation, which is top down imposed, although not always by the common legislator. Also, elsewhere the restriction of the freedom of contract is the order of the day.

73

Il n’est pas vrai que toute promesse, même acceptée, soit obligatoire, loin de là! Ce n’est qu’au cours d’une longue évolution et avec beaucoup de peine que le contrat a conquis sa place dans le droit et même de nos jours tout engagement ne lie pas. Au contraire, l’évolution de la force obligatoire des contrats tend à la restreindre plutôt qu’à étendre. Dans les rapports entre salariés et employeur nous voyons comment la promesse est de plus en plus repoussée par des réglementations imposées d’en haut, encore qu elles n’émanent pas toujours du législateur ordinaire. Dans d’autres domaines aussi, la restriction de la liberté contractuelle est à l’ordre du jour.

74

This doesn’t do away with the fact that, as far as the law allows the individual to make law through regulation by himself, it is the word given by a person in binding him or herself by which he is obliged. It is exactly the same as with property: one can argue about the relevance of the contract as a source of law, and every positive law has its own regulation, but as long as private law exists and the individual is not completely subjected to the community, this form of law will have its own meaning. A society can only exist when one human being can trust the word of another human being.

74

Mais cela n’empêche pas l’individu d’être lié par sa propre parole toutes les fois que le droit lui permet de créer du droit par sa propre réglementation. C’est comme pour la propriété: on peut juger différemment de la nature du contrat comme source de droit, chaque système de droit positif a sa propre réglementation à ce sujet, mais tant que le droit privé existe et que l’individu n’est pas entièrement assujetti à la communauté sociale, cette forme de droit, le contrat, a sa propre signification. Da société ne peut exister que lorsque l’homme peut compter sur la parole d’autrui. pagina-25

75

   It is worthwhile to explore how ideas have changed in this respect. Before the 19th century, binding by way of agreement was self-evident, an axiom, which didn’t need an explanation: what did need an explanation at that time was the authority which claimed obedience to its laws; people thought they could derive this authority from contract, from the voluntary subjection of the subjects. Of all the attempts in this direction Rousseau’s Social Contract 25 is the most famous indeed. His individualist doctrine introduced the omnipotence of the State into the practice of the French Revolution and with it the absolute sovereignty of the law. The science of the 19th century followed through in this same direction and in this way the tables were turned, and it was soon the binding to an agreement that required explanation.

75

   Il importe de rechercher la mesure dans laquelle les opinions ont changé à cet égard. Avant le 19 ème siècle, le caractère obligatoire du contrat était considéré comme allant de soi, comme une vérité évidente par elle-même. Moins évidente semblait à cette époque-là l’autorité qui, dans la loi, demande l’obéissance. On croyait pouvoir expliquer cette autorité en la réduisant à un effet contractuel, c’est-à dire à la soumission volontaire des sujets. De toutes ces conceptions, celle du Contrat Social de Rousseau est la plus célèbre. Cette théorie individualiste introduisait l’omnipotence de l’Etat dans la pratique de la Révolution française. Ces idées étant reprises par la science du 19 éme siècle lui servaient depuis comme instruments de travail, de sorte que, dès lors, c’était la nature obligatoire du contrat qui devait être expliquée.

76

   If indeed the written law, the regulation by the authority, is the source of all law, how then could the legislator, charged with this authority, come to the point of handing over part of this regulating task and leave it to individuals who probably are not very fit to do this? What guarantee will there be, that these individuals will generate precisely the kind of regulation that the legislator wants? Many thought that this would result from the giving and taking by both sides in the battle over their mutual interests. But first and foremost of course the parties do not confront each other as equals, maybe the one is more clever, or more powerful than the other, and then, even if they are equal, does this imply that their regulation will be equitable? Is the opposite not just as probable? Is it only the incapacity to regulate everything which compels the legislator to leave it to the parties to find here a correct way of regulating?

76

   En effet, si la loi, réglementation édictée par l’autorité publique, est la source de tout droit, qu’est-ce qui amène ce législateur, revêtu du pouvoir, à se départir, ne fût-ce qu’en partie, de cette activité réglementaire et à la laisser à des individus qui sont probablement peu propres à cette activité? Qu’est-ce qui garantit qu’ils élaboreront précisément la réglementation voulue par le législateur? On admettait que cette réglementation se trouverait bien par voie de compromis, résultat final de la lutte des intérêts privés opposés. Mais on conçoit que les parties ne se trouvent pas sur pied d’égalité, l’une est peut-être plus puissante, plus adroite que l’autre et, même s’il n’en est pas ainsi, est ce dire que cela implique déjà que leur réglementation répondra à l’équité? Le contraire n’est-il pas plus probable, n’est il pas au moins aussi probable? Ne verra-t-on pas plutôt le contraire se produire? Est-ce uniquement l’impossibilité de tout régler, qui contraint à laisser aux parties elles-mêmes la réglementation qui convient?

77

   Burckhardt, who also asks this question, answers it by referring to the fact that the activity of individuals is stimulated this way. This answer cannot satisfy; although the stimulation of activity can be desirable indeed, a motive for the right wing political attitude of the legislative authority, it can never be decisive for the question whether the content of a contract has the character of law. We do not explain in what sense something is law by referring to such a motive. At most, what can be concluded from this: although it isn’t law, it is nevertheless treated as law. Burkhardt has the same feeling: he speaks about it in terms such as

infringement of arbitrariness in the field of law. (trans.lhc)26

He cannot help seeing pure arbitrariness in the contractual provisions made by the parties.

77

   Burckhardt, qui soulève aussi cette dernière question y répond en invoquant l’activité des individus qui mérite d’être stimulée. 21Sa réponse ne peut pas satisfaire, car, si désirable que soit cet encouragement, en tant que motif qui influe sur la politique législative, il ne peut jamais être décisif pour la question de savoir si le contenu du contrat constitue du droit. Ce n’est pas en invoquant un tel motif qu’on explique la nature de droit d’un phénomène pagina-26donné. Tout au plus, on en déduit la conclusion suivante: bien que ceci ne soit pas du droit on le traite cependant comme tel. Burckhardt lui-même le sent lorsqu’il parle d’un

Einbruch der Willkür in das Gebiet des Rechts.

Aussi ne voit-il dans les réglementations faites par les parties que de l’arbitraire.

78

By taking this position he is in opposition with what the reality of law demonstrates: binding by contract is recognized as law, the provisions of the contract are treated as legal rules. The Swiss author doesn’t want to acknowledge this, he wants to interpret the agreement solely from the perspective of the subjective intention of the parties. The actual practice is always different, has to be different, if only because the intention is not obvious most of the time. Interpretation and elaboration of the contractual provisions is performed analogous to the way it is done with the written law: it is not what the parties intend that is decisive, but rather what they ought to intend according to the interpreter. Interpretation and determination of the legal consequences merge with each other. We see this again in the cassation proceeding, which wears itself out in vain, attempting to distinguish properly between what is factual and what is legal. If there were only arbitrariness here, how would it be possible to speak of carrying out agreements in good faith, or of the obligation to act in accordance with equity? And yet those very rules are currently at stake in most conflicts about obligations arising from agreements. The provisions in the contract are legal rules.

78

Mais cette conception est contraire à ce que nous montre la réalité du droit: la force obligatoire de la convention est reconnue comme étant du droit, la règle contractuelle est maniée comme règle de droit. 1,’auteur suisse ne veut pas de cette idée, ce qu’il veut c’est que le contrat soit interprété uniquement selon l’intention subjective des parties. Mais la pratique est toute autre et elle doit l’être, ne fût-ce qu’en raison du fait que cette intention est souvent peu évidente. On interprète et supplée alors la réglementation contractuelle de la même façon que la loi; ce qui est décisif, ce n’est pas l’intention réelle des parties, mais l’intention telle qu’elle aurait dû être d’après l’opinion de l’interprète. L’interprétation du contrat et la détermination de ses effets juridiques se fusionnent. Cela apparaît encore dans la procédure en cassation où le juge s’efforce de trouver la vraie distinction du fait et du droit. S’il ne s’agissait ici que de l’arbitraire, comment pourrait-il être question d’être lié en même temps par la bonne foi dans l’exécution des contrats, et la force obligatoire de l’équité? Pourtant ces règles régissent la plupart des différends qui portent sur les obligations contractuelles. La règle contractuelle est une règle de droit.

79

   Still when the question – “why legal rule?” cannot be answered by making it plausible that arbitrariness counts as law, and if the answer is deemed insufficient that the content of provisions is decisive for the question whether one can speak of law, then we have to ask ourselves if the problem is not mistakenly formulated. Indeed, when we have to decide whether the content of the contractual provisions always satisfies the requirements of equity, then we will have to deny this repeatedly, and often there will remain doubt and this will leave the question unanswered. Is it possible however to put aside all doubt with the remark that the contract binds because it is a promise, like the law binds because it is a command of the legislator? That the legal character is not to be found in the content, but in the origin of the contractual statement? In that case, however, it is not possible to give any further clarification for the binding force of the statement.

79

   Mais, si l’on ne peut pas répondre d’une façon satisfaisante à la question: „pourquoi une règle de droit?”, soit par un essai pour démontrer que l’arbitraire prime ici le droit, soit par un appel au contenu de la réglementation contractuelle, il convient de se demander: le problème est-il peut-être mal posé? En effet, lorsque nous sommes appelés à trancher la question de savoir si le contenu d’une telle réglementation répond aux exigences de l’équité, nous serons souvent obligés de répondre par la négative ou même de rester dans le doute qui exclut toute réponse. Mais ne pourrions-nous pas écarter tout doute en soutenant que le contrat lie parce qu’il est une promesse, comme la loi parce qu’elle est un ordre du législateur? Ee caractère juridique de la déclaration contractuelle ne résulte pas du contenu de celle-ci, mais de son origine. Mais alors toute autre explication de la force obligatoire de cette déclaration est impossible. pagina-27

80

   One who is looking for such a thing, departs from the idea that the contract has to be justified under the written law. But although the law will continuously change and restrict the freedom of contract, the point that a promise binds cannot be explained in the end in any other way than by the fact that it concerns a promise. The law structures the relationship between the individual and the community, therefore also the relationship between individuals in a certain community. Between those individuals, a relationship is created by the words, which they speak to each other. The binding nature of those words is implied by this relationship in exactly the same way as the binding nature of the command, issued by the authority within a community, is implied by the existence of the common legal bond. The science of law is not capable of giving a further explanation of these bonds.

80

   Ceux qui recherchent cette explication partent de l’idée suivant laquelle le contrat doit se justifier devant la loi. Or, bien que la loi continue à régler et à restreindre la liberté contractuelle, la force obligatoire d’une promesse ne peut en dernier ressort être expliquée que du fait qu’elle est une promesse. Le droit règle les rapports entre individu et société, donc aussi les rapports entre les individus eux-mêmes dans une société déterminée. Entre ces individus, un rapport est constitué par un échange de paroles. Ce rapport implique précisément la force obligatoire de cette parole, comme la seule existence de la société implique la force obligatoire du précepte émanant de l’autorité publique. La science juridique ne peut pas donner une explication plus précise de cette force obligatoire.

81

   This is not the place to elaborate on all of this. To clarify things I only point out for the moment that in the law of nations, among the many uncertainties which exist, there is one thing which stands firm: when one signs a treatise, an agreement between states, one is subjected to it. In that context there is not yet a law, which commands. How then is it possible to understand this binding effect when its nature is not in the same sense original as that of the command of an authority? And this is not the only phenomenon, which can be understood in this way.27 But it is impossible for me to go into that. It was only necessary to indicate these things, because we are so easily inclined today to see all law in terms of rules, preferably rules sanctioned by the State and it is this notion we have to reject if we want to understand law, especially private law.

81

   Ce n’est pas encore le moment de développer tout cela. Notons seulement, en passant, que, dans le droit des gens, malgré toutes ses incertitudes, une chose est définitivement acquise: le traité ou la convention lient les états signataires. Dans ce domaine du droit, la loi qui ordonne fait encore défaut. Comment expliquer ce principe, si cette force obligatoire n’était pas d’une nature aussi originaire que celle de l’ordre de l’autorité publique? Ce n’est pas le seul phénomène dont on acquiert ainsi la compréhension.22 Mais je ne peux pas m’étendre là-dessus. Il importait seulement de le signaler, parce que nous inclinons maintenant très facilement vers la conception qui considère tout droit comme le contenu d’une règle, et par préférence, d’une règle sanctionnée par l’Etat et parce que c’est cette manière de voir qu’il faut abandonner, lorsque nous voulons obtenir l’intelligence du droit, notamment du droit privé.

82

   The formation of law by individuals is an important part of the private law. Besides rules, subjective rights and decisions, this has its own meaning. It is not only for this reason that it is necessary to understand the binding effect of the promise, it is also useful for a good understanding of a large part of the rules themselves. 28

82

   Dans le droit privé, la formation du droit par les individus occupe une place importante; elle a sa propre signification à côté des droits subjectifs et des décisions. Cette idée peut, en outre, contribuer à la compréhension exacte de beaucoup de règles elles-mêmes. pagina-28

83

§ 6 The nature of the legal rule. Supplementary law. Valuation and regulative task

   The rules of the private law determine for the most part the limits of the individual freedom and the competence to make law. The community meets the individual, assigns him the domain within which he is allowed to act according to his own rules, determines the guarantees needed to be convinced that the statement of the person concerned is indeed a declaration of his intention, and impresses upon him that he has to stay within certain boundaries regarding the content of the regulation he makes. However, although these rules are the most important ones of the law regarding the relations between individuals, they are not the most numerous. Many more are the rules made by the legislator to be used in cases where the parties did not make these provisions themselves. The legislator departs from the idea that individuals are allowed to make regulations themselves as they see fit, and he indicates subsidiarily which rule applies when these are lacking. People call these rules supplementary or dispositive (non-mandatory) as opposed to compulsory (mandatory) law. Both terms are each characteristic for a specific part of the rules that I have in mind.

83

§ 6 La nature de la règle de droit. Le droit supplétif. „Appréciation” et “réglementation”.

   Les règles du droit privé tendent en grande partie à tracer les limites de la liberté et du pouvoir individuels. La société indique le domaine où l’individu peut disposer, elle fixe les règles qu’elle juge propres à garantir que la déclaration d’une partie est réellement une déclaration de volonté et elle inculque à l’individu l’obligation de ne pas transgresser les limites tracées pour le contenu des contrats. Cependant, si ces règles sont les plus importantes dans le commerce juridique, elles ne sont pas les plus nombreuses. Beaucoup plus grand est le nombre de celles que le législateur établit pour régler les cas non prévus par les parties. Partant de l’idée que les individus peuvent y pourvoir eux-mêmes à leur gré, le législateur indique ce qui sera le droit à défaut d’une telle réglementation par les parties. Ces règles sont appelées droit supplétif par opposition au droit impératif. Chacun de ces termes caractérise une partie des règles dont je voudrais parler.

84

It is possible that the legislator in the case of a contractual relationship only supplements that which lacks in the agreement made by the parties. They only agreed on the purchase price and object for example but didn’t determine anything else; in that situation the legal regulation concerning transfer of title and indemnity will be in force. It is also possible that the legislator doesn’t leave a certain subject matter to the individuals, but rather makes rules himself, although he leaves these rules at the disposal of the parties; they are allowed to deviate. Marriage has as a consequence the community of property, but the prospective spouses are allowed to decree differently. In the first case there is law made by individuals, which is supplemented, in the second case there is regulatory law, which may yield to a contractual agreement.

84

Il se peut que le législateur se borne à combler seulement les lacunes d’un rapport contractuel en ajoutant ce qui manquait au contrat élaboré par les parties. Si les parties se sont mises d’accord sur le prix et l’objet, sans aucune autre stipulation, les règles légales relatives à la garantie et à la livraison doivent être appliquées. Il se peut aussi que le législateur ne laisse pas aux parties la réglementation d’une certaine matière qu’il régie lui-même, tout en la mettant à la disposition des parties qui sont libres d’y déroger. C’est ainsi que, dans le droit néerlandais, le mariage entraîne la communauté universelle, mais les futurs époux peuvent stipuler autrement. Dans la première hypothèse, il existe un droit formé par les individus, qui est complété dans la seconde, il y a un droit-règle qui doit éventuellement faire place au droit contractuel.

85

   What is the nature of these rules?
   It is clear that they are not commands directed to the persons who are subjected to the law. The law doesn’t say: there has to be community of property between spouses, but there will be such a community as long as you do not enact otherwise. A command accompanied by the message “thou may do otherwise” makes no sense. The doctrine that reduces all law to commands, would never have gained such an acceptance if people had also taken private law into account, and not just penal law.

85

   Quelle est la nature de ces règles?
   Il est évident qu’elles ne sont pas des commandements adressés à ceux qui sont soumis à la loi. La loi ne dit pas aux futurs époux „vous adopterez le régime de communauté”, mais seulement „entre époux il y aura communauté; ce régime sera le vôtre si vous ne stipulez pas autrement”. Un commandement auquel on
pagina-29ajoute „vous êtes libres d’agir autrement” est vide de sens. La théorie qui réduit tout le droit à un ensemble d’ordres n’aurait jamais gagné tant de partisans, si l’on avait porté sou attention non seulement sur le droit criminel, mais aussi sur le droit privé.

86

   But what else, then, are these rules? Let’s first attempt to determine the nature of a command. Whoever commands, imagines a state of affairs in the future of which he approves or disapproves, which he does or does not want. Furthermore, he has to possess the power to make other people realize the state of affairs he wants and has to be willing to use that power. To this end he imposes his will upon his subordinates, he commands. There is therefore a valuation and an exercise of authority, which rests on this valuation. In the supplementary law both these elements exist, but they differ: the valuation is weaker, the exercise of authority is of a different nature than in respect to compulsory law.

86

   Mais que sont alors ces règles? Essayons d’abord pour les déterminer de définir ce qu’est un ordre. Celui qui ordonne imagine une situation future, qu’il approuve ou désapprouve, qu’il veut ou qu’il ne veut pas. Il faut, en outre, disposer du pouvoir et vouloir en disposer, pour faire réaliser par d’autres la situation souhaitée. A cet effet il impose cette volonté à ses sujets, il ordonne. Il existe donc une appréciation et un exercice du pouvoir fondé sur cette appréciation. Dans le droit supplétif ces deux éléments se retrouvent, mais ils n’y présentent pas le même caractère: l’appréciation est plus faible, moins stricte et l’exercice du pouvoir est d’une autre nature que dans le droit impératif.

87

The legislator who prescribes the community of property as dispositive law will also believe that the state of affairs which generates from such a regulation is in general preferable. He realizes however, that the conditions may be such that his opinion is no longer correct. This is why he allows deviations. The desirability of exceptions is always conceivable, but in the case of compulsory rules, the legislator is so convinced of the righteousness of his rules, that he accepts this drawback as part of the bargain. Here however it is different; because the valuation is a weaker one, the exercise of authority is different. The legislator doesn’t command any longer, but he “pre-scribes” in a literal sense, he formulates a guideline. Because of the hierarchical relationship between the legislator and the judge, this guideline indirectly gains a binding force for the individuals. If they have a conflict, the judge has become obliged to administer justice according to this guideline.

87

Il est vrai que le législateur qui prescrit la communauté universelle comme droit supplétif juge préférable, en général, la situation que crée ce régime matrimonial, mais il a conscience du fait que son opinion peut, dans certaines circonstances, cesser d’être juste et il permet la dérogation. Bien qu’il semble, en théorie, toujours désirable d’admettre des exceptions à toute règle, le législateur en exclut la possibilité pour les règles impératives: la justesse de sa prescription lui paraît alors tellement persuasive qu’il accepte cet inconvénient par surcroît. Il en est autrement pour le droit supplétif: parce que l’appréciation est plus faible, le pouvoir du législateur est exercé d’une autre façon; il n’ordonne plus, il „prescrit” dans le sens littéral du mot, il établit une directive. Par la subordination du juge au législateur, cette directive reçoit indirectement force obligatoire vis-à-vis des individus; en cas de différend entre ceux-ci, le juge est obligé de statuer conformément à cette directive.

88

   The compulsory law contains a duality of commands: one directed to the individuals, subjected to the law, the other directed to the agencies of the State, charged with the execution of the law. The supplementary law contains only the second one. There is no command directed to the individuals. They can act otherwise. If they did not make use of this competence, the judge has to follow the guideline, which the legislator handed to him. People feel however that to follow this guideline differs from the execution of a command. Doubtless, the former will ask for a more flexible attitude than the latter. There is no room here for an inexorable obedience, as required by the command. We will see how important this is for the finding of law.

88

   Le droit impératif contient un double commandement: l’un s’adresse aux individus assujettis à la loi, l’autre aux organes de l’Etat chargés du maintien de la loi. Dans le droit supplétif on ne trouve que le second commandement. Aucun ordre n’est adressé aux individus: ils ont une certaine liberté d’action. S’ils n’ont pas usé de cette liberté, le juge est tenu de suivre la directive que lui a confiée le législateur. On comprend que l’observation de cette directive soit autre chose que le maintien d’un ordre. La directive demande pagina-30sans doute un maniement plus souple que le commandement. Ici, il n’est plus question de l’obéissance inexorable qu’exige le commandement. Nous verrons l’importance de ce fait pour la découverte du droit.

89

   It is important to draw attention to yet another aspect of the supplementary law, more in particular of the supplementary law in a limited sense: the completion of a rule of contract. This involves not only valuation, but also a regulative task. Till now we assumed that the legislator gives certain commands or instructions because he wishes a certain state of affairs. He believes that it will be good, when that which he desires is realized, it is justice, which he seeks. What this means exactly, we will leave aside at this moment, but the reference to justice may suffice here to express that a valuation is at stake, i.e. an ethical requirement.

89

   Il importe à ce propos d’appeler l’attention sur un autre aspect du droit supplétif, notamment du droit supplétif dans un sens plus étroit qui consiste à compléter la règle contractuelle. Ceci n’est pas seulement appréciation; c’est aussi ordonnancement. Jusqu’ici nous avons supposé que le législateur donne des ordres ou des prescriptions en vue d’établir certaines situations voulues par lui. Il croit bon de réaliser ce qu’il souhaite, c’est la justice qu’il recherche. Nous laissons de côté pour le moment ce que ça veut dire exactement. Que la mention du terme justice suffise pour exprimer qu’il s’agit, ici, d’une appréciation, d’une exigence éthique.

90

In the supplementary law however, the judge gives rules, not in view of their content, but partly because it is better that a regulation is made, regardless of which one, than that it remains uncertain what has to be done. From the preceding paragraphs it has already become clear that finding law is not always easy, it can be important to remove doubts. Because it is often necessary for parties to act without having the time, and maybe even without having the possibility, to find out what exactly has to happen, it is desirable that somewhere a decisive answer can be found as to what should be done. The certainty of law becomes a value unto itself, and it is partly this value which the legislator seeks to realize in the supplementary law; at a certain point, the certainty of law can be more important than law itself. One part of the provisions of the law of contracts serves this certainty exclusively.

90

Dans le droit supplétif le législateur édicté aussi certaines règles, non pas en vue de leur contenu, mais parce qu’il vaut mieux établir une réglementation même quelconque, que laisser incertain ce qui doit se produire. De ce qui précède il résulte déjà qu’il n’est pas toujours facile de trouver le droit — il peut être important de dissiper les doutes. Comme les parties se trouvent parfois dans la nécessité d’agir sans avoir le temps ou même la possibilité de rechercher à quoi elles sont tenues, il est désirable de pouvoir trouver quelque part une réponse définitive à la question de savoir ce qui est dû. La sécurité du droit devient une valeur indépendante. C’est elle, en outre, que le législateur poursuit dans le droit supplétif; le droit supplétif peut, sur certains points, être d’une plus grande importance que le droit même. Une partie des dispositions relatives au droit contractuel ne sert qu’à assurer cette sécurité.

91

To give an example: when the legislator determines that the debtor has to pay his debt at the house of the creditor as is the case in our Civil Code, this is not because he deems it so much better that the debtor takes this walk, but because it is necessary to decide who has to do it. In other rules both giving structure and valuation are aimed at: the matter has to be settled, therefore rather this than something else, but the difference is not big.

91

Voici un exemple: lorsque le législateur prescrit que le payement doit être fait au domicile du créancier (art. 1429 Ce.11. 1247 Ce.) le motif n’en est pas qu’il serait préférable de charger le débiteur de cette course, mais qu’il est nécessaire de trancher la question de savoir laquelle des deux parties doit se déplacer. Il est d’autres prescriptions qui visent à la fois la réglementation et l’appréciation et dont voici la tendance: le point en question doit être réglé, nous préférons telle réglementation à telle autre, mais il n’y a pas de grande différence.

92

   With his regulation the legislator takes the presumed will of the parties as a starting point. If our Civil Code determines that through paying the principal sum without retention of title regarding the interests, the debtor is also discharged of the latter, is it because the fulfillment of interests is assumed. Here it is explicitly stated, but this is not always the case. From this it follows that the rule is not valid if the opposite appears to be true, even if the parties did not deviate explicitly.

92

   Pour la réglementation d’une certaine matière, c’est la volonté présumée des parties qui sert de point de départ au législateur. pagina-31Si, dans l’art. 1806 C.c.n. (1908 C.c.f.) il prescrit que la quittance du capital, donnée sans réserve des intérêts en opère la libération, c’est qu’il présume le payement des intérêts. Cette présomption se lit ici dans le texte, mais il n’en est pas toujours ainsi. Il en résulte que la règle ne vaut pas si le contraire est établi, et cela même si les parties n’y ont pas dérogé de façon expresse.

93

   With the supplementary law the legislator works in precisely the same way as the judge interpreting agreements. On the one hand he builds on upon the expressed intention and seeks to unravel the content thereof, according to the presumed intention of the parties — thus far his research is historical and psychological — on the other hand he establishes what can be called equitable and just, given the declarations of the intention of the parties, and in this context his labor is one of valuation and finding law.

93

   Le procédé dont se sert le législateur pour l’élaboration du droit supplétif est identique à celui du juge lorsqu’il interprète des conventions. D’une part, le législateur construit ses règles sur la volonté exprimée des parties tout en recherchant ce qu’elle implique probablement, conformément à l’intention des parties — en ce sens ces recherches sont d’une nature historique et psychologique; d’autre part, il détermine ce qui — d’après les déclarations de volonté des parties — peut être considéré comme équitable et juste; alors son activité consiste à apprécier et à trouver le droit.

94

   It is completely wrong to leave out the latter and to see in the supplementary law only the presumed intention of the parties. In the dispositive law in the limited sense this is never the case. The legislator has not chosen for the community of property in the law relating to marital property based on the assumption that the majority of parties who marry desire as such — how much will they understand of the opposite: communal property or not?—but because the legislator thinks that this legal arrangement of the marital property is the best, the most righteous one.

94

   Il est complètement faux d’éliminer ces derniers éléments et de ne voir dans le droit supplétif que la volonté présumée des parties. Pour le droit supplétif dans son sens étroit, il n’en est jamais ainsi. Le législateur n’a pas constitué la communauté universelle en régime légal, parce que, à son avis, la plupart des futurs époux le désirent — ceux-ci ne comprennent que rarement la portée des différents régimes matrimoniaux — mais parce que lui, législateur, considère la communauté universelle comme le régime le meilleur et le plus équitable.

95

But also in the supplementary law in a more limited sense, valuation surpasses the regulative task. The presumed intention of the parties often has only a negative significance. The legislator does not create an arrangement, because he presumes that the parties want it, but he refrains from supplementary rules when he presumes that the parties will not want these. It is clear, that if he doesn’t do so, he achieves nothing. Our code has enough examples of such unsuccessful regulations, think for example of the provisions in our Civil Code regarding diminishing the rent in case of crop failure, provisions, which are firmly put aside in practice.

95

Dans le droit supplétif, dans son sens étroit, c’est aussi l’idée de l’appréciation qui prime celle de la réglementation. Souvent la volonté présumée des parties n’a qu’une importance négative. Le législateur ne crée pas alors une réglementation, parce qu’il la présume conforme à la volonté des parties, mais il s’abstient d’édicter des dispositions supplétives, lorsqu’il présume qu’elles seront rejetées par les parties. C’est qu’il n’arriverait à aucun résultat s’il agissait autrement. Notre loi connaît des exemples de telles réglementations ratées; que l’on pense aux dispositions de l’art. 1628 C.c.n. prévoyant une diminution de prix de la location en cas de récolte déficitaire, dispositions écartées constamment dans la pratique.23

96

    To what extent, however, the aspiration for justice dominates over and above the aspiration for certainty of law,29 even in the supplementary law, becomes clear when one looks at the new provisions which are made in our time. As far as the supplementary law is concerned, the battle is therefore about the desirable and not about the usual. One may think of the employment contract and the company limited by shares.

96

   La prépondérance, dans le droit supplétif, de la tendance à la pagina-32justice par rapport à la recherche de la sécurité du droit, se voit le plus clairement dans les nouvelles réglementations actuelles.24Le droit supplétif s’efforce avant tout de réaliser ce qui est désirable et non pas ce qui est d’usage. Que l’on pense au contrat de travail et à la société anonyme.

97

   This becomes very clear when the legislator draws up a rule from which one party is allowed to deviate, but the other party is not, like the provisions in our Civil Code regarding compensation in the case of a wrongful termination of an employment contract. If it is to the disadvantage of the employee, it is prohibited to fix the amount lower than provided for in the law. Thus far it is compulsory law. To the disadvantage of the employer, however, it is allowed. Here the regulation has a supplementary character. How could this be presumed intention with respect to one and valuation with respect to the other? There is no presumed intention here: in both cases the legislator deems his rule the just one; only, as far as the employee is concerned, he thinks that this is so much so, that it has to be imposed; he leaves the employer free to accept less.

97

   C’est ce qui se dessine très nettement dans les dispositions auxquelles l’une des parties peut déroger, tandis qu’elles sont impératives à l’égard de l’autre partie, par exemple l’article 1639/ C.c.n. traitant des dommages intérêts en cas de résiliation abusive du contrat de travail (1780 Ce). L’indemnité ne peut pas être fixée, au préjudice de l’ouvrier, à un montant inférieur au taux légal. Jusque là, c’est du droit impératif. Au préjudice de l’employeur par contre, on peut diminuer l’indemnité légale; à cet égard la disposition a donc un caractère dispositif, supplétif. Comment cette disposition pourrait-elle être basée sur une volonté présumée vis-à-vis de l’une des parties et envers l’autre sur une appréciation d’après l’équité? Il n’est pas ici question d’une volonté présumée: le législateur croit juste sa réglementation pour les deux hypothèses: seulement à l’égard de l’ouvrier il la croit juste à un point tel qu’elle doit être imposée impérativement; il laise à l’employeur la faculté de se contenter d’une indemnité plus réduite.

98

   And this character of valuation is especially apparent when the legislator allows deviation within a specified form. Again, the employment contract provides examples. It is indeed possible to deviate from numerous provisions, but only in writing or by applying a company-regulation. In such a situation the legislator doesn’t want to go as far as imposing his will, but he ensures that the parties are well aware of his view and that they choose a form of deviation which gives proof of such awareness. The valuation is of a specific character here: more than in the common supplementary law, less than in the compulsory law. It is semi-compulsory law.

98

   Ce caractère d’appréciation se manifeste surtout lorsque le législateur permet la dérogation dans une forme déterminée. C’est encore à la réglementation du contrat de travail que nous empruntons des exemples. On peut déroger à plusieurs prescriptions pagina-33(art. 1638e, par exemple) mais uniquement par écrit ou règlement. Alors le législateur ne veut pas aller jusqu’à imposer sa volonté, mais il désire que les parties connaissent bien son opinion et qu’elles choisissent, pour y déroger, une forme dont cette connaissance résulte. L’appréciation présente ici un caractère typique, elle est plus forte que dans les lois supplétives, moins forte que dans le droit impératif. C’est du droit semi-impératif.

99

   In this way the supplementary law can be situated between the compelling command of the legislator and the obligation, which is founded on the promise. By looking for the presumed, not explicitly stated, promises, the latter touches the former — because it implies a value-judgment of the legislator. There is the acknowledgement of the binding by a promise, the presence of which leads to the withdrawal of the rule as soon as there appears to be a statement with a different content. At the same time there continues to be a valuation of the agencies of the community, although in an indirect way. If we should have to provide a short formula here, next to the “thou shalt, the “thou has permittanceand the “I shallof the preceding paragraphs, it could be no other than the so much weaker “it is proper.

99

   C’est ainsi que le droit supplétif se trouve entre l’ordre coercitif du législateur d’une part, et la force obligatoire de la promesse de l’autre. Par sa recherche de promesses présumées, non encore prononcées, il se rapproche de cette force obligatoire; par son contenu qui traduit une appréciation de valeurs morales de la part du législateur il tient de cet ordre coercitif. Le droit supplétif reconnait la force obligatoire de la promesse en ce qu’il se retire devant une déclaration de volonté dérogatoire, mais il exprime en même temps les conceptions morales des organes publics, conceptions qui sont réalisées d’une façon indirecte. S’il fallait aussi juxtaposer aux maximes „tu dois”, „tu peux”, la maxime „je ferai”, comme nous l’avons vu aux paragraphes précédents, nous en serions réduits à choisir ici la formule beaucoup plus faible: „il convient”.

100

§ 7 Supplementary and compulsory law, continued. Public Order and good morals, sanction.

   In the preceding paragraph we have explained the difference in nature between compulsory and supplementary law, at this moment we have to dwell for a while on the question, when a certain rule is compulsory. It is not possible to formulate a general criterion for this. It is a question of interpretation whether a rule is compulsory or contains supplementary law. The Law on General Provisions, which should serve us as a guide on this, doesn’t help us. If this law states that no actions or agreements can deprive of their force those laws which pertain to the public order or good morals, it does not state much more than that compulsory law is compulsory law.

100

§ 7 Le droit supplétif et le droit impératif (suite). L’ordre public et les bonnes mœurs; la sanction.


   Dans le paragraphe précédent, nous avons indiqué la différence de nature entre le droit impératif et le droit supplétif; il importe de s’arrêter maintenant un moment à la question de savoir
dans quelles conditions une règle doit être considérée comme impérative, etc. Un critère général ne peut pas être donné à cet effet. C’est une question d’interprétation que de savoir si une règle contient du droit impératif ou du droit supplétif. L’article 14 de la loi A.B. contenant les dispositions générales, qui devrait nous servir de quide, n’est d’aucune utilité. Lorsque la loi dit: „On ne peut déroger par des actes ou des conventions aux lois qui intéressent l’ordre public ou les bonnes mœurs”, elle nous apprend seulement que le droit impératif est du droit impératif.

101

When does a law pertain to public order or good morals? The reference doesn’t lead us any further. “Public order” is the expression one uses to indicate that a certain norm is especially important. In the context of the international private law it serves to indicate that between the norms, which are applicable in a certain State, there are some, which have such an eminent importance, that they have to be applied, even if according to the general rules the relationship would have been governed by the foreign law. In procedural law it indicates the rules, which the judge has to apply, even when the parties didn’t invoke them. In the context of this book it has no other aim than characterizing the rules of compulsory law; nobody has succeeded yet in deriving a criterion from the concept of “public order”, which could be of any use for the distinction between compulsory and supplementary law. “Concerning public order” and “compulsory” are in this context synonymous.

101

Quand est-ce qu’une loi touche à l’ordre public ou aux bonnes mœurs? L’emploi de ces termes pagina-34n’avance pas beaucoup nos recherches. On se sert du terme „ordre public” lorsqu’on veut souligner l’importance particulière d’une norme. Dans le droit international privé on se sert de ce terme pour exprimer qu’il existe dans notre Etat des règles d’une importance telle que leur application s’impose, même si, en vertu d’une règle générale, le droit étranger devait régir le rapport en question. Dans le droit de procédure il doit indiquer les règles que le juge doit appliquer même si elles n’ont pas été invoquées par les parties. Pour le point qui nous occupe en ce moment, ce terme ne tend qu’à caractériser les règles de droit impératif; cependant personne n’a réussi à dégager de la notion „ordre public” un critère qui serait utile pour la distinction des lois supplétives et impératives. Pour l’étude de notre sujet es termes „ordre public” et „impératif” sont synonymes.

102

   Regarding good morals, the Civil Code uses this term repeatedly, whenever it wants to refer to rules of uncodified law. An agreement is considered (null and) void, when its cause is contrary to good morals. In the case of a last will, a condition which is contrary to good morals is considered as not having been written, an association is not allowed to have as its object something which is contrary to good morals, etc. In such a case the judge is charged with the task of finding the law. Also, these rules are compulsory of nature. In the Law containing General Provisions the term good morals seemingly has a different meaning, as it doesn’t put good morals and law – unwritten and written law – next to each other, but speaks of provisions of the law which pertain to good morals. What this means aside from public order is not clear. It can be argued therefore that the provision should be read in the same way as Planiol30did, when he converted the corresponding article of the Code:

A legal act is null and void if it is contrary to the laws pertaining to public order or morality. (trans.lhc)

102

   Quant aux bonnes mœurs, la loi se sert souvent de ce terme, lorsqu’elle veut renvoyer à des règles de droit non écrites. Une convention est nulle lorsque sa cause est contraire aux bonnes mœurs (1371,1373 C.c.n.: C. 1131,1132 C.civ.). Dans les dispositions de dernière volonté, les conditions contraires aux bonnes mœurs sont réputées non écrites (935 C.c.n. 900 Ce), une association ne peut être formée dans un but contraire aux bonnes mœurs (1690 C.c.n.) etc. Ici le juge est chargé de découvrir le droit; ces règles sont de nature „impérative”. Il semble que, dans l’art.14, ce terme a une autre signification. En effet, cet article ne juxtapose pas les bonnes mœurs et la loi, les règles non écrites et les règles écrites, il parle de dispositions légales relatives aux bonnes mœurs. On ne voit pas ce que ce terme veut dire par opposition à „ordre public”. On pourrait donc défendre la permutation des termes de l’art. 6 du Code civil proposée par Planiol25:

Un acte juridique est nul s’il est contraire soit aux lois qui intéressent l’ordre public, soit aux bonnes mœurs.

103

   This conversion is however not very significant. Even if the Law containing General Provisions didn’t already have this meaning, the provisions from the Civil Code put limits on the power of the individual. The Law containing General Provisions reminds everyone that there is compulsory private law. The legislator can give commands in private law and he emphasizes that he will do this sometimes and also that he acknowledges the fact that sometimes such a command is embodied in the rules of private law even though he did not formulate the norm explicitly. It is, however, far from true that he always attaches the sanction of nullity to this norm, the non-existence of the promise, which was given contrary to the command. “Thou shalt not commit fraud when entering into a contract” is just as plainly a command as: “thou shalt not persuade a public servant with the help of money to act contrary to his official duty”

103

   La question n’est pas d’un grand intérêt. Même si l’art. 14 n’avait pas cette portée, les dispositions du Code Civ. néerl. tracent les limites dans lesquelles les individus peuvent librement disposer. D’art. 14 se borne à rappeler qu’il existe du droit impératif. Le législateur peut ordonner, il rappelle aux individus qu’il le fait pagina-35parfois et que le droit peut impliquer un ordre même en l’absence d’une norme formulée d’une façon expresse. Cependant le législateur est loin d’attacher à toute norme une sanction de nullité, c’est-à-dire de non- existence de la promesse contraire à l’ordre. La règle „tu ne commettras pas de dol lorsque tu conclus un contrat”, est tout autant un ordre que „tu n’inciteras pas un fonctionnaire à des actes contraires à son devoir officiel”.

104

Still, in the latter case the act is (null and) void, which means that neither the public servant, nor the other contracting party is bound, while in the first case only the deceived party doesn’t have to consider itself bound. The act is voidable, as it is called in our Civil Code. The law would overshoot its mark, if the deceiver were also allowed to invoke the invalidity caused by the violation of the legal command. Besides commands, permits and prescriptions to supplement the law of promises, the Civil Code also contains sanctions, i.e. rules about the legal consequences of the violation of a legal norm or the non-performance of a promise. These are indirect means to enforce what the law requires; harmful consequences for the person who doesn’t respect the legal command. Among these are nullification and dissolution of contracts, indemnity, the execution, the revocation in the law of inheritance, etc.

104

Pourtant, dans cette dernière hypothèse, l’acte est nul de telle façon que ni le fonctionnaire ni son co-contractant ne sont liés, tandis que, dans la première hypothèse seule la victime du dol peut s’estimer non engagée. L’acte est, comme on le dit, annulable (Comparez l’art. 1370 C.c.n. ( = 1130 C.civ.) avec l’art. 1364 ( = 1116 C.civ.) juncto 1485 C.c.n. ( = 1117 C.civ.). Le droit dépasserait son but, si „le fraudeur”, lui aussi, pouvait invoquer la non-validité de l’acte en vertu de la contravention à l’ordre légal. A côté des commandements, autorisations et prescriptions qui suppléent le droit des promesses, la loi civile contient encore des sanctions, c’est-à-dire des réglementations des effets juridiques de la contravention à la norme ou de la non-exécution d’une promesse. Ce sont des moyens indirects qui forcent l’observation des préceptes légaux et qui entraînent des suites préjudiciables à ceux qui les ignorent. Constituent de telles sanctions: l’annulation et la résolution, la garantie, l’exécution judiciaire ou forcée, la réduction dans le droit des successions, etc.

105

These sanctions comprise a complex system— violation of a command certainly does not always result in the nullity of the forbidden act in the face of the law: in contradiction to the nullity, the voidability, which I indicated above, demonstrates this. Another example is revocation in the case of a violation of the statutory portion of the estate. The legal share in the inheritance puts a limit on the freedom to dispose by way of a will, in this respect it is compulsory law: it is not possible for the heir to renounce his power to invoke his entitlement to the legitimate share through an agreement with the testator. But if the testator acts contrary to the legal rules and the forced heir doesn’t desire the revocation, the disposition is fully effective.

105

Ces sanctions forment un ensemble compliqué. La violation d’un ordre n’entraîne pas nécessairement toujours de plein droit la non-validité d’un acte interdit: l’annulabilité — par opposition à la nullité —, nous l’avons déjà vu, le prouve. Un autre exemple nous est donné par la réduction en cas d’atteinte à la réserve. La réserve restreint la liberté de tester, jusque-là c’est du droit impératif: l’héritier ne peut pas renoncer à la réserve par convention avec le de cujus. Mais si le de cujus n’observe pas la réglementation légale, et si l’héritier réservataire ne demande pas la réduction, la disposition produit tous ses effets.

106

   Here we find a specific characteristic of the private law, which is of prime importance for that part of the law: the sanctions in private law confer upon the individual a right, they do not impose a duty. Civil law is enforced through civil proceedings and for the civil action it is essential that the individual citizen choses whether or not to commence these proceedings as he pleases. The enforcement of the objective law is put into the hands of the individual, even when it concerns a command of the legislator.

106

   C’est ici que se manifeste une caractéristique du droit privé dont l’importance est centrale: ces sanctions donnent des droits à l’individu, elles n’imposent pas un devoir. Le droit civil est maintenu par la procédure civile et l’essentiel de cette procédure est que le citoyen en tant qu’ individu l’intente à son gré. Le maintien de ce pagina-36droit objectif, même comme ordre du législateur, est confié à l’individu.

107

The legislator wants that the only son gets at least half of his father’s intestate succession, when his mother predeceases, but he orders it only if the son also wants it. And even when absolute nullity is prescribed, this dependency upon the individual desire remains. This is of course only brought to light, when it is brought before the judge, in other words if a legal action is started. And it is left completely to the interested parties to commence a civil lawsuit. In the law on employment agreements there are numerous provisions of compulsory law; the legislator says time and again: thou shalt not. But, if the parties act differently and if the person who could invoke the nullity acquiesces, nobody will know the difference.

107

Le législateur veut qu’en cas de prédécès de sa mère, le fils unique reçoive ultérieurement au moins la moitié de la succession de son père, mais il ne l’ordonne que dans la mesure où le fils le veut également. Et même si la nullité de plein droit est prescrite, il existe une même dépendance envers la volonté de l’individu. En effet cette nullité n’apparaît que lorsque son maintien est invoqué devant le juge, donc lorsqu’un procès est intenté. En matière civile es intéressés ont toute liberté d’entreprendre une procédure. La loi sur le contrat de travail contient nombre de dispositions de droit impératif. Le législateur dit sans cesse: il est défendu de …. Mais si les intéressés agissent autrement et ne celui à qui l’action en nullité appartient acquiesce, cette infraction si sera ni vue ni connue.

108

   If the law attaches so much importance to its commands such that it asks for unconditional enforcement thereof, then these commands should contain sanctions other than those pertaining to private law. The command: “thou shalt not kill”, has a sanction pertaining to private law through indemnification, but it has also a sanction pertaining to penal law. Still one can also point out cases in the Civil Code where the agencies of the State supervise the fulfillment of the duties, which are imposed by it. The command to parents to educate and support their children is enforced by the Public Prosecutions Department and the Council for guardianship. When the parent fails, he can be relieved of parental authority at their request. But the question is if this can still be called private law. This question puts forth the following problem: what is the characteristic feature of private law? Up till now we have treated this concept as if it stood firmly. We described it in § 1 as the regulation of relations in social interaction and within families. It is clear now that this needs further definition.

108

   Quand la loi croit ses ordres d’une importance telle que leur observation s’impose inconditionnellement, elle doit recourir à d’autres sanctions que celles du droit privé. Le commandement „tu ne tueras point” est sanctionné par l’art. 1406 C.c.n.Il l’est aussi par le droit criminel. Cependant, on peut indiquer également dans le Code Civil néerlandais des cas, où les organes publics veillent à l’observation des devoirs imposés. L’observation de la disposition de l’art. 353 C.c.n. — 355, 2 actuel — selon lequel les père et mère sont obligés d’entretenir et d’élever leurs enfants mineurs, est assurée par le Ministère public et le Conseil de Tutelle; sur leur demande le père ou la mère qui manque à ses devoirs peut être déchu de la puissance paternelle. Mais on peut se demander si cela est toujours du droit privé. Cette question nous met eu présence du problème: quelle est la caractéristique du droit privé? Jusqu’ici nous nous sommes servis de ce terme comme d’une notion constante; au § I nous l’avons défini comme la réglementation des rapports sociaux et familiaux. Il va sans dire que cette notion demande une délimitation plus précise.

109

   The distinction between public and private law is not identical to the one between compulsory and supplementary law. The statement in Roman Law that public law cannot change private agreementsus31 may be true, but the reversal: public law is everything from which an agreement cannot deviate, is not true. Nobody has yet stated that the limitations on the freedom of contract in the law on employment have to be characterized as public law.
   We have to look into the details of this problem.

109

   La distinction du droit supplétif et du droit impératif ne peut pas être identifiée avec celle qui existe entre droit privé et droit public. La thèse romaine „jus publicum privatorum pactis mutari non potest” (D.II.14,38) est peut-être exacte, mais l’inverse: toute règle à laquelle on ne peut pas déroger par convention est une règle du droit public, n’est pas vrai. Personne n’a jamais soutenu que pagina-37les restrictions â la liberté contractuelle dans la loi sur le contrat de travail constituent du droit public.
   Le problème demande donc un examen plus approfondi.

110

§ 8 Private and public Law.

   This is an old controversy. People quarrel about the question whether certain parts of the science of law, for example the law of civil procedure, belong to the private or public law. A question of classification, which doesn’t have to concern us. Also — and this is more important — whether or not certain legal relationships, which are public by nature, are partly governed by the rules of private law. The State and its subjects enter continuously into relations with each other, which are quite similar to those in the social interaction between private persons.

110

§ 8 Droit privé et droit public.

   Nous sommes en présence d’un point controversé depuis toujours. On discute de la question de savoir si certaines parties de la science juridique, la procédure civile, par exemple, appartiennent au droit privé ou au droit public. C’est une question de classification qui nous importe peu. Plus importante est celle de savoir si certaines relations juridiques, en raison de leur caractère de droit public, sont ou ne sont pas également en partie régies par les régies de droit privé. L’Etat et ses sujets entrent sans cesse dans des rapports qui ressemblent beaucoup à ceux existant dans le commerce social entre des personnes privées.

111

Nobody denies that the State can be bound by private law: the purchase of a plot for the management of public affairs is governed by the common rules of law. But if the State appoints somebody as a public servant, is this relation then also governed by private law? The relationship between the teacher at a public school and the municipal administration is quite similar to the one between his colleague at a private school and the management of the school. The latter one pertains to the private law, but the first one? Is the municipal administration allowed to fire the teacher or to diminish his salary against his will? Can the answer to these questions be found in the Civil Code? These and similar problems arise. The public teacher is a public servant. Does the public servant hold a right against the municipal administration, and can he exercise this right in civil court? Until recently this was an actual question for the legal practice, currently the Law on civil servants (1929) gives the answer. But the question about the fundamental opposition remains.

111

Personne ne conteste que l’Etat aussi puisse être lié par le droit privé: l’achat d’un immeuble à des fins administratives est soumis aux règles de droit commun. Mais la relation qui naît lorsqu’une personne est nommée fonctionnaire par l’Etat est-elle aussi régie par le droit privé? Les rapports entre l’instituteur public et la municipalité ressemblent beaucoup à ceux existant entre son collègue d’un établissement d’enseignement privé et le conseil d’administration. Ce rapport-ci relève du droit privé, mais de quoi relève l’autre rapport? Est-ce que la municipalité peut révoquer l’instituteur, ou réduire son salaire contre son gré? Les réponses à ces questions se trouvent-ils dans le Code Civil? De pareils problèmes se posent en effet. L’instituteur public est fonctionnaire. Le fonctionnaire a-t-il un droit envers la municipalité; ce droit peut-il être invoqué devant le juge civil? Il n’y a pas longtemps que cette question se posait dans la pratique, elle a été tranchée depuis par la loi sur les fonctionnaires (1929). Mais il demeure la question: quel est le principe qui domine cette opposition?

112

   Aside from the position of the civil servant, there is the liability of the authorities for wrongful acts. A ship runs into a stake in a public waterway and sinks. Is it possible to sue the municipality, which is responsible for the supervision of the waterway, due to neglect of duty to keep the waterway in good order?32 Or a burgomaster thinks that he is entitled by the law to order to kill a cow, which is aggressive and dangerous. The owner denies the existence of these shortcomings and therefore also the right to kill the animal. Is he entitled to a payment of damages?33 and so on. Because for us any explicit rule is lacking, the question arrives at this: are the provisions concerning wrongful act in our Civil Code applicable and has the civil judge the authority to decide these conflicts, or are they removed from his jurisdiction because of their public nature?

112

A côté du problème des rapports entre l’Etat et ses fonctionnaires, il existe celui de la responsabilité civile de l’Etat. Un bateau heurtant un poteau placé dans une eau navigable publique coule bas. La municipalité qui doit surveiller cette eau peut-elle être pagina-38mise en cause pour avoir négligé son devoir d’entretien?26 Ou bien un maire se croit légalement autorisé à faire abattre une vache devenue enragée et dangereuse. Le propriétaire nie l’existence de ces vices et conteste le droit de tuer l’animal. A-t-il droit à des dommages-intérêts? etc. 27Comme dans notre droit toute réglementation à ce sujet fait défaut, le problème peut être réduit aux questions suivantes: est-ce que l’art. 1401 C.c.n. (1382 Ce.) est applicable?; le juge ordinaire peut-il connaître de ces différends, ou est-ce que ces contestations sont soustraites à sa compétence en raison de leur nature de droit public?

113

   It is a question of endless dispute, which has given rise to an extensive case law and has not yet been settled. And next to these two examples of telling hard cases, others can be indicated.34 The concession is one of them.
   Because of this uncertainty people have felt the need for a criterion to distinguish relations of private and public law respectively; in this way, people assumed, the solution to these difficulties would be found.

113

   La question a été l’objet d’interminables querelles qui ont donné lieu à une jurisprudence étendue et qui ne se sont toujours pas apaisées. En dehors de ces deux exemples typiques, cas-limites, on en pourrait citer d’autres encore, 28telle la concession.
   Dans cette incertitude le besoin c’est fait sentir d’un critère en vue de la distinction des rapports de droit privé et de droit public. C’est ainsi qu’on a cru pouvoir trouver la solution de tous ces problèmes.

114

   In many ways, attempts have been made to formulate an antithesis. One has looked for a criterion in the persons between whom the relation exists, in the goal of the regulation, the regulated interests, in the norms themselves. In the persons: relations of private law are between individuals; relations of public law are between the State and private persons. If one raises the objection that, as actually is the case, the State can also be engaged in relations of private law, then it will be said: the State as such and private persons. However, this answer raises the difficulty as to when the State acts ‘as such’.

114

   De diverses manières on a tenté de définir l’opposition: droit privé—droit public. On a cherché le critère dans les personnes entre qui existe le rapport; dans le but de la réglementation, c’est-â-dire dans les intérêts à régler, dans les normes elles-mêmes. Le critère des personnes’, sont des rapports de droit privé ceux existant entre les individus, des rapports de droit public ceux entre l’Etat et les particuliers. Si l’on objecte que l’Etat lui aussi peut se trouver dans des rapports de droit privé — ce que personne ne conteste — on vous répond: L’Etat en tant que tel et des particuliers. Mais il reste la question de savoir dans quelles conditions l’Etat agit en tant qu’Etat.

115

Does or doesn’t it act ‘as such’ when it buys a plot of land upon which to establish a building for public affairs? Between the interests: general and individual. Opzoomer35 states:

in the public law the whole has to be conceived as a goal, in the private law the individual is the goal.(trans.lhc)

However, isn’t the weighing of the general and individual interest in fact the foundation of any ruling by law? Has there ever been any distinction other than one of more or less, which clearly lacks the specificity needed for clear-cut boundaries. In the law itself, surely, but how?

115

Ne le fait-il pas lorsqu’il achète un terrain pour y élever un bureau administratif? Le critère d’après les intérêts à régler:On distingue les intérêts individuels des intérêts généraux.

Le but du droit public, c’est la totalité, celui du droit privé est pagina-39l’individu”

dit Opzoomer29, mais ne pèse-t-on pas toujours l’intérêt général et l’intérêt individuel avant même de jeter la base de toute réglementation juridique? Et les distinctions auxquelles l’on arrive ainsi ne sont-elles pas le plus souvent purement approximatives de cette netteté qui permet de tracer des limites? Reste le critère que l’on veut dégager des normes juridiques elles-mêmes, nous sommes d’accord, mais comment le trouve-t-on?

116

   In an attempt to end this confusion, we will have to premise one thing. There are two questions intertwined here, which are confused with each other, but which have to be distinguished; firstly this: is it possible to make a distinction between rules of private and public law which refers to the nature of these rules, like for example between compulsory and supplementary law, i.e. a distinction which pertains to any legal order, independent of time and place? And secondly this: does a certain legal order, for example the Dutch one today, makes this distinction, and if so, how? A question which in turn leads to this practical question: is a concrete relationship subjected to certain rules of public or private law, an issue which cannot be viewed in any other way than with the help of data generally used when finding law, to which therefore the answer changes according to time and place and depends on provisions of the positive law, case law etc. Even if it is possible to give a positive answer to the first question, it is not yet certain that this implies the answer to the second question.

116

   Pour sortir de cette confusion nous mettons en avant qu’il faut ici clairement distinguer entre les deux questions suivantes: primo, est-ce que Ion peut établir entre les règles de droit privé et celles de droit public une distinction qui réside dans la nature même de ces règles, comme c’est le cas pour le droit supplétif et le droit impératif, donc une distinction valable pour tout ordre juridique de quelque temps ou lieu que ce soit? Secundo, est-ce qu’une certaine réglementation, par exemple celle des Pays-Bas de nos jours, fait cette distinction et de quelle façon? Cette question-ci revient à une autre de nature plus pratique: est-ce que tel ou tel rapport juridique concret est soumis à des règles de droit privé ou de droit public? On ne peut traiter cette question qu’à l’aide des moyens dont on se sert en général pour la découverte du droit: la réponse variera donc selon le temps et le lieu, elle dépendra de dispositions légales positives, de la jurisprudence, etc. Même s’il peut être répondu d’une façon positive à la première question, il n’est point certain que cette réponse implique la solution de la seconde.

117

   We start with the first question.
   Up till now we have pointed out that the law gives rules about obligations, which mutually exist between people, that it provides for entitlements, by which the one is allowed to claim something from another etc. This is all in force in a certain community, within a certain circle. This circle doesn’t have to be, but currently primarily is, a people which is organized into a
State. The law requires by its nature to be enforced; when there is a legal battle, a decision is needed, the judgment of the authority which takes the decision should be convertible into fact. It is an agency of the State, the judge, who decides about the law — it is again by State agency that his ruling is enforced.

117

   Nous commençons par la première question.
   Nous avons soutenu jusqu’ici que le droit donne des règles relatives à des obligations existant entre les individus, qu’il connaît donc des pouvoirs en vertu desquels l’un peut exiger quelque chose de l’autre, etc. Tout cela vaut dans une communauté déterminée, dans un certain cercle. Ce cercle et l’Etat ne sont pas nécessairement identiques, mais, de nos jours, il est le plus souvent celui
pagina-40d’une nation organisée en Etat. De sa nature, le droit demande d’être maintenu; une décision est nécessaire au litige, la sentence rendue par l’autorité qui décide doit être réalisable. C’est un organe de l’Etat, le juge, qui détermine droit, dans un cas précis, ce sont des organes de l’Etat qui veillent à l’exécution de ses jugements.

118

But not only is the law enforced by state agencies, it is also formed, at least formulated, by state agencies. In the State there is an authority, which legislates, which imposes the law it desires as law. In § 1 we already said that an enquiry into this legislative power was beyond the scope of this introduction to the private law. We can give further grounds now for this statement, because indeed we are confronted here with a distinction between two types of rules: those relating to the conduct of the individuals who are subjected to the law in a certain community and those relating to the organization of the community itself.36 Also, the latter are rules of law, normative rules unified into a system, the observance of which can be enforced. Also, here, the decision has to be found in concrete cases, which, just as in private law, cannot be obtained by simple deduction. But this concerns rules of a different nature than the rules of the common law, because these rules do not pertain to the conduct in the community, but to the formation and enforcement of law itself.

118

Mais les organes de l’Etat maintiennent non seulement le droit, ils le forment aussi, tout au moins le formulent-ils. Il existe dans l’Etat une autorité qui légifère, qui impose sa volonté juridique comme droit. Au § I nous avons déjà remarqué qu’une recherche sur ce pouvoir législatif dépasse le cadre de la présente introduction au droit privé. Nous pouvons maintenant motiver cette thèse d’une façon plus précise, parce qu’il s’agit ici d’une distinction de deux espèces différentes de règles: celles relatives au comportement des individus sujets de droit dans une société déterminée et celles relatives à l’organisation de cette communauté même30 Ces dernières règles sont également des règles de droit, des règles qui indiquent ce qui convient, groupées dans un système et dont l’observation peut être imposée. Ici encore, il faut trouver la décision dans des cas concrets. Pas plus que dans le droit privé cette décision n’est obtenue par voie de déduction logique. Mais la nature de ces règles diffère de celle des règles du droit commun en ce qu’elles ne concernent pas le comportement des individus dans la vie en société, mais la formation et le maintien du droit même.

119

In such a way private and public law are distinguishable or let me rather say: the common law or people’s law and the law of the state. On the one hand the regulation of purchase, employment, marriage, property, on the other hand the way laws are established, the way judiciary power is composed, the way the relation between King and parliament is regulated. At this point there is a distinction which holds good for any legal order independently of time and place: on the one hand the way in which a decision of law is found, who is authorized to do this, and how the rules are established, which he then follows, on the other hand the content of those rules. The rule of conduct stands in opposition to the rule regarding the formation of this rule of conduct, the decision stands in opposition to the appointment of the one who is allowed to decide, the law within the organized community stands in opposition to the form of this organization.

119

C’est ainsi que l’on peut, en effet, distinguer entre le droit privé et le droit public, ou plutôt: „le droit commun” ou „populaire” et le droit constitutionnel. On voit, d’une part, les règles relatives à la rente, au contrat de travail, au mariage, à la propriété, d’autre part la manière dont les lois sont confectionnées, le pouvoir judiciaire composé, ou sont réglées les relations entre le Roi et le Parlement. Il existe ici une séparation, valable pour tout ordre juridique et indépendante du temps et du lieu: d’un côté la manière dont est trouvée une décision juridique, la compétence de ceux qui prononcent une telle sentence et la façon dont ils élaborent les règles à suivre à ce sujet; de l’autre, le contenu de ces règles. La règle de conduite se trouve en face de la règle relative à la formation de cette règle de conduite. Il en est de même pour la décision et la pagina-41désignation de celui qui a pouvoir de rendre la décision; le droit tel qu’il existe à l’intérieur d’une société organisée et la forme de cette organisation.

120

   Logically speaking, the public law thus precedes the private law. We have to determine firstly who is allowed to adjudicate and to establish law, before we may examine the content of this judgment. The private law is under the guardianship of the public law, as Baco37 stated. One has to realize though, that the term “public law” is used here to designate the state-organization, the constitution. But at the same time it is also true that the existence of rules of conduct, which the legislative power has codified and on the grounds of which the judge administers the law, is already embodied in the existence of the legal community, that there are therefore already rules, before they are formulated by the one, who holds power. The public law presupposes the private law.

120

   Donc, logiquement la droit public précède le droit privé. Il faut trancher d’abord la question de savoir qui peut juger et former du droit avant de pouvoir contrôler le contenu de ce jugement. Le droit privé, comme l’a exprimé Baco, est placé sous la tutelle du droit public.31 Il faut retenir que le terme „droit public” est employé ici pour l’organisation de l’Etat, pour la Constitution. Cependant il n’en est pas moins vrai que l’hypothèse d’une société juridique implique déjà l’existence de règles de conduite, fixées par le législateur et en vertu desquelles le juge rend la justice, et qu’il existe donc des règles, avant qu’elles aient été formulées par quelque pouvoir public. Le droit public présuppose le droit privé.

121

The law is certainly established by, but not created by the State — public law doesn’t precede private law, they are on the same level. The State holds the power to determine the law. But the other way round, the State power is continuously penetrated by the principles of the common law because it is founded in the law, because there is state law. But we will not talk about this now, it is necessary to stick to the question of public-private law at this moment.
   It is obvious that
this distinction hasn’t taken us much further regarding the problem we are occupied with. We have to focus our attention on yet another phenomenon.

121

L’Etat forme, mais ne crée pas le droit — le droit public ne prime pas le droit privé; ils se trouvent sur le même plan. L’Etat a la puissance de disposer du droit. Mais, inversement, cette puissance de l’Etat est sans cesse pénétrée des principes du droit commun, parce qu’elle s’appuie sur le droit, parce qu’il existe du droit constitutionnel. Mais nous ne traiterons pas maintenant de cette question; il faut continuer l’examen de la distinction entre le droit privé et le droit public.
   En effet, il est évident que la séparation dont nous venons de traiter, n’est pas de nature à avancer beaucoup la solution de notre problème. Nous devons encore porter notre attention sur un autre phénomène.

122

   The same State, which holds a relation to the law, because it takes the enforcement and formulation of the law upon itself, sets itself also other goals, since time immemorial the defense against foreign attack, moreover the care for the ground on which the people live water-agency, and for the means of traffic and communication, for education and for the multifarious other things which it brings currently under its control. It does all this in virtue of the power, to which it is entitled, the authority, which it can exercise. To this end it establishes rules, which – as its commands – bind the persons who are subjected to its power. It does this in the same way as it formulates the law between individuals, through legislation. We are confronted here with what is normally called the administrative law. And to be able to accomplish this task properly, the State needs persons who are employed in its service.
   How to compare these relations and rules with those, which are generally existent between human beings?

122

   Le même Etat, qui se trouve en rapport avec le droit, en ce qu’il se charge de le maintenir et de le formuler, poursuit d’autres buts encore: la défense extérieure, de temps immémorial, la culture du sol qui nourrit la nation, l’organisation des moyens de transport, de l’enseignement et un grand nombre d’autres services qu’il soumet de nos jours à son administration. Il accomplit toutes ces œuvres en vertu de la puissance qui lui revient, en vertu du pouvoir qu’il sait exercer. C’est en vue de ces tâches qu’il établit des règles, qui, comme des commandements, lient les personnes qui lui sont assujetties. A cet effet, il procède de la même façon dont il formule pagina-42le droit valable entre les individus: par la législation. Il s’agit ici de ce que nous appelons d’ordinaire le droit administratif. Pour l’accomplissement de ces tâches il a besoin de personnes qui entrent à son service.
   Quel rapport ces relations et réglementations ont-elles avec celles qui existent généralement entre les individus?

123

   Do they distinguish themselves from the common ones by their nature? Do we have to conclude that there are two types of societal structure next to each other in the law, to both of which we are subjected, but which do not come into contact with each other? People have argued this in many ways. In our country especially Buys 38 and Oppenheim39 have introduced the idea: in the public law there is a relationship of subordination, in the private law of equality.

123

   Est-ce qu’elles se distinguent par leur nature des relations et réglementations ordinaires? Existe-il donc dans le droit deux groupes de réglementations l’un à côté de l’autre, auxquels nous sommes également soumis, mais qui ne se touchent pas? On a essayé de soutenir cette théorie de diverses manières. Chez nous, ce furent surtout Buys 32, Oppenheim 33qui ont fait accepter la conception suivante: dans le droit public, il y a des rapports de subordination, dans le droit privé il existe des rapports d’égalité.

124

This is not the place to dispute this conception in detail, what is at stake here is the relation between power and law, these two continuously clash with each other, it is impossible for the one to acknowledge the other, yet both need each other continuously. There will be no law without the power to convert what the law commands into actual fact — no power, which does not at any moment bend before the law. The determination of the relationship between both presents a problem, which is time and again put aside and never solved. Still, this much is certain, if the public law is conceived as a regulation of the relationship between the authority and those subjected to it, i.e. as a relation determined by power, the chance is great that this relationship will lose its legal character. For an explanation of this statement I refer to Krabbe’s book on the sovereignty of law.40

124

Ce n’est pas ici le lieu de combattre cette conception; il s’agit actuellement de la relation entre la puissance et le droit, sans cesse ils se heurtent l’un à l’autre, l’un ne peut pas reconnaître l’autre et continuellement l’un a besoin de l’autre. Pas de droit sans la puissance qui sait réaliser ce que le droit ordonne — pas de puissance qui, à un moment donné, ne s’incline devant le droit. La détermination de la relation entre la puissance et le droit constitue un problème qui se pose toujours de nouveau, qui demeure toujours sans solution. Une chose, cependant, est certaine: si l’on considère le droit public comme une réglementation de la relation entre le pouvoir et ceux qui lui sont soumis — donc comme une relation de puissance — le caractère juridique de cette réglementation risque fort de se perdre. Pour le développement de cette thèse, je voudrais renvoyer à l’ouvrage de Krabbe sur la souveraineté du droit.34

125

Here I only have to ask for attention to two points: 1°. As soon as the superiority of the State is established this way, it becomes impossible to explain why it is bound to the private law which is currently not denied by anybody, however limited this may be; 2o. a distinction between private and public law in this sense can’t be a universally valid distinction of the nature of two types of legal regulation, if only for the reason that there are legal orders which do not know this distinction at all.

125

Je me borne ici à deux observations: 1° dès que l’on pose de cette façon la thèse de la valeur supérieure de l’Etat, il devient impossible d expliquer la soumission, si restreinte soit-elle, de celui-ci au pagina-43droit privé, soumission que nul ne conteste actuellement; 2° une telle séparation du droit privé et du droit public ne peut jamais constituer une distinction d’après leur nature de réglementations juridiques d’une validité générale, parce qu’il existe des systèmes juridiques qui ne connaissent point pareille opposition,

126

I point out England. It is very instructive for the continental jurist to read the chapter on the French administrative law in Dicey 41Law of the constitution, because it reveals to him in a glance, that there are legal orders which have no cognition of something like the administrative law, and this is not so because the citizen has completely no right against the government – such as during the ancient regime in France and even today in some respects with us and in other places on the continent —, but because the state agencies are just like anybody else subjected to the common law. Even the word administrative law is absent.

126

l’Angleterre par exemple. Très instructive pour le juriste continental est la lecture, dans l’ouvrage de Dicey Law of the Constitution35 du chapitre traitant du droit administratif français, parce qu’il voit d’un coup d’œil qu’il existe des systèmes juridiques qui ignorent totalement ce qu’ est un droit administratif et cela non pas parce que l’individu n’a aucun droit envers l’autorité publique — comme sous l’ancien régime en France et, dans une certaine mesure, aussi chez nous et ailleurs sur le continent — mais parce que les organes de l’Etat y sont soumis au droit commun exactement de la même manière que les individus. Il n’existe même pas de terme pour désigner le concept de droit administratif.

127

   We can conclude that there is no distinction between public law in a broad sense and private law, that has a universal validity for all times and places. No superiority of the public law over and above the private law. No fundamental difference of type between the norms in the one domain or the other. But at the same time there is not an absolute denial of the difference either, in as much as it concerns the current positive law and not the legal norm in general.

127

   Donc, il n’existe pas de distinction valable pour toute époque et pour tout lieu entre le droit public dans son sens large et le droit privé, pas de supériorité du droit public par rapport au droit privé, pas de différence de principe entre les normes dans l’un et l’autre domaine. Mais ou ne peut pas non plus nier de façon absolue toute différence pour autant qu’elle ne tient pas à la norme juridique en général, mais au droit positif actuel.

128

I still believe that the view which Hamaker42 developed regarding this question, provides the right answer. The private law points out the general rules of conduct, properly called the common law. The public law — if we put the state-organization itself aside because it has a different nature indeed43provides rules of conduct to the same extent: commands of the government, rules of law, like the rules of the common law, which supplement that law or deviate from it for the sake of the mission of the state. This can be done explicitly, but the deviation can also be the result of the finding of law where the written law is silent.

128

La conception qui contribue le plus à une bonne compréhension de notre problème, me semble toujours être celle de Hamaker.36 Les règles générales de conduite sont indiquées par le droit privé: le droit commun serait une terme plus exact. Le droit public — abstraction faite de l’organisation de l’Etat qui a effet son caractère propre37contient aussi des règles de conduite, des commandements de l’autorité pupagina-44blique, des règles de droit, comme celles du droit commun, elles les complètent ou y dérogent dans l’intérêt de la tâche publique. Cette dérogation peut être expresse, elle peut être aussi le résultat de la recherche du droit à la quelle on a procédé, dans le silence de la loi.

129

In our country it will be possible to do this with the help of the Law on Judiciary Organization, the provisions concerning the wrongful act in the Civil Code, and above all the history and the system, the functionality and anything else that has to be acknowledged as a factor in finding the law. We certainly may say however: there is a presumption of subjection of the state-agency to the common law, but we have to add, that the nature of the relation, and especially the reliance on authority can lead to the exception of the applicability of the rules, even though it doesn’t have to bring about such an exception. We cannot give more than these generalities here. It is not the place here to find out which outcomes result from the interpretation regarding the wrongful acts of government, the concession and so on. It should be kept in mind however that the issue at hand is the type of problem in finding the law, which must always be solved in a concrete case, and that it is not about making an a priori distinction.44

129

Aux Pays-Bas, on se servira à cet effet des articles 2 R.O., 1401 C.c.n., de l’histoire surtout, du système juridique, des préceptes de l’utilité et de tous ces autres moyens qui doivent être considérés comme facteurs de la découverte du droit. On peut dire que l’organe public est présumé être soumis au droit commun, mais il faut ajouter que la nature du rapport juridique notamment l’appel à l’autorité, implique — non pas toujours, il est vrai, mais dans certaines hypothèses — la non-applicabilité des règles de droit commun. Nous devons nous borner ici à ces quelques généralités. Ce n’est pas le moment d’examiner les résultats obtenus par l’interprétation en matière de responsabilité civile de l’Etat, de la concession, etc. Il suffit de comprendre qu’il s’agit ici d’une question de découverte du droit qui ne peut se faire qu’in concreto, et non pas d’une distinction a priori.38

130

   Still one remark here. It is this: it is a characteristic aspect of the common law that it can be enforced by the individual citizen in a civil court. This is not a criterion of the distinction between public and private law, in dubious cases it is precisely the question whether such an action will be admitted. But it is possible to say that the restraint from such an action is typical for an exemption from the rules of the common law. People teach correctly, for example, that the accident insurance is regulated according to public law in our country. The intention is to indicate by this, that the employee cannot ask his principal to pay the damages in case of an accident, but has to apply to an administrative agency, the National Insurance Bank, which in its turn determines and collects the contributions that the employer has to pay.

130

   Nous faisons, enfin, l’observation suivante: la caractéristique du droit commun, c’est que les citoyens en tant qu’ individus peuvent le faire valoir devant le juge civil. Mais cela n’est pas un critère pour la distinction du droit public et du droit privé: il est précisément des cas douteux où l’existence d’une telle action est très incertaine. Mais on peut très bien dire que le refus de l’action est typique pour la soustraction d’une certaine matière aux règles du droit commun. C’est avec raison que l’on soutient que chez nous l’assurance accident, par exemple, est une réglementation de droit public. On veut indiquer, par cela, que ce n’est pas le salarié qui en cas d’accident peut demander une indemnité à son employeur, mais qu’il doit s’adresser à un organe administratif, la Banque Nationale d’Assurances, qui â son tour fixe et recouvre les primes à payer par l’employeur.

131

The common law is nevertheless in force when the exception is not applicable, as can be seen when in the case of bankruptcy of the employer, the National Insurance Bank as creditor asks for verification of the contribution, in the same way as the States asks this for tax debt. It is also apparent in the cases of a claim for refund of unduly paid tax, which are currently not uncommon: the judge is not allowed to decide the issues which the administrative law excludes from his jurisdiction, but for the rest the ordinary civil law is in force. From this it follows that we cannot say that a certain relation is exempted from the common law (such as the relation of the civil servant or the concession), as we always have to check whether in a concrete case rules other than the common rules are in any way applicable.

131

Cependant le droit commun est appliqué là où l’exception ne joue plus. Cela est prouvé, par exemple, en cas de faillite du patron: la Banque d’Assurances demande, en sa qualité de créancière, la vérification des primes, comme le fait l’Etat pour les pagina-45créances fiscales. Cela est évident aussi dans les cas actuellement de plus en plus nombreux de répétition de payement d’impôts indus; le juge ne peut statuer dans les matières qui sont soustraites à sa compétence par le droit administratif, mais en dehors de celles-ci le droit civil ordinaire est applicable. Il en résulte qu’on ne peut pas dire qu’un certain rapport juridique est soustrait au droit commun (par exemple, la relation Etat-fonctionnaire, la concession) car il faut rechercher dans chaque cas d’espèce si les règles ordinaires ou d’autres règles lui sont applicables.

132

   And from this it also follows that the question, which we asked at the end of the preceding paragraph was incorrectly formulated, namely whether the obligation of the parents to support and educate their children, could be seen as private law. It is certainly common law. It is enforced by civil action. But it is not exclusively common law. Besides there is a specific sanction: the possibility of dismissal on the initiative of state agencies. In this way the regulation functions on exactly the same level as the penal law. It is currently taught that penal law is public law.

132

   Il en résulte encore que la question, posée à la fin du précédent paragraphe, de savoir si l’obligation d’entretenir et d’élever ses enfants est bien du droit privé, est formulée d’une façon erronée. Cette obligation est sans doute du droit commun. Elle est protégée dans la procédure civile. Mais elle n’est pas uniquement du droit commun; elle a, en outre, une sanction particulière: la déchéance éventuelle de la puissance paternelle sur l’initiative d’organes publics. C’est ce qui met cette réglementation sur le même plan que le droit pénal. On dit à présent que le droit pénal est du droit public.

133

This statement has no meaning in my view. The penal law attaches a specific sanction both to some norms of common law and to legal rules of an administrative nature. Again, this sanction is itself, as far as its execution is concerned, administrative law. But nowhere do we find as many of the most fundamental commands of the common law as in the Penal code. In this respect it is common law, but it is more than that.

133

Il me semble que ce soit une affirmation vide de sens. Le droit pénal dote de sanctions particulières et certaines normes de droit commun et certaines règles de droit administratif. La réglementation de ces sanctions constitue également du droit public. Cependant on ne trouve nulle part un si grand nombre de commandements fondamentaux du droit commun que dans le Code Pénal. Il contient du droit commun, mais il contient plus que cela.

134

   Therefore let us summarize this again: An absolute distinction is possible between the state law and the private law. The remaining so-called public law is specific (administrative) law, as opposed to the common law. The boundaries and content of this administrative law are determined by the positive legal order; it doesn’t have a nature, which is different from the common law; where it leaves room, the common rules are in force.

134

   En résumé nous constatons qu’il est possible d’établir une distinction de principe entre le droit constitutionnel et le droit privé. Le reste du soi-disant droit public s’oppose, comme droit particulier, au droit commun. Les limites et le contenu de ce droit sont déterminés par le droit positif; il est de la même nature que le droit commun; là où il le permet les règles générales sont valables.

135

§ 8a Appendix of § 8. Church law. Law of Associations.

   One thing still has to be clarified. If the law in an organized community stands in opposition to other forms of communal organization in the State, should the law which regulates those other forms of organization which differ from the State, i.e. for example the Church or the Association, in that case not be given the same status versus the law in these organizations as the state-law has versus the common law?

135

§ 8a Supplément du § 8. Droit des Eglises. Droit des associations.


   Il faut éclaircir encore un seul point. Si le droit dans une communauté organisée et les différents types de communautés peuvent être opposés l’un à l’autre, ne pourrait-on pas alors également op
pagina-46poser — en le mettant à côté du droit constitutionnel — le droit qui règle un autre type d’organisation que l’Etat (par exemple, l’église ou l’association) au droit interne de ces organisation comme droit commun?

136

   There are indeed similarities, and the question would have to be answered in the affirmative, if those communities had an autonomous position towards the State, with respect to the law. Regarding the church this was the case during the Middle Ages: regulation of the authority of the church was of the same nature as regulation of the secular authority: the canonical law was equal to, and not subordinated to, the law of the State. For Roman-Catholics the church law still has the same character in principle, for the Protestant churches the relationship is different and complicated, it is so distinct and complex, that it cannot be explained in a few words. This requires no further attention, the more so because the current legal order does not acknowledge this autonomous position and the State’s due is not simply to have authority concerning the law, but to have it exclusively.

136

   Il existe en effet un certain parallèle. On devrait même répondre à cette question par l’affirmative, s’il fallait reconnaître à ces organisations dans le domaine du droit une importance indépendante vis-à-vis de l’Etat. Il en était ainsi pour l’Eglise au Moyen-Age; la réglementation du pouvoir de l’Eglise était de la même nature que celle du pouvoir de l’Etat: le droit canonique était l’égal et non pas l’inférieur du droit constitutionnel. Pour les catholiques, le droit religieux présente en principe toujours ce caractère, pour les églises protestantes les rapports juridiques sont différents et tellement compliqués qu’on ne pourrait pas les exposer en quelques mots seulement. On peut s’abstenir d’un tel exposé d’autant plus que l’ordre juridique actuel dans notre pays ne reconnaît pas ce caractère indépendant du droit des Eglises et que l’Etat non seulement commande le droit, mais le commande à l’exclusion de tout autre pouvoir.

137

The church is entitled to regulation within its own circle, but only as far as the State allows it. Why things are established this way, how it came to be and if this is rightly accepted, are again questions of state law, which cannot be discussed here. This much is certain however, in our country the individual human being is only subjected to the church, when he has accepted this by his own action. If he has not done so, then he will find in the State law which supersedes any presumptuous claim of authority by the Church. The power of the Church can never rightfully touch he who has deserted it. In other words: the law of the Church is never anything other than promise-law, it is not command-law. The church order therefore pertains to the private law. It is situated within the current system of law as part of the common law. This does not alter the fact that it is completely modeled as a form of organization and is therefore time and again akin to the state law.

137

L’Eglise a la liberté de réglementation dans son propre cercle et dans la mesure où l’Etat le lui permet. Les raisons de ces rapports entre l’Etat et l’Eglise, son histoire et la question de savoir si on l’accepte à juste titre, sont autant de points de droit constitutionnel que nous ne pouvons traiter ici. Ce qui est certain, c’est que chez nous l’individu n’est soumis aux règlements ecclésiastiques que dans la mesure où il les a acceptés lui même. S’il ne les a pas acceptés, il trouve auprès de l’Etat protection contre toute puissance que l’Eglise se serait arrogée. Le pouvoir de l’Eglise ne peut juridiquement rien contre celui qui l’a quittée. Autrement dit, le droit des Eglises fait toujours partie du droit des promesses, ce n’est jamais du droit de commandement. La réglementation de l’Eglise doit donc être considérée comme étant du droit privé. Dans notre système juridique actuel, elle occupe une place seulement comme partie du droit commun. Cela ne l’empêche pas d’être entièrement élaborée comme une espèce d’organisation, de sorte qu’elle présente souvent de l’analogie avec le droit constitutionnel.

138

   The same is true a fortiori for the law of associations. Within the circle of the association and the church, there is the rule of conduct versus the form of the organization. Internally, the opposition between common law and form of organization is repeated, but versus the State i.e. from the point of view of the law, which is enforced in the State, the form of organization is also a regulation by private law. Our obligation to it rests on our accession, not on the power of the organization. The fact that this power can actually be very big, is not at variance with the truth of this.

138

   A fortiori, il en est de même pour le droit des associations. A l’intérieur du cercle soit de l’association, soit de l’Eglise, on peut oppagina-47poser la règle-conduite à la forme de l’organisation. C’est ici une répétition de l’opposition droit commun — forme de l’organisation; mais vis-à-vis de l’Etat, donc du point de vue du droit tel qu’il vaut dans l’Etat, la forme de l’organisation, c’est-à-dire sa réglementation est une réglementation de droit privé. Nous n’y sommes soumis qu’en vertu de notre adhésion et non pas en vertu du pouvoir de l’organisation. Que ce pouvoir puisse être considérable en réalité laisse entier le principe.

139

§ 9 The law. Factors determining its meaning.

   Seemingly we have departed in § 8 from the argument outlined in this chapter, about finding law. The question about the opposition between private and public law presented itself unintentionally, but it doesn’t seem to fit in easily in the course of the argument. In the meantime, it was impossible to avoid it, and its treatment has been profitable for the issue of finding law. It opened our eyes to the fact that there is a power, the power of the legislator, that makes its presence felt in the law.

139

§ 9 La loi. Facteurs pour la détermination de son sens.

   Au § 8. nous nous sommes éloignés, en apparence, de la ligne, suivie dans notre argumentation: celle de la découverte du droit. Il est vrai que le problème de la distinction du droit privé et du droit public semblait se poser de lui-même, pourtant on pourrait se demander s’il ne sort pas du cadre de notre exposé. Cependant nous ne pouvions pas l’éviter et sons examen état utile au problème de la découverte du droit.

140

   The first thing which one looking for law finds along his way, is the written law, not in the sense that the written law comprises all law, nor that justice in a concrete case can be deduced by logical inference from the written law, but in the sense that the commands, permissions and prescriptions of the legislator hold authority. Again, in this introduction to the private law, we do have to examine the question why this authority exists. For us it is enough to establish the fact that in the organized legal community, the State, the law is codified. The written law is the rule of conduct, dictated by the agency charged with this task by the constitution, to those subjected to its authority.

140

   La première chose que rencontre sur son chemin celui qui va à la recherche du droit, c’est la loi, non pas dans ce sens que la loi contient la totalité du droit ou que le droit concret peut être logiquement déduit de cette loi, mais bien dans ce sens qu’il revient de l’autorité aux commandements, autorisations et prescriptions du législateur. Dans la présente introduction au droit civil — nous le répétons — nous n’avons pas à rechercher la raison d’être de cette autorité. Il nous suffit de constater que dans la société juridiquement organisée, donc dans l’Etat, le droit est incorporé dans la loi. La loi est la règle de conduite que l’autorité, chargée de cette tâche, par la constitution, prescrit à ceux qui lui sont soumis.

141

   Now, it is far from true — as we have pointed out repeatedly — that this prescription determines the decision in a concrete case. The judge will therefore have to try to find the meaning of the written law, which means that he will try to make himself familiar with the idea, expressed by the words of the written law. These words are signs, he will try to understand what they signify. This can be done in two ways. When one tries to approach the meaning of a statement like a legal prescription, one can make it his object to find out which ideas were present in the mind of the person who stated it, what he had rejected, and what he strove for, what he intended to say with the expressed words. It is however also possible for such a person to turn the statement as such, completely detached from its author, into an object of research and to ask for the meaning of the statement according to common sense. In that case he is not interested in the ideas in the author’s mind, but in those aroused in the minds of those for whom the statement was intended. Both methods are recommended for legal interpretation45 the theory of the subjective meaning as opposed to the objective one; the first one is especially interested in historical knowledge about what happened when the law was brought about, the second one thinks that solely the words of the law and their meaning should be emphasized.

141

   Cependant — nous l’avons souligné plusieurs fois — ces prescriptions sont loin de nous donner la solution des questions de droit concrètes. Le juge doit donc essayer de trouver le sens de la loi, c.à.d. qu’il essayera de s’approprier la pensée qu’indiquent les mots de la loi. Ces mots sont des signes, il tâchera donc de déterminer leur signification. Cela peut se faire de deux manières. Celui qui essaye de pénétrer la signification d’une déclaration telle une disposition légale, peut avoir pour but de rechercher les idées qui étaient présentes dans la conscience de l’auteur, ce que l’auteur à pagina-48rejeté ou ce qu’il a voulu atteindre, c.à.d. ce qu’il a voulu dire par les mots exprimés, mais, peut aussi faire l’objet de son examen la déclaration en soi, indépendamment de son auteur et on peut donc rechercher la signification de la déclaration selon l’usage: non d’après les idées de l’auteur, mais d’après celles qui sont suscitées chez la personne à qui s’adresse la déclaration. On recommande les deux méthodes pour l’interprétation de la loi, 39on oppose la théorie de la signification subjective à celle de la signification objective; la première attache surtout de la valeur à l’histoire de la confection de la loi, d’après la seconde, il faut appuyer uniquement sur les mots de la loi et leur signification.

142

In my view neither the one nor the other should be accepted. Both are one-sided, both fail to appreciate the dual character of the law. As we know, the law is on the one hand the expression of the will of certain persons who are vested with authority and are entitled to impose their ideas about what should be law upon the members of the legal community, on the other hand it is a provision given for the future, which has to be considered independent of its genesis. Legislation is a historical event, which just like all historical events can only be known by a reconstruction of the ideas which existed in the minds of the people concerned. At the same time, however, it is the constitution of a new fact in the life of the law, which has a right to its own existence, of which the application and continued existence has been separated from the persons, who made it, and which therefore can have a different meaning, or can gain one, over the course of years, of which its authors had never thought. Therefore, it is not either objective or subjective, but both objective and subjective.

142

A mon avis, il ne faut adopter ni l’une ni l’autre méthode. Toutes deux sont trop exclusives; elles méconnaissent le double caractère de la loi. En effet, celle-ci est, d’une part, une déclaration de volonté de certaines personnes détentrices d’autorité et qui ont pouvoir d’imposer le droit tel qu’elles le veulent aux membres de la société juridique, d’autre part elle est une prescription rendue pour l’avenir, et elle est à considérer indépendamment de sa naissance. La législation est un événement historique, qui comme tout événement ne peut être connu que par la reconstruction des idées qui étaient présentes chez les intéressés, mais elle est en même temps la formation d’un nouvel élément dans la vie juridique et qui a sa propre existence. Son application et sa survie sont soustraites à ses auteurs, par conséquent il peut avoir, ou recevoir au cours des années, un autre sens qui n’était jamais venu à leur esprit. L’alternative n’est donc pas: méthode objective ou subjective, il faut une méthode d’interprétation qui soit à la fois objective et subjective.

143

   It is necessary to determine further what value is due to both these approaches, both the study of the ideas which the lawmakers had in mind— normally called historical interpretation, but which I want to name statutory-historical to distinguish it from the legal-historical which will be discussed later on— and the linguistic analysis, the grammatical interpretation. These will be both discussed in the next paragraph, here it may be pointed out already, that one should not overestimate the relevance of either. People so often give the impression as if it is both of these approaches or one of them which are of central importance: the intention of the legislator or the words according to common parlance.

143

   Il convient de déterminer d’une façon plus précise la valeur qui revient à ces deux méthodes: a.la recherche des idées existant chez les auteurs de la loi — que l’on appelle généralement l’interprétation historique, mais que je préférerais qualifier d’interprétation d’après l’histoire de la loi par opposition à celle d’après l’histoire du droit dont nous traiterons ci-dessous — et l’analyse philologique de la loi, l’interprétation grammaticale. pagina-49Nous étudierons ces deux méthodes aux paragraphes suivants, cependant il convient de remarquer déjà maintenant qu’il ne faut pas surestimer leur importance. Souvent, on veut nous faire croire que ces deux méthodes, ou l’une d’entre elles seulement, sont décisives: intention du législateur ou signification des mots dans l’usage.

144

Still both are only a means to find out the meaning of a provision, nothing more. For the search for the law in a concrete case, even as far as it leans on the authority of the code, this is only partly the work that has to be done. It is certainly never a single provision of the law, but always the law as a whole, which is enforced in application. When searching for the intention or the common parlance one sets the provision apart, but every single provision of the law forms a part of a statute which is more or less comprehensive, this statute in turn is part of the legislation in general, while this legislation is again part of the complex whole of the law. This complex whole has the form of a system, which means that there is coherence and unity, one provision presupposing the other, inconsistency of one rule to another is quite impossible, the law cannot command and forbid, or prescribe and dissuade at the same time. Every new rule, which the legislator promulgates, is included in this system, is influenced by it, is applied and interpreted in the context of the other rules. The systematic interpretation is one of the necessary ways to find law.

144

Cependant elles ne constituent que des moyens auxiliaires pour connaître le sens d’une disposition légale; pour la découverte du droit concret, même basé sur l’autorité de la loi, cette activité ne forme qu’une partie du travail à accomplir. En effet, ce n’est jamais une disposition légale isolée, mais toujours le droit en son entier que l’on maintient par l’application. Lorsqu’on recherche soit l’intention du législateur, soit l’usage, on ne voit que la disposition en soi, mais toute disposition légale fait partie d’une loi plus ou moins étendue, cette loi fait partie à son tour de la législation en général, la législation enfin de l’ensemble du droit. Cet ensemble forme un système, c’est-à-dire montre de la cohérence et de l’unité, une disposition présuppose une autre, toute contradiction entre les règles est exclue; le droit ne peut pas à la fois ordonner et interdire, prescrire et déconseiller. Toute règle nouvelle que le législateur édicté est incorporée dans ce système, dont elle subit l’influence; elle est appliquée en rapport avec d’autres règles, d’après lesquelles elle est interprétée. L’interprétation systématique est une des formes nécessaires de la découverte du droit.

145

   But the interpretation of an applicable provision is only partly determined by the regulations of the law, which form the context of it; this is also accomplished by the social relations themselves, to which the provision will be applied. Every regulation rests on the valuation of social interests, aims at influencing the actual social events. Its application is bound by the possibilities that are offered by the social life. This life is continuously changing. This makes it possible that the provision starts to refer to a domain for which it was not originally intended. The valuation has repercussions for its meaning.

145

   Mais ce ne sont pas seulement les réglementations légales, existant à côté d’une disposition applicable, qui contribuent à son interprétation, ce sont aussi les rapports sociaux auxquels elle s’applique. Toute loi est fondée sur une certaine application d’intérêts sociaux, et vise à influer sur ce qui se passe dans cette réalité sociale. Son application est liée par les possibilités qu’offre la vie sociale. Cette vie change continuellement. En raison de ces changements, il se peut que la loi aille régir un domaine qui ne lui appartenait pas primitivement. La loi subit lé contre-coup de cette appréciation sociale.

146

The signification of a legal provision can only be determined on the basis of the relations between human beings. It does not have a separate existence but holds only for actual relations. The written law determines these, which means that it prescribes what should be the case in a certain relationship, but at the same time the law is influenced by changes in this relationship. Therefore, an interpretation is required that is in accordance with the aim of the provision, with the social situation in which it operates. The sociological or teleological interpretation claims its position here.

146

La signification d’une disposition légale ne peut être fixée qu’en considération d’un rapport entre les hommes. Elle n’existe pas en soi, mais uniquement en vue d’un rapport réel donné. La loi détermine ce rapport, c’est-à-dire prescrit „ce qui convient” pour un rapport déterminé, mais en même temps, elle subit l’influence d’un changement dans ce rapport. C’est ainsi que s’impose l’interprépagina-50tation d’après le but d’une prescription et en raison de la situation sociale dans laquelle elle doit produire ses effets. L’interprétation sociologique ou téléologique réclame sa place.

147

   And even with this we are not yet complete. We saw that the meaning of a legal provision has to be established as part of the practice of law as a whole in accordance with the intention and common parlance, and also in accordance with the social relations, which it regulates. But the legal provision is not only part of a system of rules, which are simultaneously in force next to each other, it is also a link in a chain of regulations which succeed each other. The law doesn’t fall from heaven, it doesn’t appear in an emptiness, which existed till now, but other regulations preceded it, it replaces these, but is at the same time connected with them. There is continuity in the law, a steady development. The law is permanently flowing, it changes daily by the way it is applied to the conduct of the persons subjected to the law and also by the judiciary. One can only understand such a system, which develops and changes, when one looks at it in its development and takes its past into account. If one does not look back, one cannot look ahead, Edmond Burke once said.46 Regarding the law this is very much to the point.

147

   Il reste encore d’autres observations à faire. Nous avons vu qu’il faut déterminer la signification d’une prescription légale comme une partie de la vie juridique entière et en considération des rapports sociaux qu’elle règle, d’après un but et selon l’usage. Mais la disposition légale est non seulement une partie d’un système de règles isolées, valables à la même époque, elle forme aussi un anneau de la chaîne des systèmes de droit qui se succèdent continuellement dans le temps. La loi ne nous vient pas par surprise, lorsqu’elle naît, elle ne trouve pas un vide existant jusque-là, mais d’autres réglementations l’ont précédée, elle les remplace, mais elle est en même temps en liaison avec elles. Il existe une continuité dans le droit, un développement constant. Le droit est toujours fluide, il change tous les jours en raison de l’application que trouvent les règles dans le comportement des personnes qui lui sont soumises, il change aussi par la jurisprudence. Un tel système en voie de développement et sujet à des changements ne se comprend que lorsqu’on le regarde dans son évolution, que l’on observe aussi le passé. „Qui ne regarde jamais en arrière ne peut pas voir en avant”, dit Edmond Burke40 Pour le droit ce mot est d’une frappante justesse.

148

Is it not said, however,47 that the historical research, the genealogy of something, should be demarcated sharply from the question as to what is in force and what ought to be? This demand for a demarcation is a consequence of the Kantian separation between what is and what ought to be. The former can be known by empirical research, the latter cannot be reached by such research. I hope to make a few more remarks about this demarcation below, but here it can already be established that if indeed one wants to call the science of law a science of norms and the law a system of what ought to be, one has to realize all the time, that the ought is dependent on what can be known historically,48 on the decision of the legislator or the judge and the application of it in the society.

148

Mais, comme on le dit parfois,41 la recherche historique, donc de la genèse des phénomènes, ne doit-elle pas être nettement distinguée de la recherche de ce qui vaut et de ce qui convient? On exige cette distinction en vertu de celle qui existe entre ce qui est et ce qui convient, élaborée par Kant. Le premier élément est trouvé par la recherche empirique, le second échappe à cette recherche. Nous nous proposons de faire ci-dessous quelques observations sur cette distinction. Pour le moment, on peut déjà conclure: si l’on veut appeler la science juridique une science de normes, le droit un système de devoirs, de ce qui convient: il ne faut jamais perdre de vue que ces devoirs ne peuvent être connus qu’au moyen de données historiques,42 pagina-51par les affirmations du législateur ou du juge, par l’application dans la société.

149

It is certainly possible to distinguish between a historical and a legal conception, but the one cannot exist without the other. It is impossible to establish the meaning and signification of legal rules in a legal sense without acknowledging their relation to either preceding or current rules. Legal norms do not have an existence as logical norm above or beyond the temporal, they are historically determined. The true legal-historical interpretation, an explanation according to the origin of the rules, belongs to the science of law as one of its tasks.

149

On peut sans doute distinguer entre les méthodes juridiques et historiques, mais l’une ne se conçoit pas sans l’autre. La détermination juridique du sens et de la signification des règles de droit ne peut ignorer ni leur connexion avec les règles antérieures ni leur liaison avec les règles contemporaines. Les normes juridiques n’existent pas, comme les normes logiques, au dessus ou au delà du temps, elles sont historiquement déterminées. L’interprétation d’après l’histoire du droit, l’interprétation d’après l’origine, font partie de la tâche de la science juridique.

150

   The common parlance and the legislative history, the system of the law as a whole, social goals and effects of application, the historical development, these are therefore all factors that exist alongside each other, invested with the authority to determine what is legally valid by virtue of the law. We will see below to what extent it is possible to specify the authority of each of these factors. However, it can already be pointed out here that a clear-cut order and exact determination of the value of each factor for specific cases is out of the question. And this is the case for the reason that when the establishment of law is at stake, everything hinges ultimately on justice. This has to be kept in view with every interpretation and it is the beginning and end of any attempt to find the concrete law in practice. I deemed it important to give this reminder, but we have to postpone a further elaboration of this decisive moment till the end of our considerations. It is necessary to give initial attention to those factors, which are the means for the finding of law and at the same time the limits of the freedom to develop the law independently.

150

   Donc, l’usage, l’histoire de la loi, le système du droit en son entier, le but et le résultat social de l’application, l’évolution historique, sont tous des facteurs qui ont autorité pour la détermination de ce qui est droit en vertu de la loi. L’autorité de chaque facteur sera définie ci-dessous. Nous remarquons ici que leurs valeurs pour des cas concrets ne peuvent être ni précisées ni classées dans un ordre bien déterminé. Il en est ainsi déjà pour la seule raison que toute détermination du droit tend à la recherche de la justice. C’est ce qu’il faut retenir pour toute interprétation et pour tout essai en vue de trouver le droit concret; ce principe est le commencement et la fin. Il me semblait utile de le rappeler brièvement, mais le développement de cet élément, qui est après tout décisif, doit être réservé pour la fin de notre étude. Il faut d’abord porter notre attention sur ces facteurs, qui sont des moyens auxiliaires pour la découverte du droit et qui constituent en même temps les limites de la liberté de former du droit de façon indépendante.

151

§ 10 Law and Language. Interpretation according to common parlance.

   Language, the meaning of words according to usage, is the predominant of all aspects of the finding of law. Language is the medium par excellence by which people have dealings with one another; an order as realized by law is inconceivable without language. No law can exist without being formulated, people ask for Jurisdiction: a judgment about the law expressed in words; the judgment is founded on general formulas, which are again summarized in words.

151

§ 10 Le droit et la langue. L’interprétation d’après l’usage.


   Parmi les données nécessaires à la découverte du droit, la langue, la signification des mots d’après l’usage, se trouvent au premier plan. La langue est le moyen de communication par excellence entre les hommes, un „ordonnancement” comme le droit ne se conçoit pas sans la langue. Pas de droit sans formulation, ce qu’on demande, c’est de
dire le droit: un jugement sur le droit, exprimé en mots; ce jugement repose à son tour sur des formules générales également conçues en mots. pagina-52

152

   The first thing which has to be established when finding law is the meaning of these formulas according to common parlance. Intuitively every analysis of the law starts with this. It has to. When the law is binding, what else can this mean than that the decision binds in the way citizens grasp its meaning according to common usage? It starts with this and it ends with it: every argument concerning interpretation ends with reviewing the result in the light of the formula. Anyone who does not continuously keep the text of the written rule in mind during his work, will lose the right track, even when studying the best textbook.

152

   Pour la découverte du droit, il importe en premier lieu de fixer la signification de ces formules d’après l’usage. C’est ainsi que commence intuitivement toute interprétation de la loi. On ne peut pas faire autrement. Le caractère obligatoire de la loi signifie que la décision oblige telle que le citoyen la comprend d’après l’usage. Elle commence ainsi et elle finit ainsi; le fait de contrôler le résultat trouvé par la formule est la conclusion de tout raisonnement interprétatif. Celui qui, lors de son travail, perd de vue le texte de la loi, s’égare, même s’il étudie le meilleur manuel de droit.

153

   The law imposes its will with words. It is therefore important that the legislator uses clear language — a language which expresses the specific nature of command and prescription: short, pure and sharp. People don’t realize just how much the effectiveness of the written law is dependent on the way it is worded. The command, which is easily comprehended, and which is strongly imprinted in the memory, stands a better chance of being followed than the endless verbose exposition, which can only be comprehended with difficulty and remembered with even more difficulty. We, the Dutch, are not spoiled in this respect: already the Civil Code of 1838 was no match for the French Civil Code, but still it contrasts favorably with the wretchedness of later laws. Luckily a few recent laws give hope that we are doing better in this respect.

153

   C’est par des mots que la loi impose sa volonté. Il importe donc que la loi parle une langue claire, une langue qui traduit le caractère de tout commandement, de tout précepte: bref quelque chose de net, de précis. On oublie souvent à quel point l’effet de la loi dépend également de son langage. Le commandement qui se comprend vite et se marque fortement dans la mémoire a plus de chance d’être observé que les interminables explications avec beaucoup d’ambages, qu’on ne saisit qu’avec peine et qu’on retient avec plus de peine encore. Nous autres Néerlandais ne sommes pas gâtés sur ce point, le Code Civil de 1838 était déjà inférieur au Code français, mais il est préférable à la misère des lois relatives à la protection des enfants, ou à celles qui modifient le droit des successions. Heureusement çà et là, une nouvelle loi nous donne l’espoir d’une certaine amélioration sur ce point.

154

   The authority of the language is so big and so self-evident that there is no need to give further arguments for it.49 If anywhere, then especially in the domain of law, the way one thinks is determined by language, viz. the language of a specific formula. It is rather necessary to determine the limits, as people have often misjudged the role of language in interpretation. It is still argued that a clear wording of the law is decisive and that interpretation only begins in the case of obscurity, in other words that the grammatical interpretation precedes the other methods of interpretation; these other resources can be used when interpretation according to the letter falls short. Nobody has defended this conception more powerfully than the Belgian jurist Laurent. His is the saying:

respect the law (to the letter) even if it is absurd. (trans.lhc)50

This view is in conflict with the nature of finding law as well as with the essence of language.

154

   L’autorité de la langue est si grande et si évidente qu’il paraît inutile de continuer notre démonstration à ce sujet 43 : c’est surtout dans le droit que la pensée est attachée à la langue, c’est-à-dire à un langage de formules particulières. Il importe plutôt de tracer les limites de cette autorité, car on s’est souvent mépris sur la place qui lui revient pour l’interprétation. On soutient toujours la théorie selon laquelle la lettre claire de la loi est décisive, que l’interprétation commence seulement là où cette clarté manque, que l’interprétation grammaticale prime toute autre; on ne doit recourir à celle-ci que lorsque l’interprétation d’après la lettre fait défaut. Personne n’a plus vigoureusement soutenu cette théorie que le juriste belge Laurent. De lui est le mot:

respect à la loi — c’est la lettre — pagina-53fût-elle absurde.44

Cette conception est contraire et au caractère de la découverte du droit, et à l’essence de la langue.

155

    In conflict with the nature of finding law. This never requires the determination of the meaning of a provision on its own, but rather in the light of the actual relationship, either as it exists in reality or as it is imagined by the interpreter of the law. By this it can happen that something, which is clear in itself, i.e. which evokes the same conceptions for everybody who knows the common parlance, can become obscure when the facts which are presented are taken into account. To explain this K. G. Wurzel51 uses the following example from Jhering’s Civilrechtfälle,52 which is quite revealing, even though it recalls the atmosphere of a study. The following legal provision seems clear: “a treasure belongs to the finder”; everybody knows what it means “to find” a treasure. However, take this case: A, B and C stroll alongside a small river. A sees a bag with money lying on the other side of the river. He tells this to the other two. B whistles for the dog of C, sending him to fetch the bag. The dog puts the bag at the feet of C. Who is the “finder”? A, B, or C?

155

   La découverte du droit ne demande jamais de déterminer la signification d’une disposition légale en soi, isolément, mais toujours en considération d’un rapport matériel, qui se présente en réalité, ou bien est imaginé par l’interprète de la loi. Cependant une disposition, claire en soi, c’est-à-dire provoquant les mêmes idées chez ceux qui connaissent l’usage, peut devenir obscure en raison des faits de l’hypothèse. En vue d’éclaircir ce phénomène, K. G. Wurzel45 emprunte l’exemple suivant à l’ouvrage de Jhering: Civilrechtsfälle. Cet exemple, bien qu’un peu scholastique est cependant très caractéristique. La disposition dans une loi: la propriété d’un trésor appartient à celui qui le trouve, paraît claire; nul n’ignore ce que cela veut dire: trouver un trésor. Mais prenez cette hypothèse: A. B. et C. se promènent le long d’un ruisseau. A voit du côté opposé un portemonnaie à terre contenant de l’argent. Il le dit aux autres. B. siffle le chien de C. et lui fait apporter objet. Le chien le pose devant C. Qui est „l’inventeur”, A, B ou C?

156

   This doctrine is also in conflict with the essence of language. A word is a sign, it has a meaning, i.e. it represents an image, which is conceived of in the mind. But this image is not clear cut, is not always the same. Every concept has a hard core, but its boundaries are fluid.53 The more concrete a word is, the less vague it will be. But it is impossible to state of any word, which is used in legal provisions, i.e. rules with a general applicability, that it is completely clear and that the corresponding image is completely determinate. It is clear what a chair is; however, when it is forbidden to put chairs in a certain place, the question can arise if some piece of furniture, which can be used to sit upon (like a bench or a trestle table etc.) can be called a chair.

156

   Mais la théorie de Laurent est aussi contraire à l’essence de la langue. Un mot est un signe, il a une signification, c’est-à-dire qu’il reproduit une idée présente à l’esprit. Mais cette idée n’a pas de contours précis, elle n’est pas toujours la même. Toute notion a un noyau fixe”, mais ses limites se dissipent, s’effacent.46 D’aucun mot employé dans les dispositions légales, qui sont des règles d’une validité générale, on ne peut dire qu’il soit absolument clair, que l’idée qui y répond soit absolument déterminée. Ce qu’est une chaise est clair pourtant; s’il est défendu de poser quelque part des chaises, la question peut se soulever de savoir si un certain siège (par exemple un banc, une planche mise sur des tréteaux) peut être considéré comme une chaise.

157

   Besides, it is not the individual words separately that matter, but the words in the context of the sentence, in which they are used. Not every word separately produces an image, which is then connected with the images of other words, but the sentence as a whole does so. The sentence again is understood in connection with the other sentences of the same paragraph while this paragraph in turn is connected with other paragraphs and so on. Opzoomer54 who certainly was inclined to put great value upon the letter of the law, warns again and again to turn the page another time and to interpret one provision in relation to the other ones. The interpretation according to common parlance points to a broader scope, it leads naturally to the systematic interpretation. And also, to the historical. For there is a relation, not only to the other words, which are simultaneously written, but also to the cultural and social life of the period in which they were uttered.

157

   De plus, ce ne sont pas les mots pris séparément qui importent, mais les mots tels qu’ils sont utilisés dans leur contexte à l’intérieur de la phrase. Chaque mot n’évoque pas une idée isolée, que l’on pagina-54joint ensuite à celles d’autres mots. C’est la phrase en son entier qui suscite une idée. Il en est de même pour la phrase en rapport avec les autres phrases d’un seul article de loi et pour l’article dans son rapport avec les autres, etc. Opzoomsr47 dont on connaît le respect de la valeur de la lettre, avertit chaque fois de retourner la page en vue d’interpréter une disposition d’après son rapport avec d’autres. Tout en interprétant d’après l’usage, on est amené de soi même à adopter une méthode supérieure: l’interprétation systématique. Et aussi la méthode historique. En effet, il existe un rapport non seulement avec les mots qui sont écrits en même temps, mais aussi avec la vie spirituelle et sociale de leur époque.

158

With every utterance a speaker or writer assumes a lot which is self-evident to him and which the listener naturally adds at the moment that he understands the words that reach him. The same is true for the law. This is very tangible when we pay attention to the fact that the law often uses words which, according to their meaning in the common parlance, only indicate men, but which according to the conception of both the author and the listener, sometimes include women and at other times do not. An example of the first can be found in the Penal Code, where the continuous use of the phrase “he, who” certainly is not meant to secure the impunity of women.

158

Toute expression présuppose beaucoup d’éléments, que l’orateur ou l’auteur considère comme évidents et qui sont suppléés automatiquement par des auditeurs ou les lecteurs au moment où ces mots les atteignent. Il en est de même pour la loi. Cela paraît d’une façon très concrète dans le fait que la loi se sert souvent de certains mots qui, d’après l’usage n’indiquent que le sexe masculin, mais qui, d’après l’idée et de l’auteur et du lecteur, comprennent tantôt les deux sexes, tantôt le sexe masculin seul. Un exemple de la première hypothèse nous est donné par le Code Pénal où les mots, souvent répétés, „celui qui” ne tendent certainement pas à assurer la non-culpabilité des femmes.

159

However, in respect of the Law on Judiciary Organization it was evident, taking into account the time in which it had its origin (1827), that the “men”, who can be appointed, the public servant of whom is spoken, were only indicating males when the law was issued. Whether this still is the case, is a question of finding law, which we don’t have to answer at this moment. 55The answer is found in the balancing of the different data, in the decision as to what extent other factors have to be attributed a heavier weight than history and text. This element, which is self-evident, but nevertheless unsaid, we can only retrieve by historical research.

159

Pour la loi sur l’Organisation Judiciaire, par contre, il était hors de doute du moins au moment de sa confection (1827) que l’„on” qui peut être nommé et le „fonctionnaire” dont il était question dans cette loi, n’indiquaient que le sexe masculin. La question de savoir s’il en est toujours ainsi; relève de la découverte du droit; nous n’avons pas à la trancher ici.48 Il faudrait, pour y répondre, peser les différentes données: sa solution se trouverait dans une décision sur ce point: dans quelle mesure d’autres facteurs doivent-ils primer l’histoire et le texte. Mais cet élément évident, sous-entendu, bien que non-exprimé, résulte exclusivement une recherche historique.

160

   Moreover, as we will see below, the law is penetrated by much concepts which are construed by the science of law; the terms, which signify these concepts have to be interpreted according to their juridical meaning and not according to common parlance. It is impossible for the jurist to establish the meaning of the words of the law without using all the knowledge with which he is equipped.

160

   En outre, comme nous le verrons ci-dessous, beaucoup de notions, élaborées par la doctrine, pénètrent dans la loi; les termes qui les expriment doivent être interprétés d’après leur signification pourpagina-55le juriste et non pas selon l’usage. Le juriste ne peut pas déterminer le sens des mots, même de la loi, sans se servir de l’ensemble des moyens techniques dont il dispose.

161

   It may therefore be clear that we don’t get very far with the distinction between clear and obscure words when applying questions of method. Every law may need interpretation. Opzoomer with whom other than on this point I do not feel acquainted on the subject of method —, has argued this already with emphasis; he recalled that already the Romans took this view.56 As Ulpianus said:

However clear the Praetor’s Edict may be, it needs interpretation. (trans.lhc)57

It would have amazed us, indeed, if this had been different, as one of the greatest between them, Celsus, already told them:

Knowing the laws does not mean grasping their words, but their power and validity. (trans.lhc)58

161

   Il est donc évident que la distinction des mots clairs et des mots obscurs avance très peu la solution des questions de méthode. Toute loi peut avoir besoin d’interprétation. Opzoomerdont le sentiment en matière de méthode a peu d’affinité avec le mien — l’a déjà affirmé énergiquement; il a rappelé que telle était déjà la conception des Romains49

Quamvis sit manifestissimum Edictum Praetoris attamen non est negligenda interpretatio ejus

dit Ulpien50 Il serait d’ailleurs étonnant s’il en était autrement. Car un des plus grands d’entre eux, Celse, enseigne:

Scire leges non hoc est verba eorum tenere, sed vim ac potestatem.51

162

   Still it is necessary to repeat all this yet again. Even now people are still inclined to over-estimate the value of the words for finding law. The danger of being slave to the letter is always present. The spirit brings to life, the letter kills.    Just how dangerous an appeal to the letter can be becomes clear when one attempts to evade the purport of the law while keeping within the limits as set by the words. The worst sabotage of the law is the one which, by taking the letter to its ultimate consequence, kills its meaning. The act of the person,

which, while using the words, bypasses their meaning. (trans.lhc)59

is fraus legis according to Paulus. If indeed the letter prevails unconditionally, the fraus will reach its purpose.

162

   Cependant il est nécessaire de répéter tout cela. Il existe toujours une tendance à surestimer la valeur des mots pour la découverte du droit. Le danger que présente le culte servile de la lettre est toujours menaçant. La lettre tue, mais l’esprit donne la vie.
   Le point auquel cet appel à la lettre peut être dangereux apparaît lorsqu’on essaie d’éluder le sens de la loi tout en observant les limites de ses mots. Le plus grave sabotage de la loi consiste à en tuer le sens par un emploi trop logique de la lettre. C’est la
fraus legis d’après Paul, l’acte de celui,

qui salvis verbis legis sententiam ejus circumvenit.

Il atteint son but si la lettre passe inconditionnellement avant tout.

163

It is correctly stated that the margin for a separate doctrine of fraus legis becomes smaller when one frees oneself from being subjected to the words. The interpretation of the law suffices then to stamp out such attempts. The margin becomes smaller, but it is not removed; the fraus keeps its meaning. It may be that a text has to be interpreted in general strictly according to the words, that strictly speaking the text doesn’t pertain to the act as it happened, but that nevertheless it didn’t or couldn’t have any other interest, that there didn’t or couldn’t exist any other aim than to evade the law through this act while respecting its letter. In such a case the law is enforced based on the fraus legis, in spite of the fact that its application is excluded according to the letter and its interpretation. Thus the Supreme Court decided.60

163

C’est avec raison qu’on a remarqué qu’il suffit de se libérer de l’assujettissement aux mots, pour restreindre le domaine particulier du dogme de la fraus legis, que la seule interprétation suffit à mettre en échec pareilles tentatives. Ce domaine peut être réduit, il ne sera pas supprimé: la fraus legis garde de l’importance. Il arrive qu’un texte doive en général être interprété strictement et d’après les mots, que l’acte en soi n’est pas frappé par ce texte, mais que cet acte n’eût ou ne pût avoir eu d’autre intérêt que celui d’éluder la loi tout en respectant la lettre et qu’il ne fût accompli, ou ne pût avoir été accompli que dans cette intention-là. On maintenait alors la loi en raison de la fraus legis, bien que, selon la lettre et l’interprétation, son application fût exclue. pagina-56Ainsi procéda la H.C.52

164

The Inheritance Tax Act taxes both a gift to one’s kin as well as a legacy, if the giver retains the right of usufruct or of a regular payment unto death. In this case the deceased had made a gift and had retained a payment till three days before his death, without any other motive than to evade the law. The Supreme Court declared the Tax Act applicable, as the act took place in fraudem legis.
   This decision fits perfectly in the somewhat more free and less literal interpretation to which the Supreme Court has turned in later years. But even in the time during which the Supreme Court was still inclined to value the words of the law quite highly in respect of the finding of law, it did not conceive of itself as being bound to these unconditionally.

164

Article 11 de la loi sur les droits successoraux impose comme un legs la donation faite, à des parents, sous réserve — jusqu’au décès du donateur — d’un usufruit ou de payements périodiques. Dans l’espèce envisagée, le de cujus avait fait une donation avec réserve d’une pension périodique due jusqu’au troisième jour avant son décès et cela pour le seul motif de tourner la loi. Comme l’acte avait été accompli in fraudent legis, l’article n’est applicable, dit la H.C.
   Cette solution s’harmonise avec l’interprétation plus libre et moins attachée à la lettre que la H.C. a adoptée dans les années qui suivirent. Mais, même à l’époque où la H.C. tendait à attacher une grande valeur à la lettre pour la découverte du droit, elle ne s’estimait pas inconditionnellement liée aux mots.

165

J. P. Fockema Andreae, who studied the method of interpretation of the Supreme Court during the period 1893—1903 for his noteworthy dissertation,61concludes that the Supreme Court even then did not accept absurd results, despite its respect for an appeal to unambiguous words. By the vagueness and elasticity of the concept “ambiguous” the Court removed itself from all too powerful consequences of the – unjustly – accepted doctrine of the prevalence of interpretation according to parlance

165

Mr J. P. Fockema Andreae qui, dans une thèse intéressante, a recherché la méthode d’interprétation suivie par la H.C. entre 1893 et 1901,53 arrive à la conclusion que la H.C, malgré son respect des mots clairs, rejetait déjà à cette époque les résultats absurdes et qu’elle se dérobait — par un appel à l’imprécision et à l’extensibilité de la notion „d’obscur” — aux conséquences trop rigides de la théorie, adoptée à tort, de la prééminence de l’interprétation d’après l’usage.

166

   As soon as one refuses to accept a result because it is absurd, one has broken the unconditional surrender. At that moment one has already freed oneself of the conception that the formula of the law as it is written – i.e. according to the meaning which the parlance attributes to the words – has to be realized unconditionally. One has moved to the conception that the judge is searching for law and that in this he has to respect the authority of the written law, and of the words, but that in the end these words are nothing other than a tool to establish the meaning of the rule and the implications of this rule for the case.62

166

   Dès que l’on rejette un résultat, parce qu’il est absurde, on a rompu la sujétion inconditionnelle. On s’est alors déjà libéré de l’idée selon laquelle la formule légale, telle qu’elle se présente à nous dans le texte, doit être réalisée inconditionnellement, donc d’après la signification des mots dans l’usage. On est alors passé à l’autre conception selon laquelle le juge recherche le droit, qu’il est tenu, il est vrai, de respecter l’autorité de la loi et aussi celle des mots, mais que les mots ne sont, en fin de compte, autre chose que des moyens auxiliaires pour la détermination de la teneur d’une règle et de la conclusion qu’il faut en tirer pour l’espèce envisagée.54

167

   The words do not have unconditional authority. Not even in the sense that the result at which the interpreter arrives in the end has to be compatible with the words, that the words indicate the outer limits which he is not allowed to surpass. We say his conclusion is allowed to stand next to the words but may not come into conflict with them.63 Even this train of thought is still too much attached to the primate of the words. It is true: the authority of language is great and an interpretation which removes itself from this authority in the end will not be easily accepted. Still this may be necessary. Everybody does it in the case of a slip of the pen or when an error has been made, for example when it says creditor when it should have been debtor.

167

   Les mots de la loi n’ont pas une autorité inconditionnelle, même pas dans ce sens que le résultat auquel l’interprète arrive doit-êtrepagina-57finalement compatible avec les mots ou, que ceux-ci constituent la limite qu’il ne peut pas dépasser. D’aucuns disent que sa conclusion peut se trouver en dehors des mots, mais qu’elle ne doit pas être contraire à ces mots55: praeter legem non contra legem. Ce raisonnement aussi est toujours trop attaché à la prééminence des mots. Il est vrai, l’autorité de la langue est considérable: une interprétation qui finit par se dérober à cette autorité ne sera pas vite acceptée. Cependant une telle interprétation peut être nécessaire. Tout le monde le fait en cas de lapsus ou erreur dans le texte. Tout le monde lit dans l’article 1336, 3. C.c.n. „débiteur” au lieu de „créditeur” comme il est écrit dans l’édition officielle; il en est de même pour l’art. 14603, C.c.n. où l’on lit créancier pour débiteur, parce que tel est le texte de l’article 1281 Ce. français et qu’il s’agit ici probablement d’une erreur.

168

One goes a step further when one eliminates a word from the Civil Code, because it has been written down thoughtlessly and leads to absurd results.64 And again further when one extends the period for lodging an appeal against the letter of the text of the Civil Code, as the Supreme Court did for the first time in 190865 and afterwards repeatedly. This is all unavoidable, but it is incompatible with the idea that obedience to the law means a subjection to its meaning according to parlance.

168

On va un peu plus loin en éliminant le mot „ayant-droit” à l’art. 1910 C.c.n. parce qu’il a été écrit par inadvertance et mène à des résultats absurdes.56 On plus loin encore lorsqu’on prolonge, contrairement à la lettre, le délai prévu par l’art. 284 C.c.n. dernier alinéa, comme l’a fait la H.C. à plusieurs reprises, et pour la première fois en 1908.57 Ces interprétations sont inévitables, mais elles sont incompatibles avec la conception d’après laquelle l’obéissance à la loi demande la sujétion à la signification selon l’usage.

169

If one follows this approach, then there is no boundary stone here for the one who seeks the law which he is not allowed to displace, but rather a tight rope which offers the utmost resistance, but which nevertheless is not only continuously bent, but can even be broken in an emergency. Without figurative language: there is an authority here, which must be respected, not one, which requires unconditional surrender. It is true that when the result of the interpretation is found, it will be reviewed again in the light of the words and it will not be easily accepted if it is clearly incompatible with the words. However, it is possible.

169

Si l’on suit notre idée, il n’existe pas ici pour celui qui veut découvrir le droit une borne-frontière qu’on ne peut pas déplacer, mais plutôt une corde, fortement tendue il est vrai, mais sans cesse courbée, que l’on peut même rompre en cas de grande nécessité. Dans une langue moins imagée: nous sommes ici devant une autorité, qui doit être respectée, mais qui n’exige pas une sujétion inconditionnelle. Nous le répétons, une fois trouvé, le résultat de l’interprétation est de nouveau contrôlé par les mots et en cas de contrariété évidente, il ne sera pas accepté promptement. Mais son acceptation est toujours possible.

170

   If one takes this view, it is also not difficult to point out when an interpretation according to the letter will prevail and when it will yield to another one. As I said before, it is impossible to set up general rules for this, but it is possible to indicate which circumstances have to be taken into account. A command asks for a more rigid interpretation than a provision. compulsory law will be understood more according to its words than supplementary law. In the former, the authority of the law speaks with more emphasis. The words used therefore carry a greater force. Moreover, a word will have more meaning when it is more concrete. A vague term is elastic, a concrete expression leaves less room to play. Furthermore, the authority of the words decreases as the moment of its origin is further away from us. This is related to the nature of the historical interpretation, about which more will be said below. As the law gets older and has been applied more often, the words are seen less on their own, and more in the context of their application.

170

   Lorsqu’on part de cette conception, il est facile d’indiquer chaque fois si l’interprétation d’après la lettre est prépondérante, ou bienpagina-58si elle doit reculer devant une autre. Comme nous l’avons déjà remarqué, on ne peut pas établir de règles générales à ce sujet, mais il est possible d’indiquer les conditions à prendre en considération. Le commandement demande une interprétation plus stricte que la prescription. Le droit impératif devra être interprété d’après les mots dans une mesure plus large que le droit supplétif; dans le premier l’autorité de la loi s’exprime avec plus de force: la portée des mots dont elle se sert en est élargie. En outre, plus un mot est concret, plus il a d’importance. Un terme vague est extensible, un terme concret laisse moins de marge. Enfin, l’autorité des mots diminue selon que le moment de la confection de la loi est plus ancienne. Cela tient à la nature de l’interprétation historique que nous exposerons ci-dessous. Au fur et à mesure que la loi vieillit et a été appliquée, les mots sont moins considérés isolément, et plus en connexion avec l’application de la loi.

171

   The authority of the words in a concrete command of a law that has been recently issued will therefore be the greatest. Nowhere will the interpretation according to the words be more fit than in the police regulations. When we restrict ourselves to the civil law, then, as far as our current Civil Code is concerned, the significance of it will be bigger in, for example, the juvenile law than in the doctrine of obligations.
   But of all this — although it certainly is not without importance — the significance is restricted to pointing out the direction we have to take. There is no rule, which must be observed in every interpretation of the law. This rule can be nothing other than: the authority of the language is big, but it is not the only thing. The parlance is in the end a given, which differs from the others only quantitatively and not qualitatively.

171

   C’est donc dans l’ordre concret de la loi récemment édictée que l’autorité des mots est la plus grande. Nulle part l’interprétation d’après les mots n’est mieux à sa place que pour les ordonnances de police. Si nous nous bornons au droit civil, il faut conclure que l’influence de cette méthode d’interprétation sera plus grande, par exemple, pour le droit des enfants que pour le droit des obligations.
   Pourtant ces indications, si importantes soient-elles, sont utiles seulement en ce qu’elles nous montrent la direction à suivre. Il n’existe pas de règle à observer pour toute espèce d’interprétation de la loi. Tout au plus ce pourrait être: „l’autorité de la langue est grande”, mais ce n’est pas là le critère unique. Finalement, l’usage est une donnée qui diffère quantitativement et non qualitativement des autres.

172

§ 11 The will of the legislator. Statute-historical interpretation.

   The law is an expression of the will of certain agencies of the State, charged with legislation. When engaged in establishing the meaning of the law, what is more obvious than tracing the intention these agencies had in making these rules, according to their own account? It is therefore a continuous occurrence that we consult parliamentary history in order to interpret a law. Nevertheless, many authoritative authors have argued against the admissibility of this.66 Firstly it is said that the intention of the legislator, maybe could have been established if we had been confronted with the legislation of one single person, but cannot be known with our many-headed legislator, as not only the Crown and Ministers with their numerous assistants are charged with this task, but also such voluminous bodies as our Chambers of the States General.

172

§ 11 La volonté du législateur. L’interprétation historique de la loi.


   La loi est une manifestation de volonté de certains organes étatiques chargés de légiférer. Rien n’est donc plus plausible, lorsqu’on veut déterminer la teneur de la loi, que de rechercher les intentions de ces organes mêmes, tels qu’elles résultent des exposés des motifs. Aussi consulte-t-on souvent l’histoire parlementaire de la loi que l’on veut interpréter. Cependant de nombreux auteurs qualifiés
pagina-59contestent la légitimité de ce procédé. 58Première objection: on pourrait peut-être déterminer la volonté d’un seul homme législateur, mais non pas celle de notre législateur à plusieurs têtes: le Roi et ses Ministres avec un grand nombre de collaborateurs et notamment ces collèges très étendus que sont les Chambres de nos Etats-Généraux..

173

How can we know whether what has been said by the Minister by way of explanation of a proposal has been assented to by the majority of the Second and First Chamber? Through their vote they did not accept the explanation but the legislative proposal. Moreover, even if we could establish that indeed all members of both bodies and the Minister and eventually the Crown had all intended the same with a certain rule of law, we would not be bound by this intention. The legislator can only give orders to us by law and by nothing else. What these persons, who embody the legislative power, think and want is merely their own personal opinion, which is of no more interest than the opinion of anybody else.

173

Comment saurons nous que la majorité des Chambres a approuvé les éclaircissements donnés par un Ministre au sujet d’un projet de loi? Ce ne sont pas ces éclaircissements qu’ils adoptent par leur vote, mais le projet lui même. Mais même si nous pouvions constater qu’en effet, tous les membres des deux collèges, le Ministre et le Roi, avaient voulu dire précisément la même chose, nous ne serions pas encore liés par ce fait. C’est par la loi et uniquement par la loi que le législateur peut nous commander. Ce que pensent ou veulent ces personnes qui forment le pouvoir législatif, c’est toujours leur opinion privée, dont l’intérêt ne dépasse pas celui de n’importe qui.

174

   The criticism is valid if the claim is defended that the intention of the legislative agencies as derived from the documents exchanged between the different chambers of parliament and the parliamentary debates, is binding when it comes to finding law. Still too often people think that the question of the interpretation of the law could be decided with an appeal to an utterance of a Minister or Member of parliament. It is not the legislator, but the law that binds us.
   But the question is wrongly put this way. What matters is not:
either the will of the legislator or the words of the law; not either subjective or objective meaning. The written law is both a historical phenomenon and a factor, which is non-material but nevertheless real in contemporary life. The text of the law is both the expression of the will of certain persons in the past and at the same time a guideline for the present, which is independent of these persons, but it can only be the latter because it is also the first.

174

   L’objection est valable, si l’on défend la thèse selon laquelle l’intention des organes législatifs, telle qu’elle résulte des documents échangés et des débats au Parlement est obligatoire pour ceux qui sont à la recherche du droit. Trop souvent on croit définitivement tranchée une question d’interprétation par un appel à une opinion d’un Ministre ou d’un député. Ce n’est pas le législateur, mais la loi qui nous lie.
   Mais le problème est ainsi posé d’une façon erronée. La question n’est pas:
ou la volonté du législateur, ou les mots de la loi; sens subjectif ou sens objectif de la loi. La loi est en même temps phénomène historique et quantité immatérielle, mais cependant réelle, dans la vie d’aujourd’hui. Le texte de la loi est en même temps une manifestation de volonté de certaines personnes dans le passé et une indication pour le présent, indépendante des personnes; mais cette dernière qualité ne lui revient qu’en vertu de la première.

175

   I as well want to distinguish between historical and juridical research and it won’t do here to appeal to the fact that legal historians, who want to understand the laws of the past, are eager to use everything which can clarify the intentions of those who drafted the laws, as is so often done to argue the significance of the genesis of written law as a means of interpretation. 67The historian wants to understand genesis and goal, he tries to uncover what the legislation said at the moment of its realization, the final purpose of the jurist is always different. Even if the jurist knew all this with complete certainty, this would not tell him much for his question: to which concrete application must this law lead me? For him, it is a given that the genesis of the law is only one thing next to others: parlance, efficiency, system etc. That which is final purpose for the historian, is a resource for the jurist, but it would be foolish to discard this resource.

175

   Moi aussi, je veux distinguer entre les recherches historique et juridique; aussi ne peut-on attacher de valeur à l’argument, parfois invoqué pour la défense de l’histoire de la loi comme moyenpagina-60d’interprétation, selon lequel l’historien du droit, pour comprendre les lois du passé, se sert avec empressement de tout ce qui pourrait apporter quelque lumière sur l’intention de ses auteurs.59 L’historien tend à comprendre la genèse et le dessein de la loi, il essaie de connaître la législation telle qu’elle était au moment de sa formation, mais le juriste poursuit toujours un autre but. Même si toutes ces données lui sont connues avec certitude, cela ne lui dit pas grand’ chose pour la question qui l’occupe: quelle application concrète demande cette loi? Pour lui, la donnée que procure l’histoire de la loi est une donnée comme les autres: l’usage, l’utilité, le système, etc. Ce qui est but final de l’historien est un moyen auxiliaire pour le juriste, mais ce serait une folie de dédaigner ce moyen.

176

   An example from the most recent literature. People quarrel about the meaning of the word legal grounds versus legal remedies in one of the provisions of the Law of Civil Procedure. An attempt is made to determine the difference between grounds and means. In his dissertation on this subject68 P. J. de Kanter has pointed out that in the original draft of the law, the provision still had a section preceding the one which now stands alone, and which was left out because people thought it redundant. From this it becomes clear that “legal grounds” was not opposite to “legal remedies”, but to “factual grounds.”

176

   Voici un exemple tiré de la littérature la plus récente. On discute de la signification du mot „motifs de droit” dans l’article 48 C.Pr. Civ.n., on l’oppose à: „moyens de droit” et essaye de déterminer la différence entre motifs et moyens. Or, dans une thèse sur ce sujet, Mr P. J. de Kanter 60a dernièrement appelé l’attention sur le fait que cet article contenait, dans le projet de loi, un autre alinéa, précédant le seul alinéa qui constitue l’article 48 actuel, alinéa qui a été supprimé parce qu’on le jugeait superflu. Il en résulte que „motifs de droit” n’était pas opposés à „moyens de droit”, mais à „motifs de fait”.

177

This doesn’t solve the practical difficulties relating to the question whether the judge should or should not add on the basis of his office to the defenses of the parties. However, it cannot be denied that this remark has had a clarifying effect on this confused issue, namely that this fact, which is provided by the historical research of the genesis of a statute, has authoritative meaning. Another example comes from my own experience. Recently the question has been put to me whether the requirement of summons in one of the provisions of the Civil Code is compulsory law. I answered in the negative and I may say that this result is partly due to the fact that I discovered that the fixed time by which the summons is relieved was added to this article in 1874 and that this was done to make it possible to renounce the requirement of summons. I therefore conceived of the requirement as dispositive law.69

177

Il est vrai que cette trouvaille n’a pas dissipé toutes les difficultés de la pratique, relatives au pouvoir du juge de suppléer ou non d’office les défenses des parties, mais on ne peut pas nier que cette remarque a éclairci cette matière embrouillée et que, par conséquent, une autorité revient à cette donnée procurée par l’histoire de la loi. Voici un autre exemple emprunté à ma propre expérience. On m’a soumis dernièrement la question de savoir si l’exigence d’une sommation à l’article 1201 C.c.n. constitue du droit impératif. J’ai répondu par la négative et je ne peux pas nier que je suis arrivé à ce résultat notamment parce que je découvris que le terme qui dispense de la sommation a été inséré dans cet article en 1874; qu’on avait apporté cette modification en vue de rendre possible la renonciation à la sommation pagina-61et que par conséquent on considérait cette exigence comme du droit dispositif. 61

178

   The research of the genesis of a statute can be important in two ways: firstly to establish the legal situation as it was conceived by the legislative power at the time the statute was made, which modification was intended and why it was intended, and further to find out which meaning was attributed to an expression used by the authors of the statute. The authority of the data provided by the parliamentary documents is larger in respect of the latter than of the former. It may be true that others have had a sharper eye for what caused the change of law than those who brought it about— although one has to be aware that the latter were of paramount importance when translating these wishes into reality. As far as the formulation in its narrow sense is concerned, the choice of words, certainly nobody can better explain what is meant by them than those who choose these words. I have already repeatedly said that this doesn’t determine everything, but it remains relevant.

178

   La recherche de l’histoire d’une loi peut présenter ce double intérêt: premièrement de déterminer ce qu’était, dans l’idée du législateur, le droit en vigueur au moment de la confection de la loi, quelle était la modification envisagée, et pourquoi on la voulait, d’autre part, d’examiner la portée qu’attribueraient les auteurs aux termes dont ils se servaient. Pour ces dernières recherches, les données résultant des documents et actes parlementaires, sont d’une plus grande autorité que pour les recherches de la première catégorie. Il se peut que d’autres que les auteurs d’une modification du droit en voient plus clairement le vrai motif — quitte à songer que c’étaient ces auteurs-ci qui l’emportaient dans la balance, lorsqu’on transformait les désirs en réalité. Par contre, en ce qui concerne la formulation dans le sens étroit, le choix des termes, personne n’en saurait mieux expliquer la portée que ceux qui choisissaient les mots. Que cette recherche ne résolve pas tous les problèmes, je l’ai déjà répété, elle présente cependant toujours de l’intérêt.

179

   If one wants to further determine this relevance, one has to keep three things in mind.
   Firstly one has to pay attention to the author of the explanation that is cited. Definitions given by the Minister to remove potential doubts have more significance than an occasional remark of some member of parliament. But we can continue this line further: in this respect a greater authority is due to one Minister, than to another. If he is a man of great authority, who masters the subject of the law completely, then his word concerning the interpretation will have more weight than the word of someone who only reproduces what his functionaries have put before him and who appears to have the least possible knowledge of the subject during the proceedings in parliament, as sometimes happens. It is well known that nowhere has there been so much authority awarded to this statute-history as in in respect of our Penal Code.70

179

   Pour préciser cet intérêt, il faut retenir ces trois points.
   Premièrement l’identité de l’auteur dont on cite l’exposé. A l’explication, donnée par un Ministre en vue de dissiper un doute éventuel, il faut reconnaître plus d’importance qu’à une remarque isolée d’un député quelconque. Nous pouvons multiplier ces distinctions: tel Ministre a plus d’autorité, à ce propos, qu’un autre. Si c’est un homme de grande autorité, qui domine entièrement la matière à régler par la loi en question, son opinion pèsera plus, pour l’interprétation que celle d’un Ministre qui répète seulement ce que ses fonctionnaires lui ont soumis et qui, lors des débats à la Chambre, paraît n’être point versé dans la matière. On sait que surtout pour l’interprétation de notre Code Pénal, une autorité considérable a été attribuée à l’histoire de la loi.
62

180

This is largely due to the great personal authority of Minister Modderman, to the conviction that this code was a monument of codification craftsmanship. And it is not even necessary to be a Minister or a member of parliament to enjoy so much authority. The preparation of the Bankruptcy Law was to an important extent in the hands of Molengraaff; that fact gives a special significance to his interpretation. The same can be expected for the new maritime law. It is not only a fact, which I ascertain, I also think that this distinction, which is incompatible with the doctrine that we are bound by an impersonal legislator, is completely justified. If the authority of the explanation of the authors of the law is based on their personal ideas about the meaning of the law, it is understandable that one is placed above the other.

180

Ce phénomène s’explique en majeure partie par la grande autorité personnelle du Ministre Modderman, et par la conviction que c’était là un monument de la technique législative. Il n’est même pas nécessaire que ce soit un pagina-62Ministre ou un Député qui jouisse d’une telle autorité. La préparation de la loi sur la faillite a été, dans une large mesure l’œuvre de Molengraaff; ce fait donne une importance particulière à l’interprétation de cette loi par cet auteur. On doit s’attendre au même phénomène pour le nouveau droit maritime. Il ne s’agit pas ici d’un fait que je constate, j’estime entièrement justifiée cette distinction, qui ne cadre pas avec la théorie selon laquelle c’est le législateur impersonnel qui nous lie. Si l’autorité des éclaircissements donnés par les auteurs de la loi se fonde sur leurs idées personnelles à l’égard de la tendance des règles établies, il se comprend qu’un auteur prime l’autre.

181

   Secondly, here a distinction will have to be made between old and new law. In respect of an old code, one may compare a new commentary and an old one. The new one is composed with the help of parliamentary documents and analyses the provisions in a literal way. The old one is filled with practical cases, scientific constructions and case law. And this difference can also not only be explained but justified as well. The law gets more and more detached from its makers as its interpretation develops. The authority of the words fades away, and with it even more so the authority of statute-history. These will have to give way to an interpretation, which formed itself in another direction; that nevertheless it keeps its significance was shown by our example. Especially history, which was forgotten, also history of statutes, brings often clarification.

181

   Deuxièmement, il faut faire, ici encore, la distinction entre la loi ancienne et la loi récente. Que l’on compare les commentaires anciens et nouveaux sur un code ancien. Des premiers ont été élaborés à l’aide des actes parlementaires et contiennent une analyse d’après la lettre des dispositions, les seconds donnent une abondance de cas pratiques, de constructions scientifiques, de jurisprudence. Cette différence aussi est non seulement explicable mais justifiée. Da loi se dégage de plus en plus de ses auteurs, son interprétation est également en évolution. Simultanément avec l’autorité des mots, celle de l’histoire de la loi se décolore et dans une plus grande mesure encore. L’autorité de l’histoire devra céder le pas à une interprétation qui évolue dans un autre sens; nos exemples montrent qu’elle garde cependant un certain intérêt. C’est surtout l’histoire, même tombée dans l’oubli et l’histoire des lois aussi qui apportent souvent des éclaircissements.

182

   Thirdly the value of the explanation will be greater for a command than for a regulatory provision. It is more important to know what the person who gave a command exactly had in mind than what were the thoughts of he who merely regulated. The latter leaves more freedom; both later in time and immediately at the moment of the draft, the person of the legislator who makes such rules comes to the foreground to a lesser extent than he who explicitly expresses his will. Also, in this respect the authority of the words and of the intention go together and are both in opposition to the authority of history and system. Especially regarding a command, both the words and the intention have great value; if however attention is paid to the nature of the regulation, its character as a command, the words will have more value than the intention. But I repeat again: these are only indications; it is impossible to give fixed rules about the hierarchy of the factors of interpretation.

182

   Troisièmement, la valeur des explications concernant les commandements sera supérieure à celles relatives aux prescriptions supplétives. Il importe plus de connaître les conceptions de celui qui ordonne que les idées d’un autre qui se borne à régler. Ce dernier laisse plus de liberté, la personne de celui qui crée de telles règles monte moins au premier plan que celle du législateur qui impose sa volonté, et cela non seulement au cours du temps, mais déjà au moment de la confection de la loi. A cet égard aussi l’autorité des mots va de pair avec celle du but du législateur, toutes deux sont opposées à celles de l’histoire et du système de la loi. C’est précisément pour le commandement qu’il faut attribuer une grande valeur et aux mots et au dessein du législateur; cependant pagina-63si l’on porte notamment son attention sur la nature de la règle, sur son caractère de commandement, les mots priment le dessein. Nous et répétons, il ne s’agit ici que d’indications, on ne peut pas établir de règles fixes pour l’ordre des facteurs respectifs de l’interprétation.

183

   These two distinctions explain the value of the statute-history for the penal code and also the fact that this value decreases now.
   This is related to the fact that these days people are generally less inclined to value the parliamentary history of the law less than in the past. To what extent this is justified follows from the foregoing.

183

   Ces deux dernières distinctions expliquent la valeur de l’histoire de la loi pour le Code Pénal et aussi son déclin.
   Ce fait tient d’ailleurs au phénomène qu’on tend à attribuer moins de valeur qu’autrefois à l’histoire de la loi. Nous verrons dans la suite si cette tendance est
justifiée.

184

§ 12 The unity of the law. Systematic interpretation. Conceptual Jurisprudence. Construction.

   On page 50 we made the remark that the grammatical interpretation refers to a broader scope. The words have to be interpreted in the context of the sentence in which they are used, just like the sentences have to be interpreted in the context of the legal provisions, these again in the context of the statute and the separate statute within the context of the legal order in its entirety.

184

§ 12 L’unité de la loi. L’interprétation systématique. L’expansion logique du droit (la „Begriffsjurisprudenz”). La construction juridique.

   Ci-dessus — page 49 (50) — nous avons remarqué que l’interprétation philologique n’est pas une fin en soi. De même qu’il faut interpréter les mots dans le contexte à l’intérieur de la phrase, celle-ci doit être comprise par rapport aux dispositions légales, les dispositions dans le cadre de la loi et la loi isolée, dans l’ensemble de l’ordre juridique.

185

   We cannot suffice with the law as an expression of the will of specific persons. Every new law becomes a part of the codification as a whole. This whole is not the work of specific persons; it is not possible to speak of an intention regarding this whole. It can be understood as a unity without any contradiction. This is implied by the character of the law as a command and as creating order. A contradictory command does away with itself, an order, which is internally inconsistent, is disorder. It has always been acknowledged that a new statute, which is in contradiction with an old one, annuls the old one. This principle (lex posterior derogat prori) is founded on the unity of the law. It is not a provision of positive law, but a logical condition of any positive law.

185

   Nous n’en pouvions rester à la loi comme à une manifestation de volonté de quelques personnes déterminées. Toute loi nouvelle est incorporée dans l’ensemble de la législation. Cet ensemble n’est pas l’œuvre de personnes déterminées, un dessein de la part de celles-ci quant à ce tout n’existe pas. Cet ensemble peut être conçu comme une unité, sans contradiction. Cela résulte de la nature du droit qui est commandement et „ordonnancement”. Un ordre contradictoire s’abroge lui-même, un ordonnancement qui se contredit, c’est du désordre. Depuis toujours, on a admis qu’une loi ancienne est abrogée par une loi nouvelle y dérogeant. Ce principe a sa base dans l’unité; l’adage lex posterior derogat priori, n’est pas une disposition de droit positif, mais le postulat de tout droit positif.

186

   This unity implies that every legal provision always has to be interpreted in relation with other ones. The words of a certain article are often not only unintelligible before they have been related to those of another article, but we also try to understand the different legal provisions in such a way that they form a consistent whole. The one is seen as an elaboration, a completion or a deviation from the other. The science of law turns the mass of provisions, i.e. its data, into a system, by which the substance is reduced to the smallest possible number of principal rules. However here we touch upon a difficulty, especially concerning the finding of law.

186

   De cette unité, il résulte aussi que chaque disposition doit être interprétée en rapport avec les autres. Non seulement souvent les mots d’un article ne deviennent compréhensibles qu’à la lumière d’un autre article, mais nous essayons aussi d’entendre les différentes dispositions de telle façon qu’elles forment un tout cohérent. Une pagina-64règle est considérée comme une dérogation à l’autre ou comme son développement ou son supplément. De la masse des prescriptions qui constitue son objet, la science juridique fait un système qui ramène la matière à un nombre le plus restreint possible de règles principales. Cependant, nous touchons ici une difficulté précisément pour la découverte du droit.

187

Everybody agrees that systematization is necessary. Like has to be joined with like, rules about the purchase of furniture, houses, lands and debts are joined together as rules for purchase; these are the rules about contracts together with the rules about rent, loan, deposit and so on. The rules, which are common to obligations from contract and wrongful act respectively are pointed out. And thus we can proceed. The pedagogical value of this all is clear. Nobody can learn the law if a survey of it has not been created by the formation of general concepts and a further systematization thereof. But is this systematization also significant for the finding of law?71

187

La systématisation est nécessaire, là-dessus tous sont d’accord. Il faut coordonner les sujets similaires: les règles relatives à la vente de meubles et d’immeubles, de biens ruraux et de créances, sont groupées ensemble comme règles relatives à la vente; avec celles concernant le louage, le prêt à l’usage, le dépôt, etc. elles constituent les règles relatives aux contrats spéciaux. Pour les engagements qui naissent soit d’une convention, soit d’un acte illicite des règles communes sont établies. Et caetera. La valeur pédagogique de tout cela est évidente. On ne peut pas arriver à connaître le droit sans une disposition claire de l’ensemble, basée sur des notions générales, bien systématisées. Seulement, cette systématisation présente-t-elle de l’intérêt pour la découverte du droit?63

188

   It seems to be implied in the foregoing. Nevertheless, we are confronted here with a question which gives rise to a great doubt. It is this: is it permissible to infer (new) concepts and principles by way of generalizing legal rules which concepts and principles in turn contain the solution for questions of law which are not decided in the code? There are people who teach this, who believe in the so- called logical expansion-force of the law. Normally Karl Bergbohm 72is pointed out as a typical representative of this school; in our country Suyling is closely allied to it. To cite a very famous decision of the ‘H.R.’ (Supreme Court), can one conclude from the rule that an association needs recognition in order to be capable of acting as a legal person, and from taking into account the equal status of legal persons and human beings as natural persons, that also a legal person can only inherit when it existed at the moment of the devolution of the estate? This would mean that the appointment of an association as heir has no effect when the association misses this quality.

188

   Ce qui précède porte à croire qu’il en est ainsi. Cependant nous nous trouvons ici devant une question très douteuse: peut-on, par voie de généralisation de règles de droit, en déduire des notions et des principes, qui, à leur tour, impliquent la solution de questions de droit non tranchées par la loi? Il en est qui le soutiennent, qui croient à ce qu’on a appelé l’expansion logique du droit. On cite ordinairement comme représentant typique de ce courant Karl Bergbohm ,64chez nous Suyling lui est très proche. Peut-on, pour citer un arrêt très connu, déduire de la règle selon laquelle une association doit être reconnue avant de jouir de la capacité juridique — vu l’assimilation de la personne morale et de l’homme en tant que personne naturelle — qu’une personne morale, pour recevoir une succession doit également exister au moment de l’ouverture de celle-ci, et que, par conséquent, l’institution comme héritière d’une association non-reconnue, reste sans effet?

189

The Supreme Court accepted this in the famous case of the Museum of Haarlem.73 Or, to take another example with a less far reaching effect, in which such a method was used: is it allowed to infer from the existing regulation of attachment its general nature and deduce from this that attachment by garnishment only concerns the debts which existed at the moment that the attachment was levied?74 I refer to this example to make clear that the reconstruction of general concepts certainly doesn’t have to go as far as in the well-known legal person-proceedings but is often applied to rather simple questions of law.

189

La H.C. l’a pagina-65admis dans la cause bien connue du musée d’Haarlem.65 Ou, pour citer un autre exemple d’une portée plus restreinte, mais qui nous montre un procédé similaire: peut-on des différentes règles relatives à la saisie conclure à la nature générale de cette voie d’exécution et en déduire ensuite que la saisie-arrêt ne frappe que les créances existant au moment de la signification adressée au débiteur?66 Je cite cet exemple pour démontrer que la réduction en concepts généraux ne va pas toujours aussi loin que dans les procès connus sur les personnes morales et que cette méthode s’applique même pour la solution de points de droit relativement simples.

190

   There are currently many people who deny this. They denounce this method as “Begriffsjurisprudenz” (conceptual jurisprudence). Logically, they say, it is impossible to infer from the rules at hand anything more than what they contain, something new is not acquired this way; there is no guarantee whatsoever that the legislator, when he gives some statements for particular cases, also wants to hold as a general rule the elements which these have in common. If the legislator issues different regulations for attachments concurrently, then it is certainly possible to derive from these the nature of attachment according to Dutch law. However, when one deduces a rule from this “nature” and applies this to the attachment by garnishment, one assumes that the attachment by garnishment has to be considered according to the general rules for attachments in this respect as well, and yet this is clearly not a logical necessity.

190

   Beaucoup contestent actuellement ce procédé qu’ils réprouvent comme „Begriffsjurisprudenz”. Logiquement, disent-ils, on ne peut déduire de certaines règles données plus qu’elles ne contiennent, rien de nouveau ne s’obtient ainsi. Il n’existe aucune garantie que le législateur veuille faire valoir comme règle générale, ce qui est commun à quelques-unes de ses prescriptions particulières. Si le législateur donne plusieurs réglementations isolées sur les saisies on peut certainement en conclure à la nature de la saisie d’après le droit néerlandais. Mais si l’on déduit de cette „nature” une règle que l’on applique à la saisie-arrêt, on présuppose que cette voie d’exécution doit être jugée selon les règles générales de la saisie et c’est précisément cette conclusion qui n’est pas une nécessité logique.

191

It is just as well possible that in this respect attachment by garnishment escapes the common tie by which the attachment characterizes the regulation of the different kinds of attachment respectively. If the natural person and the legal person are both persons, this doesn’t mean that they are to be treated the same in every respect, in particular it doesn’t follow that an existing relationship, which is moreover acknowledged by the law, has to be conceived of as non-existent. In this way conclusions are derived which appear to be logically conclusive, while in reality the judgment represents a valuation of the interpreter.75

191

La saisie-arrêt peut très bien ne pas répondre à la marque commune qui caractérise les réglementations des autres espèces de saisie. Si la personne physique et la personne morale sont toutes les deux des personnes, ce n’est pas dire qu’elles doivent être traitées d’une façon uniforme à tous égards; notamment il n’en résulte pas — comme on l’a fait dans l’arrêt précité de 1909 — qu’un rapport juridique établi et en outre reconnu par le droit, doive être considéré comme non-existant. On arrive ainsi à des conclusions d’une logique apparemment coercitive, mais en réalité ce jugement contient une appréciation propre de l’interprète.67

192

   This all seems evident. It is not possible to speak of a logical expansive force of the law; I will return to this below. But this does not yet lead to the conclusion that the construction of concepts is of no value for the finding of law. To answer the question about this value, it is necessary that we again pay attention to the nature of the formation of law. Already in § 1 we pointed out that in the first place this concerns the application of rules. It may be true that it is not restricted to this, subsuming a case under a rule may not be a purely logical endeavor, but in spite of this the finding of law is at first sight the application of rules.

192

   Tout cela semble évident. Il ne peut être question d’une expansion logique de la loi; — nous reviendrons encore sur ce point —, cependant il ne s’ensuit pas que la formation de concepts serait pagina-66sans valeur pour la découverte du droit. Pour déterminer cette valeur, il importe d’examiner encore une fois le caractère de la découverte du droit. Au § 1 nous avons déjà souligné que cette découverte consiste surtout en l’application de règles. Si elle contient d’autres éléments encore, si la „subsumptio”, la soumission d’un cas à une règle ne constitue pas une activité purement logique, il n’est pas moins vrai qu’à première vue la découverte du droit est une application de règles.

193

   Now suppose that facts are presented to be qualified, of which it cannot be said immediately that they require the application of a certain rule. For example an installment contract has been concluded, which means that the parties stipulate that the one hands a good to the other, for which the latter pays an amount of money which will be paid in installments, under the condition that the ownership will not be transferred before the last installment is dealt with and that until that moment the paid sums will be considered as rent for the good which is given in loan for the time being. Can this be conceived of as a purchase? To decide this, we have to find out what the legislator meant with purchase when drafting the rules for purchase. We have to define the concept of purchase more precisely, to indicate its essence. We can do this by abstraction, which means to cut away all the particular and point out the essential. If we then arrive at the conclusion that the essential can also be found in the installment contract, we have “construed” the presented case as purchase. I think that nobody will deny the admissibility, yes even the necessity of this method.

193

   Or, admettons que soient soumis à notre jugement des faits à l’égard desquels on ne peut pas décider immédiatement s’ils donnent lieu à l’application d’une certaine règle. Par exemple, un contrat de vente à tempérament est passé, c’est-à-dire que les parties ont stipulé qu’une chose sera livrée contre un prix payable par fractions dues périodiquement, à condition que le transfert de la propriété ne s’opère pas avant le dernier payement et que les sommes payées jusque là soient imputées comme prix de location pour la jouissance de la chose qui a été remise à l’acheteur. Peut-on toujours qualifier ce contrat de contrat de vente? Pour répondre à cette question, il faut rechercher d’abord ce que le législateur entendait par vente lorsqu’il établissait les règles relatives à ce contrat. Nous avons à préciser le concept de „vente”, à indiquer son essence. Cela peut se faire par abstraction, par retranchement de tout ce qui est particulier; si nous finissons par conclure que cet élément essentiel se retrouve aussi dans la vente à tempérament, nous avons „construit” l’espèce comme une vente. Je crois que personne ne conteste la licéité et la nécessité de cette méthode.

194

   In a practical sense, the same is done when research is not directed to a concrete given act, but to a type of acts, not to this installment contract, agreed to by X and Y in respect of a vacuum cleaner, but to the installment contract as used in the contemporary Dutch practice. The difference is only gradual, the object of study itself is found again by abstraction from a series of actions. And neither does it make a difference whether such a type of action is or is not defined by the law. It doesn’t make a difference for the method whether we decide that the installment contract, as known to the Dutch practice, is a purchase or whether we come to this conclusion in respect of this particular installment contract, which is regulated by the German law.

194

   On fait pratiquement la même chose lorsqu’on ne recherche pas un acte concret, mais un type d’actes, non pas pour le contrat de vente à tempérament, passé par X et Y relatif à un aspirateur déterminé, mais pour le contrat de vente à tempérament tel qu’il est employé dans la pratique néerlandaise actuelle. Les deux recherches ne diffèrent que par degrés l’une de l’autre; l’objet de celle-ci a été trouvé par abstraction d’une série de comportements. Il n’importe pas non plus que pareil type d’actes soit décrit ou non dans la loi. Il n’existe aucune différence pour la méthode de décider que la vente à tempérament telle que la pratique néerlandaise la connaît, contitue une vente, ou bien d’arriver à la même conclusion en vertu de la réglementation légale allemande de ce contrat.

195

What we are doing again and again is including a case or a series of cases under a general class of relationships governed by certain rules and therefore under those rules.
   In other words, when we systematize and find law this way, for example when we decide in respect of the more recent commercial law that the bill of exchange is evidence of an agreement, or when we are convinced that the firm is a legal person.
76 and when we defend on this basis certain conclusions for certain questions, we are doing nothing other than execute that which is indicated by the simple work of rule application. The application of law is a logical process of subsuming. It is for this reason that the work of legal science par excellence is the logical activity of collecting data inductively, reducing these to general concepts and deducing from these new conclusions. Administering justice is always treating like cases alike. However, the similarity of cases can only be found by the intellectual activity of conceptualization.

195

Notre pagina-67activité consiste chaque fois à soumettre un cas ou une série de cas à un rapport général, régi par certaines règles et par là à soumettre ces cas à ces règles.
   Donc, si tout en systématisant, nous trouvons le droit, nous ne faisons que poursuivre logiquement les indications de ce simple procédé qui est l’application de règles, par exemple nous qualifions la lettre de change de preuve écrite d’un contrat conformément aux théories modernes du droit commercial ou bien nous concluons que la société en nom collectif est une personne juridique
68 et soutenons ensuite, en vertu de ces conclusions, certaines solutions pour d’autres questions de droit. Puisque l’application du droit n’est autre chose qu’une „subsumptio” logique, l’activité logique qui consiste à recueillir les „données” et à réduire celles-ci à des concepts généraux, dont on déduit des conclusions nouvelles constitue le travail par excellence de la science juridique. Dire le droit est toujours juger des cas similaires d’une manière similaire. Da similitude d’un cas donné ne se trouve qu’au moyen du concept général et par un travail d’ordre intellectuel.

196

   We can also express this thus. Every judicial decision is not only the application of the rule, which is being directly enforced, but also of many others: the legal order is a unity. In any decision about purchase, the rules of contract in general also have to be applied. Therefore, if the installment contract is conceived of as a purchase, then in the decision about such a relationship the rule of contract in general also has to be enforced. If the bill of exchange is seen as evidence of a contract, then everybody who has to answer a concrete question about the law relating to bills of exchange will have to take into account the rules about documentary evidence and contract. When the general partnership is deemed a legal person, the answer to questions of a procedural nature, such as whether an independent defense of all partners respectively is admitted, or whether a partner can be called into the case against the partnership and so on, will be different than when corporate personality is denied.77

196

   Autrement dit, dans tout jugement on se sert non seulement de la règle qui paraît directement applicable an cas, mais bien d’autres règles encore: l’ordre juridique est un tout. Dans toute décision relative à la vente, il faut appliquer aussi les règles concernant les conventions en général. Donc, si la vente à tempérament est une vente, il faut maintenir dans la décision sur un tel rapport la règle de la convention en général. Si la lettre de change est une preuve écrite d’une convention, on ne pourra répondre à aucune question concrète du droit de la lettre de change sans tenir compte des règles relatives à la preuve par écrit et aux contrats. C’est ainsi que varieront, selon que l’on admet ou non la personnalité juridique de la société en nom collectif, les réponses aux questions d’ordre procédural, comme celle de savoir s’il appartient aux associés individuels une défense indépendante dans un procès intenté contre la société, si un associé peut être appelé en garantie dans un tel procès, etc69

197

   But people will ask, is this not simply re-introducing the conceptual jurisprudence, which was just rejected? By no means, I would say. Its mistake is not that it uses a systematic way of conceptualizing when finding law — that is done by everybody — but that it uses it in the wrong manner and attributes decisive force to something, which is only a resource in the search for law. The mistake is not the use of a logical argument, but the incorrect use of it, not the acceptance of the method, but the subjection to it. This is the result of the, often adopted, intellectual attitude which surrenders easily to that which appears to us as logical necessity, as if to an absolute sovereign.

197

   On objectera peut-être: est ce qu’on n’introduit pas ainsi de nouveau la Begriffsjurisprudenz que l’on a rejetée tout à l’heure? Je pagina-68voudrais répondre: aucunement. C’est que nous ne reprochons pas à cette méthode de se servir d’une formation systématique de concepts pour la découverte du droit — tous le font — mais de s’en servir d’une façon fausse en attribuant une force décisive à ce qui n’est qu’auxiliaire pour la découverte du droit. La faute ne réside pas dans l’emploi du raisonnement logique, mais dans l’emploi abusif, non pas dans l’adoption de cette méthode, mais dans le fait de s’y assujettir. C’est la conséquence de cette attitude intellectuelle dont beaucoup témoignent, qui mène à se rendre si facilement aux apparentes nécessités logiques, comme à un souverain absolu.

198

The following argument seems conclusive: the association is not a legal person, therefore it doesn’t exist, to be able to inherit one has to exist, therefore the association cannot inherit. But the question is whether there isn’t a broken link in this chain, whether the fact that the association and the human being both are a person in respect of the law does indeed imply that “the existence” of natural persons and legal persons can be seen to be equal, and specifically whether from this conclusion we may derive that the appointment as heir is void. Before we accept this, we have to test the result in another way. The logical-systematic method exists next to other methods, it doesn’t exclude them.

198

Le raisonnement semble concluant: l’association n’est pas une personne morale, donc elle n’existe pas; pour recevoir une succession il faut exister, par conséquent l’association ne peut pas hériter. Mais la question est de savoir si la chaîne ne montre pas de rupture, s’il résulte du fait que l’homme et l’association sont, tous deux, des personnes devant le droit, que leurs „existences” doivent être mises sur le même plan et surtout, si l’on peut déduire de la conclusion la nullité de l’institution d’héritier. Avant d’accepter cette conséquence il importe de contrôler le résultat d’une autre manière encore. La méthode systématique et logique est juxtaposée aux autres, elle ne les exclut nullement.

199

   We have said that the search for law is the process of subsuming cases under rules. But as we have stated repeatedly it is more than this. It follows from this that the method of systematizing, the construction by which this logical activity proceeds, is not decisive in itself, just as any other activity is not.
   Before we further point out its significance, we still have to make some remarks about the construction.

199

   La découverte du droit — nous le répétons — consiste dans la soumission de cas donnés à des règles, mais, comme nous l’avons affirmé plusieurs fois, elle est plus que cela. Il s’ensuit que la méthode de la systématisation, de la construction, qui est un prolongement de ce travail logique, n’est en soi pas plus décisive que toute autre méthode.
   Avant de préciser sa valeur, il faut faire quelques remarques sur la construction.

200

§ 13 Construction (continued). Fiction.

   There are few writers who have said so many nasty things about the Begriffsjurisprudenz a as Jhering. As he grew older, he made bitter game of it. What he wrote about the construction in his first period, is still the best that has been stated about it up till now.78 Many things are out of date, but every systematician will have to agree with the three requirements to which, according to him, construction has to comply: that it covers the matter of positive law,that it is not internally inconsistent and that it also complies with aesthetic requirements.

200

§ 13 La construction juridique (suite). La Fiction.


   Peu d’auteurs ont dit autant de mal de la Begriffsjurisprudenz que Jhering. A un âge plus avancé, il s’est cruellement moqué d’elle. Pourtant rien n’égale les études consacrées à ce sujet, dans la première période de la vie de cet auteur.
70 Beaucoup de ce qu’il pagina-69a écrit est vieilli, mais à tout partisan de la systématisation peuvent, de nos jours encore, servir de modèles les trois exigences posées par lui pour la construction; elle doit être conforme au droit positif, elle ne doit contenir aucune contradiction et elle doit, en outre, répondre à des normes esthétiques.

201

   Covering the matter of positive law. Time and again a doctrine which was generally accepted appears not to cover the matter of positive law in its entirety; it has to yield to another doctrine, which doesn’t show the fault of its predecessor, but probably will in the end have its weak point too at a completely different spot, which will lead to its decay. When we restrict ourselves to the matter, which forms the content of legislation, there are in the law of recent days many examples of rejection of old and construction of new doctrines.

201

   Elle doit être conforme au droit positif. Or, toute nouvelle doctrine, généralement reçue pendant une certaine période, se trouve en contradiction avec le droit positif; elle doit céder devant une autre théorie qui ne présente pas le défaut de la précédente, mais qui aura peut-être, sur un tout autre point, un endroit faible, qui la fera tomber à son tour. Si nous nous bornons à la législation même, on voit foisonner les exemples de rejet d’anciens dogmes, d’élaboration de nouveaux dogmes dans le droit de ces derniers temps.

202

We will take an example from each of the volumes of the Asser Serie. When the doctrine is rejected that the association which lacks legal personality must be considered simply to be non-existent, this happens partly because this doctrine is inconsistent with what is written about corporate bodies in the Civil Code.79 When possession for one year is defended as a requirement for a possessory action, this happens because the doctrine, which defines any transient control as possession, is incompatible with the provision in the Civil Code, that a seizure against the will of the possessor does away with his possession only after a year of peaceful possession by the intruder.80

202

En voici tirés de chaque partie de ce traité élémentaire: si l’on rejette la théorie selon laquelle l’association sans personnalité morale est simplement censée ne pas exister juridiquement, c’est que cette opinion est contraire à l’art. 1er de la loi de 1855 en rapport avec le titre du Code Civil traitant des personnes morales.71 Si la possession annale est retenue comme condition des actions possessives, c’est que la doctrine qui qualifie de possession tout pouvoir passager, est incompatible avec la prescription de l’art. 601 C.c.n. (voir art. 2243 Ce.) aux termes duquel on ne perd contre sa volonté la possession que lorsqu’un autre prend possession et en jouit paisiblement pendant une année.72

203

When Houwing posits his new doctrine of force majeure, he leans in the first place on the text of the Civil Code and states that it is incompatible with the old doctrine.81 When Meijers decides that the debts of the deceased are only transferred to the heir after his acceptance, this is partly due to the words “who have accepted the inheritance” in the relevant provision of the Civil Code.82 When Anema confronts the material probative force of a deed with the formal one, which according to the prevailing doctrine of those days was the only one, then his argument is base on conformity with the Civil Code.83 And like this one can go on for ever.

203

Houwing, en présentant sa nouvelle théorie de la force majeure, s’appuie en premier lieu sur le texte de l’art. 1280 C.c.n. (voir art. 1147 Ce.) qu’il croit non conforme à l’ancienne théorie.73 Si, d’après Meijers, l’héritier n’est tenu des dettes du de cujus qu’après l’acceptation, ce qui amène cet auteur à élaborer une nouvelle conception de la saisine, il invoque, entre autres, l’art. 1146 C.c.n.: les héritiers qui ont accepté la succession contribuent au payement des dettes, etc.74 Lorsque Anema oppose l’une à l’autre la force probante matérielle de l’acte et sa force probante formelle — la seule, d’après la théorie pagina-70dominante de cette époque-là — c’est la réglementation positive de l’art. 1907 C.c.n. (art. 1319 Ce.) qui, entre autres, lui sert de base.75 Et on pourrait continuer cette énumération à l’infini.

204

   Doctrine is not allowed to contradict itself. Jurisprudence, the abstract view on law, and its summing up in one single concept ask for logical unity. What other than the objection against such an internal inconsistency made Hamaker reject the conception that the transfer of ownership of immovable property takes place by the entry of the deed in the registers? How could an alienator make a transfer through the act of a public servant, which is performed in virtue of an instruction by the acquirer?84And when many people refuse to accept the German concept of the owners mortgage, what else is driving them than the consideration that the mortgage as the entitlement to the property of another, as a restriction of ownership, cannot be in the hands of the owner? There is a logical inconsistency with which they cannot cope.

204

   La construction doit être exemple de toute contradiction. Iva théorie du droit, les propositions abstraites sur le droit, et leur synthèse dans un seul concept, doivent être un tout logique. N’était-ce pas l’inconvénient d’une telle contradiction qui amena Hamakër à rejeter la conception selon laquelle la propriété d’un immeuble se fait par transcription dans les registres? Comment l’aliénateur peut-il transférer la propriété par l’acte d’un fonctionnaire, accompli par celui-ci et en vertu d’un mandat émanant de l’acquéreur?76 Et si beaucoup condamnent la notion allemande d’une hypothèque du propriétaire, n’est-ce pas pour le motif qu’une hypothèque, droit sur le bien d’autrui, démembrement de la propriété, ne se conçoit pas dans les mains du propriétaire? Il existe ici une contradiction qu’ils n’arrivent pas à résoudre.

205

   Finally the aesthetic. What other than aesthetic requirements make us reject time and again a certain concept as being “artificial”? We want simplicity, we prefer clarity to the distorted. The science of law, like any other, stands in need of a clear exposition. The man of science is certainly not in the last place characterized by the power of imagination. This was probably never so powerful as with the Romans. Just think of the obligation as a legal bond (vinculum juris) and everything which is made intelligible for us by this. The association and the State are both persons similar to the human being from the legal perspective. Through this image something can be grasped which otherwise would remain dim and uncertain. By the imaginative force of language, it becomes possible to summarize rules and create new concepts in cases where we would otherwise remain stammering with ever more cumbersome phrases. Without image there is no creation of concepts; after what has been said, there is therefore no need to explain any further that the formation of concepts is not mere “fancy”, as is argued especially regarding the legal persons.

205

   Il y a enfin l’élément esthétique. N’est-ce pas pour des raisons esthétiques que nous rejetons toujours à nouveau certaines conceptions comme „apprêtées”? Nous souhaitons la simplicité, nous préférons le clair à l’artificiel. Comme toute science, celle du droit demande une représentation nette. Ce n’est pas en dernier lieu cet „art plastique” qui caractérise le juriste. Ce don ne s’est peut-être jamais manifesté avec tant d’éclat que chez les romains; que l’on pense seulement à l’obligatio comme juris vinculum”, comme „lien de droit”, et à tout ce qu’exprime cette image. C’est par la plasticité de la langue que nous sommes en mesure de coordonner des règles et de former de nouveaux concepts, alors que, sans elle, nous serions réduits à balbutier en des tournures de plus en plus compliquées. Pas de formation de concepts sans image. Que cette formation de concepts ne soit pas une pure „imagination”, critique professée justement à l’égard de la théorie des personnes morales, c’est évident d’après nos développements précédents.

206

   Jhering pointed out something else. It is what he called the law of economy, the necessity to master the matter with as few concepts as possible. The fewer, the more simple the coherence, the stronger the law forces itself on our mind, apt as the mind always is to think in logical schemes. The use of the concept of the legal person, the extension given to this by the foundation, is an example of how very different relationships can be controlled with the concept as an expedient. Also understanding both things and rights to fall under the same concept, which makes it possible to have the possession of rights exist next to the possession of things, and to apply the rules of possession to them and also to work with “rights on rights”, such as a pledge of a claim, and an usufruct of a right of emphyteusis.

206

   Jhering appela notre attention sur un autre phénomène. C’est ce qu’il nomma la loi de l’économie: la nécessité de dominer la matière entière par un minimum de concepts. Plus restreint est le pagina-71matériel, plus facile est la cohérence du tout, plus clairement le droit se présente à notre esprit habitué à penser en des schémas logiques. L’emploi de la notion de „personne morale”, son extension en matière de fondation, est un exemple de la méthode qui permet de régir au moyen d’un seul concept des rapports très disparates. Il en est de même pour la classification des choses et des droits sous la rubrique commune „de biens”, par laquelle on a pu mettre à côté de la possession des objets, celle des droits et y appliquer les règles de la possession, ainsi que pour le système de „droits sur des droits”, le droit de gage sur des créances, l’usufruit d’une emphytéose, etc.

207

There is ever more abstraction, an ever more tightly constructed building of the law. The course of the argument becomes more and more conclusive, it appears ever more convincing. The one is implied by the other with logical necessity, there seems to be not a single weak spot. But at the same time the danger increases that people forget, that the construction is an expedient and not a goal; that one loses sight of the fact that in such a logically built system the law is never absorbed completely. The chance increases ever more that essential elements are lost through this systematizing, that the construction is dominant were it should merely serve.

207

On abstrait alors de plus en plus; l’édifice du droit prend des contours de plus en plus nets. La démonstration devient de plus en plus pertinente et persuasive. Les conclusions s’ensuivent avec une nécessité logique, il semble qu’on ne puisse déplacer un mot. Mais, en même temps, on risque fort d’oublier que la construction est seulement un moyen et non pas une fin en soi et de perdre de vue que dans un tel système de structure logique le droit n’est jamais entièrement absorbé. Dans la même mesure s’agrandit la chance de voir se perdre des éléments essentiels, de voir la construction dominer dans des domaines où elle ne devrait que servir.

208

The objections are not raised from a logical perspective, but from a different angle: right and thing both united in the same concept — OK. In some cases this is a useful way of conceptualizing, but at the same time the chance is great, that it will be forgotten that there are differences between the one and the other and that as a consequence of this, the equalization of that which in the end is not equal, leads to injustice. An example is provided by the right of pledge. It is forbidden for the pledgee to appropriate the pledged property if the pledger doesn’t pay his debt. A pledge on a claim is a pledge like any other. Collection of the claim would mean an appropriation of the pledged property. This is why a pledgee is not allowed to cash the pledged claim when his debtor is overdue.85 The Supreme Court has decided accordingly.86A construction, which is correct, but which nevertheless has to be rejected; it collides with the aim of the granting of a pledge. It is understandable when, because of this, the method of construction is sometimes set aside completely and rejected as faulty; understandable, but incorrect: a science of law without construction is inconceivable.

208

Ce n’est pas du côté logique que se soulèvent les objections: droits et objets, „biens”, nous sommes d’accord, c’est une représentation très utile dans nombre de cas; cependant elle risque de nous faire négliger les différences entre l’un et l’autre concept, de telle façon que l’assimilation de deux éléments au fond inégaux conduit à l’injustice. Un exemple nous est fourni par le droit de gage. Le créancier gagiste ne peut pas s’approprier le gage si la dette n’est pas payée. Un droit de gage sur une créance ne diffère en rien d’un autre droit de gage. Le recouvrement de la créance constituerait une appropriation du gage. C’est pourquoi il n’est pas loisible au créancier gagiste d’encaisser la créance, lorsque son débiteur manque à ses obligations.77 La H.C. en a décidé ainsi.78 Construction parfaitement logique, mais qu’il faut cependant rejeter, parce qu’elle est contraire au but de la mise en gage. Il est fort compréhensible que dans pareilles hypothèses la méthode de construction soit enpagina-72tièrement écartée en raison de sa défectuosité. C’est compréhensible, mais inexact: la science du droit ne se conçoit pas sans la construction.

209

   The fiction shows most noticeably the inclination to systematize, to comprise the matter under as few rules and key concepts as possible. We distinguish between the fiction and the presumption. The presumption in turn is divided into the presumption for which counterproof is allowed (praesumptio juris) and the presumption for which this is not allowed (praesumptio juris et de jure). The former is nothing other than a rule about the division of the burden of proof: the legislator assumes the presence of certain facts or relationships: whoever claims otherwise has to prove this.

209

   C’est surtout dans la fiction que nous voyons la tendance à la systématisation; ici on s’efforce de soumettre la matière au nombre le plus restreint possible de règles et de concepts généraux. Il faut distinguer entre la fiction et la présomption. La présomption est subdivisée selon que la preuve contraire est ou non admise (praesumptio juris et praesumptio juris et de jure). Dans la première hypothèse, il s’agit d’une simple règle sur la charge de la preuve: le législateur présume la présence de certains faits ou de certains rapports; celui qui veut y déroger doit fournir la preuve contraire.

210

That the property is presumed to be unencumbered means nothing else than that whoever claims to be entitled to goods, held by somebody else, has to provide evidence for this entitlement. The child who is born during the continuance of a marriage is presumed to have the husband as father. If a husband wants to assert the opposite, he will have to prove this. The presumption for which counterproof is excluded draws near to fiction. The legislator posits a general rule; the difference is merely that he takes that which normally happens as point of departure regarding the praesumptio juris et de jure and assumes this to be the case in a situation which was probably different; however in the case of the fiction something is assumed to be the actual situation which is clearly not true. A donation to the children of the second spouse is considered to be an indirect favor to this spouse and is therefore punished with nullity in the Civil Code.

210

La règle: la propriété est présumée non grevée, a cette seule signification: celui qui prétend avoir un droit sur le bien d’autrui est tenu d’établir ce droit. L’enfant né pendant le mariage est présumé avoir pour père le mari. Si le mari veut soutenir le contraire, il en devra fournir la preuve. La présomption contre laquelle la preuve contraire n’est pas admise se rapproche de la fiction. Dans les deux cas, le législateur pose une règle générale. La différence consiste en ce que pour la praesumptio juris et de jure il part de ce qui se produit normalement; ce phénomène normal, il le suppose présent même là où il en serait peut-être autrement; dans la fiction par contre, il suppose réel, en pleine connaissance de cause, un fait qui ne l’est pas. Une donation faite aux enfants du second époux est censée constituer un avantage indirect pour cet époux et par conséquent est frappée de nullité (art. 238, 239 C.c.n. et art. 1950 C.c.n.).

211

We call this a presumption, because most probably the intention of the remarried person will be as the law presumes, — it would have to be called a fiction, if we didn’t try to find out if this intention actually existed. The law uses a pure fiction when it considers in art. 3 Civil Code the child with whom a woman is pregnant as being already born whenever this is in the interest of that child. A distinction which certainly exists and is explicitly stated, is put aside, to be able to make a whole set of rules applicable in a simple way. One has to take the interests of the unborn child into account; it is not easy to have an overview of and regulate all the cases in which this may be necessary. It seemed easier to consider the child as already born in all cases in which its interest would require this. The fiction makes an economic use of rules and concepts possible and in this respect, there is nothing against it.

211

Nous qualifions de présomption cette règle, puisqu’ordinairement, l’intention de l’époux remarié sera telle que la loi la suppose; cette règle devrait être qualifiée de fiction si cette intention était indifférente. La loi se sert d’une pure fiction, lorsque, dans l’article 3 C.c.n., elle considère l’enfant conçu, comme né, chaque fois que son intérêt l’exige. Une différence réellement existante et même expressément constatée, est écartée par la loi en vue de rendre applicable d’une façon bien simple toute une série de règles. Il importe de tenir compte des intérêts de l’enfant à naître; les cas où cela pourrait être nécessaire sont difficiles à embrasser du regard et à régler. Il a paru plus simple de considérer comme né l’enfant pour tous les cas où ses intérêts l’exigeraient. La fiction est le moyen qu’ impose le principe pagina-73de l’économie des règles et des concepts et en cela il n’y a rien à objecter contre son usage.

212

   But not only the legislator, the one who posits the rule with authority, uses the fiction, science also does. “Construction” and “fiction” merge. Is it fiction or construction when the act of the representative is said to count as the act of the one who is represented? Is it feigned here that the represented person acted, when his representative spoke certain words, or is “acting” understood to comprise not only what one does oneself, but also what one makes others do. In the construction there is an inherent element of fiction. To conceive of facts in terms of a rule, and of a concrete rule in terms of a general rule, it is necessary to put aside the particularities of that which is given. Application of law is not possible without simplification of the information.87

212

   Non seulement le législateur, celui qui pose la règle avec autorité, se sert de la fiction, mais la science du droit le fait aussi. Souvent des transitions se produisent entre fiction et construction. S’agit-il de fiction ou de construction lorsque, un acte du représentant est réputé valable comme acte du représenté? Feint-on ici que c’est le représenté qui agissait, lorsque son représentant exprimait certains mots, ou bien est-ce qu’on entend par „agir” non seulement ce que l’on fait soi-même, mais aussi ce que l’on fait faire? Il réside un élément de fiction dans la construction. Pour soumettre des faits à une règle, ou une règle concrète à une règle générale il est besoin de laisser de côté nombre de détails contenus dans l’hypothèse. Sans simplification des données, l’application du droit est impossible.79

213

The difference between this method and fiction is merely that the simplification which is made for the benefit of the construction leaves out part of the facts, while by the fiction the researcher adds facts which were not presented to him by the case. In my opinion this is never allowed. Every construction is allowed to have an element of fiction, it is never allowed to become a fiction, and this happens as soon as it assumes certain facts. The actual situation is the point of departure for law, it is not produced by it. It is noteworthy, however, how often such feigning happens. People want a certain result, because it appears to be fair and satisfactory: it is not attainable with the existing rules; by portraying the facts a little bit differently than they actually took place, the result can be obtained. Isn’t it natural that one will see the facts as one wants them to be, but as they certainly were not? Let it be clearly understood: I don’t say that any jurist does so consciously; everybody senses the unlawfulness of this method, but still it happens unconsciously continuously.

213

Cette méthode qui est suivie en vue de la construction diffère de la fiction en ce qu’on supprime une partie des faits; dans la fiction, en revanche, on ajoute des faits que le chercheur ne trouve pas dans l’hypothèse. A mon avis une telle méthode n’est jamais permise. Toute construction peut comprendre un élément de fiction, mais il est inadmissible qu’elle devienne fiction; or, il en est ainsi lorsque des faits sont supposés. Pour le droit, le fondement en fait est une donnée; le droit ne la crée pas. Cependant il est curieux de voir qu’on se sert très souvent de ces fictions. Ou vise à un certain résultat, parce qu’il semble équitable et satisfaisant; ce résultat, on ne peut pas l’atteindre à l’aide des règles qui existent déjà. C’est en considérant les faits tant soit peu autrement qu’ils se sont produits en réalité que le résultat peut être obtenu. Que fait-on plus aisément que de voir les faits tels qu’on désire qu’ils soient, alors qu’en réalité ils sont différents? Bien entendu, je ne dis pas que quelque juriste procède ainsi consciemment; chacun sent l’inadmissibilité de cette méthode, mais elle est sans cesse suivie inconsciemment.

214

Many examples can be enumerated. People want a certain legal effect in a contractual relationship; the parties were silent in respect of the relevant issue. How easy it is to state that the parties, who are presumed to have intended what the judge thinks they equitably ought to have intended, have indeed actually intended this, which means that they have agreed in conformity with what the judge decides to be equitable. Anyone who wants to verify this should inspect the administration of justice regarding the interpretation of contracts: how often it is stated that the parties are considered to have intended something, to which they simply have paid no attention when they entered into the contract? “Apparently” the parties have intended to apply Dutch, French or German Law, as it is said in the administration of justice of the International Private Law, while a research directed at the ideas of the parties would have revealed nothing other than a negative result: parties have agreed nothing about the applicable law, but from the perspective of his conception of justice the judge deems the applicability of the chosen law to be the best conclusion.

214

On pourrait citer un grand nombre d’exemples. Dans un rapport contractuel on désire un certain effet juridique: les parties ont gardé la silence sur le point principal. Rien de plus simple que la solution selon laquelle les parties, que l’on suppose avoir voulu ce que le juge croit qu’elles doivent vouloir d’après l’équité, ont en réalité visé et convenu, ce que le juge entend prononcer comme une conclusion équitable. Celui qui veut étudier l’emploi de ce procédé n’a qu’à contrôler la jurisprudence sur l’interprétation des conventions: ne voit-on pas souvent déclarer que les parties sont censées avoir voulu ceci ou cela, dont l’idée ne leur est même pas venue à la conclusion du contrat? Comme on dit dans la jurisprudence du droit international privé: les parties ont „évidemment” voulu l’application du droit néerlandais, français ou allemand, alors que des recherches éventuelles en vue de déterminer uniquement ce que les parties se sont représentées, seraient certainement restées sans aucun résultat: les parties n’ont rien convenu en ce qui concerne le droit à appliquer, mais le juge estima son choix du droit applicable, la conclusion la plus exacte selon sa conviction.

215

   Take note also in what way a new conception often forces its way. Partial dissolution of agreements appears to be desirable, it seems worth having a preservation for the past and a dissolution for the future. The doctrine on the applicable civil law opposes this conclusion. Non-performance is a resolutive condition and by the occurrence of that condition the agreement is dissolved in its entirety. It has been stated like this for years by doctrine and case law. Then it is pointed out by Suyling88 that the relevant provision in the Civil Code is regulatory law, which means that parties are only allowed to enter the setting aside of the agreement for the time to come in case of non-performance. Doesn’t it go without saying that when they didn’t do so, but when they have a relationship which is such that a dissolution of the contract as a whole would be inefficient and unjust, like with a supply-contract, they would have intended to do so, if they only had thought of it, and therefore (in fact) have intended it? The Supreme Court adopted this construction.89 It can be applauded that it did so; nevertheless, it is a fiction.

215

   Que l’on apporte aussi son attention sur la manière dont une nouvelle conception se fraye souvent un chemin. La possibilité de la résolution partielle des contrats paraît désirable, désirable aussi la conclusion: maintien du contrat pour le passé, résolution pour l’avenir. Mais la doctrine sur l’article 1302 C.c.n. (1184 Ce.) s’y oppose. La non-exécution est une condition résolutoire. Et, par l’accomplissement de la condition, la convention toute entière est résolue. Cela résulte de la loi (article 1301 C.c.n. —1183 Ce.). Durant de longues années, doctrine et jurisprudence se prononçaient en ce sens. Voilà que Suyling 80appelle l’attention sur le fait que l’article 1302 contient du droit supplétif, il est donc loisible aux parties de prévoir la résolution du contrat, en cas de non-exécution, uniquement pour l’avenir. Si elles ont omis cette clause et que le rapport soit de nature à faire considérer la résolution à effet rétroactif comme inutile et injuste, rien ne sera plus évident que d’admettre qu’elles auraient voulu cette clause, si elles y avaient pensé, et que, par conséquent, elles l’ont voulue. La H.C a repris cette construction 81 ; il faut l’approuver; cependant il s’agit d’une fiction.

216

   One can also think of the way in which beyond agreement guilt is feigned in order to decide an obligation to pay compensation in cases in which equity dictated it, but the strict system of the doctrine excluded it.90
   Such fictions have been of great importance for the development of law and they will continue to be so; they partly serve to solve the continuous clash between new requirements and the existing system, but they are fictions and therefore become useless, as soon as they are seen this way. For it is impossible to use such a fiction
consciously. It gains a character of untruth; it is no longer convincing as soon as it is recognized as such. As long as it is not understood, it is useful as transition; as soon as it is pointed out as such, it has to be rejected.

216

   Ou bien que l’on songe à la manière dont on a souvent construit, par voie de fiction, une faute extracontractuelle en vue de pouvoir conclure à une obligation de réparer, dans des hypothèses où pagina-75l’équité la dictait, alors que le système doctrinal étroit l’excluait. 82
   De telles fictions ont été d’une grande importance pour l’évolution du droit et elles le resteront; elles contribuent à résoudre le problème des interminables heurts qui se produisent entre les nouvelles exigences et le système en vigueur à un moment donné, mais elles sont toujours des fictions, c’est-à-dire qu’elles perdent toute valeur, lorsqu’elles sont comprises et appréciées comme telles. Car on ne peut pas se servir
consciemment d’une telle fiction. Elle a un caractère mensonger; elle cesse de convaincre, dès qu’elle a été reconnue. Bien que d’une utilité certaine pour une phase intermédiaire et tant qu’on n’a pas compris sa vraie nature de fiction, elle doit être rejetée dès qu’elle a été signalée comme telle.

217

   This is a requirement of truth, to which science will always bow. To hold on to a fiction in such a case is not only dishonest, it also hinders the development of law instead of advancing it. Once it is understood that it is the law and not the intention of the parties that asks for the application of a certain national law or which considers a partial dissolution possible, a further elaboration is only possible when people drop the fiction. Otherwise one remains in half truths.91

217

   C’est une exigence de véracité, devant laquelle la science s’incline toujours de nouveau. Si l’on continue quand même à ne pas démordre de la fiction, c’est non seulement manquer à l’honnêteté, mais encore entraver l’évolution du droit qu’on devrait favoriser. Une fois que l’on aura compris que c’est le droit et non pas la volonté des parties qui demande soit l’application de tel droit national, soit la possibilité d’une résolution partielle, l’élaboration de cette idée ne sera possible que lorsqu’on abandonne la fiction. Sinon on ne sortira plus des solutions de fortune.83

218

§ 14 Construction (continued). Correct and incorrect construction. The construction and the power of the legislator. Concept of law and the basic logical form of law (legal category).

   After this digression about the fiction, let’s return to the construction. There are still some questions to answer, which can be asked about its character.
   Firstly this one. Is it possible indeed to describe constructions as correct or incorrect, or is Tourtoulon
92 in the right, who surely doesn’t underestimate in other respects the value of this scientific work of systematizing, when he states that the one construction has not much more value than the other and that it is mere personal preference when one choses, accepts or rejects here?

218

§ 14 (Suite) Constructions exactes et inexactes. La construction et le pouvoir du législateur. Concept de droit et catégories juridiques.

   Après ces développements sur la fiction nous revenons à la construction. Il faut encore répondre à quelques questions qui pourraient se soulever sur sa nature.
   Première question: Peut-on en effet distinguer entre la construction exacte et la construction inexacte, ou est-ce que de Tourtoulon
84qui ne sous — estime pas d’ailleurs la valeur de ce travail pagina-76scientifique de systématisation — a raison, lorsqu’il dit que toutes les constructions ont la même valeur et que c’est seulement par préférence personnelle que l’on opte pour l’une ou l’autre, qu’on l’accepte ou la rejette?

219

   It is merely the question what one defines as “correct”. Every science has its own demands. Even now people are still inclined to identify the correctness of a scientific proposition, in whatever domain, with its provability in a mathematical sense. Apart from mathematics however, the search for and the acceptance or rejection of certain conclusions is in any science only partly the work of such an argumentation from one proposition to another93 we reach results in a different way rather than through a logical conclusive chain of arguments. A construction can never be proven. Already the fact that we can point out three elements in a construction: the covering of the matter, the logical unity and the form, and that between these three there is no fixed hierarchy, shows that we cannot be speaking of a logical argument here: the construction has to be like this and not otherwise. But this doesn’t mean that it is personal preference that decides a result of science.

219

   La question est de savoir ce que l’on entend par „exactitude”. Toute science a ses propres exigences à ce sujet. On tend toujours à identifier l’exactitude d’une thèse scientifique, dans quelque domaine que ce soit, et sa démonstrabilité au sens mathématique. Cependant, dans toute science en dehors des mathématiques, les recherches, l’adoption et le rejet de conclusions déterminées, ne sont qu’en partie l’œuvre d’une telle démonstration deductive;85 nous arrivons à des résultats par d’autres moyens que celui d’une chaîne ininterrompue de démonstrations logiques. Une construction n’est jamais démontrable. Déjà le fait que nous décelons dans la construction trois éléments: recouvrir la matière, constituer une unité logique et revêtir une certaine forme, et qu’il n’existe pas entre ces éléments d’ordre fixe, exclut l’idée d’une démonstration logique dans le sens: la construction sera telle et pas autrement. Il n’en résulte pas cependant qu’une préférence personnelle décide d’un résultat scientifique.

220

It is always the totality of the arguments which gives rise to the conviction — not only in the science of law. For us, therefore, the three elements together to which I referred. When Tourtoulon as an example, refers to Touillier’s construction of the marital community property, which according to the latter doesn’t start until the community is dissolved, it was not a personal aversion, but the logical contradiction inherent in this conception, which led to the general rejection of it by French jurists. On the basis of this defect we are entitled to say that this construction is wrong.

220

C’est toujours — et pas seulement dans la science du droit — l’ensemble des arguments qui provoque la conviction, c’est-à-dire pour nous, dans l’espèce, les trois éléments précités réunis. Lorsque de Tourtoulon cite comme exemple la construction de Touiluer selon laquelle la communauté entre époux ne commence qu’au moment de sa dissolution, ce n’est point par une aversion personnelle que l’on a en France rejeté cette conception, mais bien pour la contradiction logique qu’elle contient. C’est en raison de ce défaut que nous pouvons dire que cette construction est inexacte.

221

And if I may refer to myself once more — when I rejected the construction of the commercial partnership in terms of a community of joint hands and replaced it with the legal person, the reason for this was that it appeared to me that the construction of the legal person most correctly characterized and summarized the positive rules given by the judge-made law, such as the separate liquidation of the property of the partnership and the private property in case of bankruptcy, or the refusal of compensation of the debts of the partnership and private claims, or the fact there is no attachment for private claims to the property of the partnership etc. Most correctly in this respect means more in conformity with the positive matter.
   But there was something else that made me choose it. This construction not only covered the matter more adequately, it also made it possible to give a better answer to questions to which the answer had not yet been found, or at least the answer given was unsatisfactory, especially concerning procedural issues. “Most correctly” in this respect means most in conformance to justice.

221

Je me permets ici de nouveau de me citer moi-même. Lorsque j’ai rejeté la construction de la société en nom collectif comme une „propriété en main commune” et que je la remplaçais par celle de la personne juridique, le motif en était que — à mon avis — cette construction caractérisait et réunissait d’une façon plus exacte, c’est-à-dire plus conforme à la matière les règles positives élaborées par la jurisprudence à propos de cette société, liquidations séparées de la masse de la société et du patrimoine pagina-77privé, pas de compensation entre dette de la société et créance privée, défense de saisir cette masse pour des créances privées, etc.
   Un autre motif m’avait également conduit à cette opinion. Non seulement cette construction recouvrait mieux la matière positive, mais elle permettait aussi de mieux répondre à des questions restées sans solution ou sans solution satisfaisante, surtout à des questions de procédure. Mieux, cela veut dire plus conformément à la justice

222

We touch upon a problem here, which until now has not yet been discussed. A construction is only correct when we can work with it, when it not only makes that which is established as positive law more intelligible and imaginable, but also makes it possible to proceed i.e. to give satisfactory answers to open questions. In the end it is justice to which we aim. Because this justice demands that like cases are treated alike, we serve it by searching for similarity in the numerous data and by detecting it where it was not yet recognized. But as similarity is always relative, similarity in the dissimilar, there is not one result of constructive science, which in itself can be established with absolute certainty and it will be necessary to test if it is just. We will see in the course of this book how this happens. Here it suffices to point out that the construction will also have to serve the demands of justice.

222

Nous touchons ici un point non encore discuté. Une construction est exacte uniquement si elle peut nous servir d’instrument de travail, si non seulement elle rend plus compréhensible et représentable le droit positif constant, mais si elle nous permet en même temps d’avancer c’est-à-dire si elle donne des réponses satisfaisantes à des questions non résolues. Finalement c’est la justice à laquelle nous aspirons. Parce que la justice demande de traiter de façon égale des cas identiques, nous la servons en recherchant dans les multiples données celles qui sont identiques et en découvrant cette identité là où elle n’a pas encore été reconnue. Cependant, comme l’égalité est toujours de nature relative — égalité dans l’inégalité — aucun résultat de la science constructive n’est, en soi, d’une certitude inébranlable: il faudra donc en contrôler la conformité avec la justice. Nous verrons dans la suite de quelle manière ce contrôle s’effectue. Il suffit de souligner ici que la construction aussi doit être soumise à cette exigence de justice.

223

   People have expressed this by demanding that the construction should be efficient. This term can be useful, because it makes clear that in the law we are always oriented towards the future, a goal: to bring about a concrete law, to end a legal battle; but it is confusing when people understand efficient to mean freedom of choice and forget its ties with the positive data, with logical and aesthetical requirements. A construction, which enables a desirable result, but doesn’t take these requirements into account, is not a construction. It is nothing else than dictating a result and is worthless; it doesn’t explain why that result is desirable and therefore it will have no value for a new issue of law, that has not yet been decided.

223

   On a exprimé cette idée en demandant que la construction soit efficace. Ce terme peut être utile en ce qu’il fait ressortir que, dans le droit, nous travaillons toujours en vue de l’avenir, en vue d’un but: nous apportons du droit concret, nous mettons fin à des controverses juridiques. Cependant ce terme peut prêter à confusion quand on voit de l’arbitraire dans l’utilité de la construction et qu’on ignore qu’elle est liée aux données positives et qu’elle relève de normes logiques et esthétiques. Une construction qui permet d’arriver à un résultat désiré, mais ne répond pas à ces exigences, n’est pas une construction. Elle ne fait que dicter ce résultat mais reste sans valeur; elle ne fait pas comprendre pour quels motifs ce résultat est désiré; elle sera, enfin, sans intérêt pour de nouvelles questions juridiques, non résolues.

224

   The correctness of a construction is not only determined by these demands, but also by its meaning for the search for justice. When we speak of adequate and inadequate constructions, we have to keep in mind continuously that the science of law is always simultaneously: systematizing that which is and preparation of that which ought to be. The former is enclosed in the construction, but it is worthless if it is not done in view of the latter.
   We have come this far as to the question of correctness.
   Secondly, we have to describe the relationship between the constructive science of law and law somewhat further. This is best done by asking ourselves this question: the legislator (or whoever creates law) has the authoritative disposal of law; is it also in his power to determine the construction? Are we bound by his constructions?

224

   Mais l’exactitude de la construction se détermine non seulement par ces exigences, mais encore par sa valeur pour la recherche de pagina-78la justice. Si nous parlons de constructions valables et non-valables, il faut toujours avoir présent à l’esprit le principe selon lequel le droit est en même temps systématisation de ce qui existe déjà et préparation de ce qui doit être. La construction contient ce premier élément, mais elle est sans valeur, lorsqu’elle n’est pas employée en vue du second.
   Nous terminerons donc par là nos réflexions sur la question de l’exactitude de la construction.
   En second lieu il faut préciser le rapport entre la science constructive du droit et le droit, ce qui se fait, au mieux, en se posant la question suivante: Le législateur (ou celui qui, en dehors de lui, crée du droit) dispose du droit avec autorité; est-il aussi de son pouvoir de déterminer cette construction? Sommes-nous liés par ses constructions?

225

   People sometime make a sharp separation between law and the science of law. Kelsen94even goes as far as stating that the law comprises an “alogical material” and that it is the science of law which turns this into judgments and “Rechtssätze”. Those who see the construction, just like we do, as nothing other than the continuation of what the legislator does himself: regulating by general commands and prescriptions, cannot subscribe to this judgment. The one is an extension of the other. A modern Code is full of constructions and cannot be understood without knowledge of the science of law. When this is true, it is clear that we have to obey the legislator also when he uses constructions to command and prescribe. When it is written in the Code of Commerce that a company limited by shares is a legal person, this is without any doubt a construction. Then it is also clear that as far as any command is comprised in this statement, this article is as binding as the preceding one or the next one.

225

   On distingue parfois très nettement entre le droit et la science du droit. Kelsen 86 va même jusqu’à soutenir que le droit contient du „matériel a-logique” que la science juridique transforme seulement en jugements et „Rechtssätze”. Celui qui, comme nous, ne voit dans la construction qu’une continuation de l’activité du législateur même: réglementation par des commandements et préceptes généraux, ne peut pas souscrire à cette opinion. Une des activités forme le prolongement de l’autre. Un code moderne contient un grand nombre de constructions et on ne peut pas le comprendre sans connaître la science juridique. S’il en est ainsi, on comprend aisément qu’il faut obéir au législateur lorsqu’il commande ou prescrit à l’aide de constructions. Si, aux termes actuels de la loi, la société anonyme est une personne juridique, il s’agit sans aucun doute d’une construction, il est donc également certain que cette décision, pour autant qu’elle contient un commandement, nous lie, avec une force égale à celle des articles précédents et suivants.

226

   Yet there is a problem in this. We can clarify this with the help of the example, which we referred to earlier. We accept this statement readily, but this is easy for us, because the regulation of the company limited by shares is, in all its details, completely in accordance with this general statement and nothing is stated other than what science already accepted generally. But what if this had been otherwise? If the authority which creates the law — that in our example this is not the legislator, but the judge, doesn’t matter — decides that the general partnership is not a legal person, then we contest this conception and have no inclination at all to see it as binding. On the contrary, we think — rightly or wrongly, also this is unimportant — that this decision is contrary to the rules referred to above (block 221), which are posited by the same authority for this relationship, and we think that it has to be rejected as faulty for this reason.

226

   Cependant nous nous trouvons ici devant un problème, que nous pouvons indiquer à l’aide de l’exemple que nous venons de citer. Cette décision de la loi, nous l’acceptons sans peine, parce que la réglementation de la société s’accorde dans tous les détails avec pagina-79cette disposition générale et parce que la loi ne se prononce ici que conformément à ce que la doctrine avait déjà admis antérieurement. Mais s’il n’en avait pas été ainsi? Si le pouvoir créateur de droit — peu importe que dans notre hypothèse ce ne soit pas le législateur, mais le juge — décide que la société en nom collectif n’est pas une personne juridique, nous combattons cette conception et nous ne nous considérons aucunement liés par elle. Au contraire, nous estimons — à tort ou à raison, c’est encore indifférent — que cette décision est en contradiction avec les règles citées ci-dessus (page 76 (72)) établies pour ce rapport par la même autorité et que, par conséquence, elle doit être rejetée.

227

   Are we allowed to do so? How can this be reconciled? A decision of the law or of a judge has authority, and at the same time we say that it is faulty, incorrect, and by this we do not mean, that it shouldn’t be law, but that it isn’t law. How could a decision be at the same time binding and not-binding?
   To solve these problems, we have to dwell a little longer on the nature of the science of law. I do not mean legal history, legal sociology or legal philosophy, but the science of the positive law, in other words the science, which sets up the constructions dealt with in this paragraph. We have seen that the construction seeks the general in different regulations, climbs up from the particular to the general and tries to master the system of law with concepts, which are as abstract as possible.

227

   Ce rejet est-il admissible? Une règle légale ou une décision judiciaire présente une certaine autorité, mais en même temps nous les qualifions de fausse, d’erronée, et par cela, nous ne voulons pas dire qu’elles ne devraient pas être droit, mais qu’elles ne sont pas droit. Une sentence peut-elle être à la fois obligatoire et non-obligatoire?
   Pour résoudre ces difficultés, il faut réfléchir un moment sur la nature de la science du droit. Je ne pense pas ici à l’histoire du droit, à la sociologie ou la philosophie du droit, mais à la science du droit positif, c’est à dire à la science qui élabore les constructions dont nous traitons dans ce paragraphe. Nous avons vu qu’elle recherche les généralités dans plusieurs réglementations, qu’elle s’élève du particulier au général et qu’elle tâche de dominer le système juridique par des concepts les plus abstraits.

228

Finally, it encounters in this way concepts, which cannot be reduced any further. However, in doing so it has reached another level unnoticed, it doesn’t work any longer with the concepts with which a certain regulation of law is summarized, but with the logical basic forms of the law itself. When we say that the company that is limited by shares is a legal person, we have set such a step: the company limited by shares is a legal concept, person is a basic form. When we analyze the obligation and recognize a duty and a sanction in it, we also cannot reduce the duty any further; the legal duty is a basic form of law.

228

Finalement elle se heurte à des concepts, qui ne permettent aucune autre réduction. Cette activité l’a fait passer insensiblement sur un autre plan: elle ne s’y occupe plus de notions qui comprennent une réglementation juridique quelconque, mais des formes logiques fondamentales du droit lui-même. Lorsque nous disons: la société anonyme est une personne juridique, nous sommes passés sur ce plan: la société anonyme est un tel concept, la personne une telle forme fondamentale. Il en est de même pour l’analyse de l’obligation dans laquelle nous reconnaissons les éléments devoir et sanction; nous ne pouvons plus réduire le devoir; le devoir juridique est une forme fondamentale du droit.

229

   We can understand this contraposition between legal concept and basic form in the easiest way, when we see that we disengage ourselves completely from any system of positive law when we define the basic form. The character of a company limited by shares is determined by the positive law; we can talk about a company limited by shares according to Dutch or German law, but it makes no sense if we would say: according to German law the legal person is this, according to French law such; the description of the category has to be suitable for both. The other way round it also doesn’t make any sense to establish what the company limited by shares according to Dutch or English law may have in common. By doing this we do not come any further in a juridical sense, and cannot make any use of the concept, which is thus found.

229

   Nous pouvons mettre plus en lumière cette opposition entre concept juridique et forme fondamentale ou catégorie du droit, pagina-80lorsque nous voyons que, tout en déterminant une catégorie, nous nous dégageons entièrement du contenu de tout système juridique. C’est le droit positif qui détermine ce qu’est une société anonyme; nous pouvons parler d’une société de droit néerlandais ou de droit allemand, mais il n’y aurait aucun sens à dire: d’après le droit allemand, la personne morale est ceci, d’après le droit français, cela; la définition de la catégorie doit être conforme aux deux systèmes. Inversement il n’y a aucune raison de relever ce que les sociétés anonymes d’après les droits néerlandais ou anglais ont de commun. Juridiquement cela ne nous fait pas avancer d’un seul pas, le concept ainsi dégagé ne nous sert à rien.

230

The national law determines which phenomenon is a company limited by shares, also which phenomena are legal persons, but not what a legal person is. Do not think, however,95 that we attain this category by looking for the similarity in different legal orders, nor that these are therefore nothing other than categories which are more general than the most general in a specific system of law. Every legal system is certainly a system of commands and prescriptions; in this system it is a will that speaks to us, that demands obedience. Inside this whole we can systematize rules, but outside it there is no bond which connects these rules. Every legal concept contains a rule, which is binding. Where would this binding originate from if we were to go outside a certain system? For this reason, it is not possible to climb up legally speaking by further generalization to a general concept, which is valid for different systems. However, it is possible indeed to detect categories in those systems, which the human mind follows when creating law.

230

De droit national détermine ce qu’est la société anonyme, quelles sont les personnes juridiques, mais ne détermine pas le concept de personne juridique. Que l’on ne pense pas 87que nous découvrons ces catégories par la recherche de ce qu’il y a de commun dans plusieurs ordres juridiques et que par conséquent, elles sont d’une nature plus générale que les catégories les plus générales d’un système juridique particulier. C’est que tout système juridique est un système d’ordres et de prescriptions. Dans un tel système c’est une volonté qui demande obéissance qui s’adresse à nous. A l’intérieur de cet ensemble nous pouvons systématiser ces règles, mais en dehors il n’existe aucun lien les unissant. Il réside dans tout concept juridique une règle qui lie. D’où viendrait la force obligatoire, si nous nous mettions en dehors de ce système? Pour cette raison déjà, il est juridiquement impossible de s’élever par voie de généralisation à un concept général valable pour plusieurs systèmes. Mais nous pouvons très bien découvrir dans ces systèmes les catégories que suit l’esprit humain lorsqu’il crée du droit.

231

   Legal subject, object, legal relationship, subjective right, legal duty, injustice, also legal ordinance, authority of law, all these are categories, which have to be established by legal theory. This theory can be sharply distinguished from the science of the positive law, as it studies the concept of law in itself. The latter has been acknowledged already a long time ago; we can only say that something is positive law, if we have a criterion which we can use to recognize law; we can never derive it from the positive law itself. 96But the basic forms also cannot be deduced from any legal content; this can already be concluded from the fact that they are themselves without content: no duty for anyone can be derived from determining what a legal duty is. Who is bound, to which obligation, it all follows from the rules which are established by an authority and not from an analysis of the nature of an obligation.

231

   Sujet de droit, objet, rapport de droit, droit subjectif, devoir juridique, injustice, ordonnancement juridique et autorité juridique sont tous des catégories que la théorie du droit doit fixer. Cette théorie se distingue nettement de la science du droit positif. Cette théorie recherche enfin le concept du droit même, on l’a compris depuis longtemps, nous ne pouvons qualifier droit quelque chose pagina-81que lorsque nous disposons d’un critère auquel nous reconnaissons le droit; le droit positif ne nous fournit jamais un tel critère.88 Les formes fondamentales ne peuvent pas non plus être déduites d’un contenu juridique quelconque et cela parce qu’elles manquent déjà, en soi, de tout contenu; il ne découle aucun devoir, pour qui que ce soit, de la détermination du concept de devoir juridique. La réponse aux questions: qui est obligé?, à quoi est-il tenu?, résulte des règles établies par l’autorité et non pas de l’analyse de ce concept de devoir juridique.

232

In this respect law and language are similar: the human mind is bound to certain conditions regarding the forms which it uses when making law or language. These we find everywhere: it is rather the existence of such a category that makes a comparison possible, as remarked correctly by A.Reinach 97 than that it results from a comparison and generalization of the content of different legal regulations of different countries and times. But this doesn’t mean that the categories can be known apart from the positive law, least of all, as Stammler98 says, that they can be derived from a conceptual analysis of law. But it is not the positive law in itself which is the object of study of legal theory, neither is it the positive law of a certain people, nor that of many peoples and times, but the positive law as an expression of the law-creating mind.

232

Il en est pour le droit comme pour la langue: l’esprit humain est soumis à certaines conditions lorsqu’il forme soit le droit, soit la langue. Ces conditions, on les retrouve partout. A. Reinach 89 a remarqué à juste titre que ces catégories ne constituaient pas le résultat d’une comparaison et d’une généralisation du contenu de réglementations juridiques de divers pays de diverses époques mais qu’au contraire c’étaient elles qui nous permettaient d’entreprendre de telles comparaisons. Mais ce n’est pas dire que les catégories sont connues en dehors du droit, moins encore, comme le veut Stammler90qu’elles peuvent être déduites d’une définition du droit. Or, ce n’est pas le droit positif en soi qui fait l’objet de la théorie du droit, ni le droit positif d’une nation déterminée, ou de beaucoup de nations et d’époques, mais le droit positif comme manifestation de l’esprit créateur du droit.

233

The theory searches for the categories used by the human being when he takes a legal decision, not in the positive law but in relation to the positive law. The categories are an element of the function of our mind, which we try to understand; the legal theory is related to logic and philosophy of language. When we conceive of its task in such a way, it makes no sense to ask, as de Tourtoulon99 did — and answered in the affirmative — if the categories would also be in force, if there were no positive law. Surely, they are the conditions of positive law; as assumptions of the positive law, they precede the law logically — as is said — but it wouldn’t even have been possible to question their existence, had there been no positive law.

233

La théorie du droit ne cherche pas les catégories à l’intérieur desquelles joue l’activité de l’homme lorsqu’il dit le droit. Elles forment un élément de la fonction de notre esprit, élément que nous essayons de comprendre; la théorie du droit est apparantée à la logique et à la philosophie du langage. Si nous voyons ainsi sa tâche, la question soulevée par de Tourtoulon 91 et à laquelle il répond par l’affirmative — c’est-à-dire de savoir si les catégories vaudraient même en l’absence de tout droit positif —, me semble vide de sens. Elles sont certainement des postulats du droit positif; étant présupposées pagina-82dans le droit positif elles précèdent logiquement le droit, mais la question de leur existence ne pourrait même pas être posée, s’il n’existait pas de droit positif.

234

   When we keep all of this in mind, it is also possible to answer the question regarding the value of the constructions made by the legislator. The legislator is bound by the categories, which are studied by legal theory. It is simply impossible for him to put them aside, just as it is impossible that somebody could choose not to use the forms of our thought which logic uncovers, or those of the language which are studied by the philosophy of language.

234

   Si l’on a tout cela présent à l’esprit, il sera possible de répondre à la question de la valeur des constructions dont se sert le législateur. Celui-ci est lié par les catégories que recherche la théorie du droit; il ne saurait pas les ignorer, pas plus qu’on ne saurait se passer arbitrairement des modalités de la pensée, qui sont mises à nu par la logique, ou de celles qu’étudie la philosophie du langage.

235

   As legal theory pertains to knowledge, it is also clear that statements of the legislator on this subject will make no sense and will have no more value than the statement of any human being. A legislator, who plucks up the courage to determine what a legal duty or a legal person is, acts foolishly. His word is spoken into thin air and will meet no response. Therefore, this never happens, or hardly ever. But the legislator does repeatedly make statements in which he refers for his prescriptions to the legal categories, which are used in them, thus making the step from concept to basic form to which we referred above. The provision which states that the company limited by shares is a legal person is one of these.

235

   Comme il s’agit dans la théorie du droit d’un savoir, il est évident que toute sentence à ce propos, émanant du législateur, n’a pas plus de valeur que celle de n’importe quel individu. Un législateur qui se permet de définir le devoir juridique ou la personne morale, commet une sottise; c’est une affirmation en l’air, qui reste sans écho.
   Aussi cela ne se produit presque jamais. Par contre on voit souvent le législateur proférer des sentences où il rattache ses prescriptions aux catégories juridiques dont il s’est servi pour leur élaboration; il passe alors du concept à la forme fondamentale, comme nous l’avons indiqué ci-dessus. La disposition: la société anonyme est une personne juridique en fournit un exemple.

236

We can interpret such a statement in two ways; on the one hand it is a prescription, command, declaration of will, on the other hand it is a scientific proposition. As a declaration of will it has to be interpreted like any other and has the same authority as scientific proposition it is open to the same criticism to which any scientific statement is subjected. When we assent to the proposition, there is no further trouble. When we reject it, this is not only important for science, but it also affects the statement as prescription. The reason for this is that the rejection confronts us with a contradiction.

236

Une telle règle a pour nous une double acception: c’est un précepte, un ordre, une déclaration de volonté d’une part, un jugement scientifique de l’autre. En tant que déclaration de volonté elle doit être interprétée comme telle et son autorité est celle de toute autre déclaration de volonté; par contre, comme jugement scientifique elle est sujette aux mêmes critiques que tout autre sentiment exprimé par la science. Si nous approuvons ce jugement, aucune difficulté ne surgit; si nous le rejetons, notre réprobation importe non seulement pour la science, elle touche en même temps le jugement en tant que prescription.

237

Let’s take again the example of the general partnership, and again I ask the reader to pay no attention to the fact that this relationship is determined by the judiciary and not by the legislator. If people find this is difficult, consider that the law once said what is now taught by the doctrine of judge-made law. It is this: on the one hand it says that the general partnership is not a legal person, on the other that rules about bankruptcy, compensation and attachment are in force, by which the company is distinguished from the partners. If it is true that these rules are only intelligible when we assume that the category of the legal person is applied here, the first statement cannot be scientifically true, but then it also loses its authority as a prescription, because it contradicts the latter.

237

Reprenons l’exemple de la société en nom collectif, de nouveau je prie le lecteur d’ignorer que c’est la jurisprudence et non pas le législateur qui règle ce rapport. Que ceux pour qui cette abstraction présente quelque difficulté s’imaginent que la loi contient ce que professe la jurisprudence sur ce point: d’une part que la société en nom collectif n’est pas une personne juridique, d’autre part qu’il faut lui appliquer les règles de la faillite, de la compensation et de la saisie, de sorte qu’on pagina-83sépare la société des associés. S’il est exact qu’on ne peut comprendre ces dernières règles qu’en admettant ici l’emploi de la catégorie personne juridique par la jurisprudence, la première déclaration (la société en nom collectif n’est pas une personne juridique) devient scientifiquement erronée; cependant elle perd aussi de son autorité en tant que prescription puisqu’elle est contraire aux règles précitées.

238

For the one who seeks the law then there is only the question left to which he must attribute value in his search for law: to the rules, which contain certain positive statements about certain legal effects, or to the abstract prescription, which is in conflict with these. He cannot follow both. In my opinion it is without doubt that the latter has to be rejected because it is scientifically incorrect100 and because in essence it was nothing other than a statement about scientific truth, that only gained another meaning as a result of the person who made it.

238

Pour celui qui recherche le droit il ne reste qu’à savoir à quoi il faut attribuer de la valeur pour cette recherche: aux règles contenant certaines sentences positives sur quelques rapports juridiques; ou à la prescription abstraite contraire à ces règles. Il ne peut pas suivre les deux à la fois. A mon avis il n’est point douteux que cette dernière prescription doit céder le pas en raison de sa fausseté scientifique, car, par essence, elle n’est qu’une déclaration scientifique de vérité qui n’est revêtue d’une importance spéciale que du fait de la personne de son auteur.92

239

   It is here that the power to have disposal of the law finds its limit. It is bound to the logical forms of the law. These are an “a priori” for that power, in the same way as there is a social and ethical a priori for it. Both these will be further elaborated in the course of this book, here we are only concerned with the logical conditions of every legal judgment.

239

   L’autorité qui dispose du droit trouve ici ses limites, elle est liée par les formes logiques du droit, qui constituent pour lui un „a priori”, comme il existe pour lui aussi un „a priori” social et moral dont nous traiterons plus amplement ci-dessous. Nous nous sommes bornés ici aux postulats logiques de tout jugement de droit.

240

   One should realize however that by pointing out the categories, one has by this alone said nothing yet about the substance of the law. It is not possible to derive any concrete legal provision from the categories. These are completely empty. Again, there is always the danger that a category of legal theory is treated as if it is a concept of positive law enabling the deduction of certain conclusions. Nobody has had such a sharp eye for the nature of the categories and legal theory as A.Reinach; especially he, however, has fallen prey to this mistake so badly.101 As a consequence, people have also lost sight of that which is certainly the pre-eminent importance of his distinction between legal theory and science of positive law.

240

   Cependant, il ne faut pas perdre de vue que la détermination des catégories en soi ne dit rien du contenu du droit, on n’en peut déduire aucune prescription concrète, elles sont entièrement vides. Il existe toujours le danger de traiter la catégorie comme un concept de droit positif et d’en tirer certaines conclusions par voie de déduction. Personne n’a examiné les catégories de la théorie du droit avec autant de précision que A. Reinach; pourtant c’est justement lui qui est le plus tombé dans cette faute.93La conséquence en était qu’on a aussi négligé les autres éléments très importants de la distinction élaborée par cet auteur, entre la théorie du droit et la science du droit positif.

241

   At the end of this paragraph there is nothing left for us to say, but a short summary of what we have established about the significance of the construction for the finding of law. The finding of law cannot do without the construction, because the law has to be understood as a unity; the construction, however, cannot do without the theory, because when further systematizing it, has to fall back on the categories of the law, produced by the function of the human mind. The law is found conclusively only when it is also understood. As long as we are confronted with something we sense more or less vaguely, but do not see clearly, we are not yet completely convinced. We ask further: we think about the matter fully until we can unify everything with the help of the basic forms. However, we must always realize that no attempt will ever reach this goal. The law will never be completely absorbed by the system, if only, because it varies and changes every day.

241

   A la fin de ce paragraphe il ne nous reste qu’à résumer brièvement les résultats de nos développements sur la signification de la conpagina-84struction pour la découverte du droit. Cette découverte ne peut pas se passer de la construction, parce qu’il faut comprendre le droit comme un tout; la construction ne peut se passer de la théorie, parce qu’en poussant la systématisation elle est obligée de recourir aux catégories du droit, qui sont données par la fonction de l’esprit humain même. Le droit n’est effectivement trouvé que lorsqu’on l’a compris. Tant que nous nous trouvons devant une matière que nous ne sentons que plus ou moins vaguement, et dont nous n’apercevons pas clairement le fond, nous ne sommes pas complètement convaincus. Nous demandons plus que cela: nous continuons de méditer la matière, jusqu’à ce que nous puissions, à l’aide des formes fondamentales, la réunir en un tout. Mais nous devons être conscients de l’insuffisance des tentatives faites dans ce but. Le droit n’est jamais contenu tout entier dans le système, ne fût-ce que pour le seul motif qu’il varie et change d’un jour à l’autre.

242

It is impossible to give a short answer when asked for which regulations the construction has a great value and for which a small one. It can be useful everywhere. It can only be stated that it’s meaning — and thus also the meaning of finding law with the help of systematizing — increases the more the legislator has expressed himself abstractly, and thus himself has started to systematize. For us its importance is greatest in the law of obligations. When the legislator establishes a general part, as the German legislator did, it will only be possible to understand this and therefore to apply it, when the method of finding law is strongly constructive. For such rules the grammatical interpretation does not have much significance; these rules enforce an interpretation, which attempts to reach its results by intellectual efforts of a logical nature.

242

   Il est impossible d’indiquer brièvement les réglementations pour lesquelles la construction est d’une grande valeur ou seulement d’une valeur réduite. Elle peut être utile partout. On peut remarquer seulement que son importance — et par cela aussi celle de la découverte du droit par voie de systématisation — augmente dans la mesure où le législateur s’est exprimé d’une façon plus abstraite et qu’il a donc entrepris lui-même de systématiser. Pour nous son importance est la plus considérable dans le droit des obligations. Quand le législateur, comme en Allemagne, se met à élaborer une „partie générale”, celle-ci ne pourra être comprise et, par conséquent, être appliquée, qu’au moyen d’une découverte du droit de caractère strictement constructif. Pour de telles dispositions, l’interprétation philologique est de peu d’intérêt; elles exigent une interprétation qui s’efforce d’atteindre sou but par un travail intellectuel de nature logique.

243

§ 15 Analogy. Refinement of law. Principle of law.

   It is possible that a legal question in a concrete case can neither be answered with the help of interpretation of the law according to common parlance or the intention of the legislator, nor with systematic interpretation.
   We already saw that people often seek refuge in analogy. To return to the example that was used there: the law determines the consequence for the tenancy agreement when a leased property is sold: the legal relationship that existed between the vendor-landlord and the tenant, will exist henceforth between the latter and the purchaser. However, what if the landlord doesn’t sell his house, but gives it away, leaves it as a specific legacy or brings it in as capital in a company? What will be the consequence of this for the tenancy agreement? The answer according to case law is that even then this agreement will pass on to the one who obtained the ownership of the real estate. We are confronted here with analogy; a rule is applied in a case that is not covered by it according to the wording or intention of the rule, as far as this can be known, but which is similar to the case that is covered by such rule. What is the argument that supports this method?

243

§ 15 L’analogie. ,,La particularisation” du droit. Les principes de droit.

   Il se peut qu’on n’arrive pas à résoudre une question juridique concrète à l’aide d’une interprétation de la loi d’après l’usage ou l’intention du législateur, ou d’une interprétation systématique.
   Comme nous l’avons vu au paragraphe 1, on recourt dans ces
pagina-85cas-là le plus souvent à l’analogie. Nous reprenons l’exemple cité: la loi règle les effets, pour le bail, de la vente d’une chose louée: le rapport juridique qui existait entre le bailleur et preneur existera désormais entre celui-ci et l’acheteur (art. 1612 C.c.n., 1743 Ce). Mais que se passera-t-il lorsque le bailleur ne vend pas sa maison, mais la donne, la lègue ou l’apporte en société? Quelles sont alors les conséquences pour le bail? La jurisprudence répond: dans ces cas aussi le bail passe à l’acquéreur de l’immeuble. Nous nous trouvons ici en présence de l’analogie: une règle est appliquée à un cas, qu’elle ne régit pas d’après la lettre ou d’après l’intention (pour autant que celle-ci est connaissable), mais qui ressemble au cas réglé par la loi. Sur quoi se fonde cette méthode?

244

   Sometimes analogy is really close to the grammatical interpretation. The boundaries of the meaning of a word are not fixed forever; it is possible that the wording of some legal prescription comprises more than usual; the application of the legal rule itself can lead to an extension of that domain, however there will always be a boundary here, set by the parlance in general and by the legal rule in particular. What is our legitimation to apply a (legal) prescription to a case for which no legal rules are made? Donation, legacy or capital put into a company are not the same as selling and yet we assume that a rule of selling applies to these actions. Why?

244

   Parfois elle approche de l’interprétation philologique. Des limites de la signification d’un mot ne demeurent pas constantes; il se peut qu’un mot d’une disposition légale quelconque ait plus de sens qu’il n’en contienne ordinairement, l’application même de la loi peut opérer l’extension de ce domaine, mais il reste toujours des bornes mises par l’usage en général, par la loi en particulier. A quel titre appliquons nous une règle à un cas non-réglé? Donation, legs ou apport en société ne constituent pas une vente, pourtant la règle de l’art. 1612 vaut également pour ces actes. Pourquoi?

245

   The answer will have to be, that treating similar cases equally lies in the nature of finding law according to a general regulation in the written law.102 However, is there really similarity; did we not just say that donation and providing capital to a company are not the same as sale? If we answer this in the affirmative, this means that we deem unimportant whatever difference there may be between these actions in this case. However, we can only reach that conclusion by analyzing the legal rule that we are considering applying. In the clash between the interests of the one who has purchased a property and doesn’t want to bother about a tenancy agreement he didn’t make, and the one who had obtained a right to a property and doesn’t want to bother about a contract of sale made afterwards by his landlord, the law puts the latter first.

245

   On doit certainement répondre qu’il résulte de la nature de la découverte du droit — sur la base de la réglementation générale que donne la loi — de traiter des cas égaux d’une façon égale. 94Mais, existe-t-il ici une égalité puisque nous venons de dire que la donation et l’apport en société ne constituent pas une vente? Si nous répondons pourtant par l’affirmative, c’est que nous jugeons ici sans importance les différences — quels qu’elles soient par ailleurs — entre ces actes juridiques; et nous ne saurions arriver à cette conclusion que par une analyse de la règle de l’article 1612 C.c.n. Dans le choc des intérêts opposant l’acheteur d’un objet, qui veut ignorer le bail qu’il n’a pas conclu lui-même, au preneur qui, ayant acquis un droit sur cet objet, n’est pas disposé à tenir compte de la vente postérieurement contractée par le bailleur, la loi donne la priorité à celui-ci.

246

The tenant’s enjoyment during the period for which he rented is assured. His interest prevails. But why only in relation to that of the purchaser and not to that of other acquirers? There is nothing in the purchase and its difference with the donation which could explain this. What the meaning can be of the fact that the acquirer got the property by virtue of purchase, we cannot understand; it doesn’t matter for these relations. In other words: we think we are justified to climb up from the particular rule for sale to a general rule for alienation, to see the sale as nothing more than a coincidental element, which was taken as point of departure by the legislator, solely because it occurs most frequently.

246

Elle assure au preneur la jouissance pendant la durée du bail. Ce sont ses intérêts qui prévalent. Mais pagina-86pourquoi ne primeraient-ils que ceux de l’acheteur et non pas ceux d’autres acquéreurs? Rien dans la vente ou dans sa différence avec la donation ne le justifie. Nous ne voyons pas ce qu’ importe le fait que l’acquéreur ait acquis la chose en vertu d’une vente: pour ces rapports cela est indifférent. En d’autres termes: nous nous croyons autorisés à monter de la règle particulière de la vente à une règle générale pour l’aliénation et à ne voir dans la vente qu’un élément fortuit, que le législateur avait devant les yeux au moment de la formation de cette prescription, uniquement parce que c’est la forme d’aliénation la plus fréquente.

247

   According to this view, finding law by analogy is closely related to finding law by construction. From the concepts of donation, sale and providing capital to a company, we construct the concept of alienation, with the help of which we form a particular rule into a general rule and conclude that the law is applied by analogy. With construction we subsume a case under a general rule; with analogy we convert a particular rule into a general one, which is not written down in the law, and then derive from this general rule a conclusion in a particular case: first from sale to alienation, then from alienation to donation, providing capital, and then also to specific legacy.

247

   La découverte du droit par analogie, prise ainsi, est étroitement apparentée à celle par voie de construction. Des notions donation, vente, apport, nous construisons une notion: aliénation, à l’aide de celle-ci nous déduisons une règle générale de la règle particulière et nous concluons à l’application de la loi par analogie. Dans la construction, nous soumettons un cas à une règle générale; dans l’analogie nous réduisons une règle à une règle générale non écrite dans la loi et de cette règle générale nous concluons au cas particulier: de la vente à l’aliénation d’abord, de l’aliénation à la donation, à l’apport en société ensuite et, enfin, au legs.

248

   The pendant of analogy is the refinement of law. In analogy a rule that was more or less particular is generalized, in the refinement of law a general rule is limited by particular exceptions. We have already cited the example of the limitation of damages if there is co-debt on the part of the plaintiff. We could add the example of the limitation of the statutory regulation of the notice of default, which is also due to case law. This regulation acknowledges only one exception to the requirement of a notice of default as a condition for compensation of damages; namely, when the obligation itself entails the generation of default by simply exceeding the period. In practice several exceptions are accepted, such as that notice of default is not needed in the case of positive breach of contract, when the debtor has admitted to be in default. The reader who wants to trace the slow development of this refinement of law, should read the articles of H. L. Drucker in the Rechtsgeleerd Magazijn of 1909 and 1910.103

248

   Comme nous l’avons indiqué au § I, le pendant de l’analogie est „la particularisation du droit”. Dans l’analogie, on généralise une règle plus ou moins particulière, dans „la particularisation du droit” on restreint une règle générale par des exceptions particulières. Nous avons cité à ce propos l’exemple de la règle de l’art. 1401 C.c.n. (1382 Ce.) qui souffre exception en cas de faute de la victime: on pourrait ajouter la restriction apportée par la jurisprudence aux règles de la mise en demeure (articles 1274, 1279 C.c.n.). Ces règles ne contiennent qu’une seule exception à l’exigence de la mise en demeure comme condition de la réparation des dommages: lorsque l’obligation porte que le débiteur sera en demeure par la seule échéance du terme (Cc. 1139). La pratique admet plusieurs autres exceptions: pas de mise en demeure en cas de rupture positive du contrat, lorsque le débiteur a reconnu ‘être en demeure, etc. A ceux qui voudraient étudier la lente évolution de cette particularisation du droit, nous recommandons la lecture des articles publiés par H. L. Drucker dans la Rechtsgeleerd Magazijn de 1909 et 1910.95 pagina-87

249

In a methodological sense there is a strong analogy here with the analogy. Regarding the refinement of law, we also come to our conclusions by analysis of legal rules and by understanding these as stemming from a general foundation. Here, however we don’t do this to establish the equal in the unequal, but rather the unequal in the equal. Even in the case of co-debt the injured party can invoke the letter of the law which prescribes compensation for damages, but this rule — although it may be general — is in its turn derived from a more general one: where the guilt is, there the damages should be.104 And this principle requires that a distinction will be made between cases in which the injured party is to blame and cases in which this is not so. In the same way people look for the foundation of the provisions for notice of default and find this in the rule that only the debtor who knew that an action was required from him at that moment has to pay damages for doing nothing. But if this is correct, this means that the one who has declared that he will not perform, cannot expect that he still will get a warning.

249

Du point de vue méthodologique il existe ici une forte parenté avec l’analogie. Dans la’ „particularisation du droit” aussi nous arrivons à nos conclusions par une analyse de la réglementation légale que nous réduisons à un fondement général. Cependant, ici, ce procédé sert non pas à déceler l’égal dans l’inégal, mais à constater l’inégal dans l’égal. La victime d’un acte illicite, qui est elle-même en faute, peut aussi invoquer la lettre de l’art. 1401 C.c.n., mais cette règle — quelque générale qu’elle soit — est à son tour une conséquence de la règle plus générale encore. Toute faute entraîne réparation.96 Et ce dernier principe demande de distinguer entre les cas où il y a faute de la victime et ceux où cette faute est absente. De même le fondement des dispositions relatives à la mise en demeure se cherche et se trouve dans la règle selon laquelle est seulement tenu à réparation du dommage le débiteur qui, sachant qu’il doit agir à un certain moment, reste néanmoins dans l’inaction. Mais, si cela est exact, il en résulte que celui qui a expressément refusé d’exécuter l’obligation ne peut pas exiger qu’on lui adresse une sommation.

250

   The construction is a classification: we aggregate certain concepts and arrange them in a hierarchical order in which the higher comprise the lower. Analogy and refinement of law take place with the help of such a classification, yet their nature is different. Here we reduce certain rules to other ones which have a more general meaning and which are understood as the foundation of the rules of positive law. For example, we see in the general rule that the tenant has to prevail over the acquirer the foundation for the rule of positive law that purchase does not break rent and in the general rule that where the guilt is, there in the end the damages should be the foundation for the positive law settlement of compensation in tort. We certainly do not always realize this; we are inching onwards here, as ever; we see more similarities, than we can comprise effectively in a formula, but this doesn’t alter the fact that analysis of what we do when using analogy, always leads to this conclusion.

250

   La construction est une classification; nous groupons des concepts déterminés et les classons selon les notions supérieures dans lesquelles ils sont contenus. L’analogie et „la particularisation du droit” se font, il est vrai, au moyen de cette classification, cependant elles sont d’une autre nature. Nous réduisons ici des règles déterminées à d’autres d’une portée plus générale et dans ces dernières nous voyons le motif des règles exprimées dans le droit positif. C’est ainsi que nous considérons la règle, selon laquelle le bailleur primera le preneur, comme le fondement de la règle de l’art. 1612 C.c.n.; la règle: qui se rend coupable d’une conduite reprehensible sera finalement obligé de réparer le dommage, comme le fondement de l’art. 1401 C.c.n. etc. Nous usons de cette méthode souvent d’une façon inconsciente: nous procédons ici, comme ailleurs, en tâtonnant, nous apercevons plus de ressemblance que nous ne saurions pagina-88en réunir dans une formule péremptoire, mais cela n’empêche pas que l’analyse de notre activité analogique nous conduise toujours à la même conclusion.

251

We are looking for the ratio legis, as it was called in the past. Now it is possible to reduce again the rule that was indicated as foundational to another rule, and so we can go on, but also here, just as when searching for the general concept to which a particular concept can be subordinated, we come to a point where we can’t go further and here, like there, when we have reached that point we have come to another level. We have come to that point here, when we formulate a statement, which is for us — people of a certain time living in a certain country with a certain system of law — immediately evident. Where the guilt is, the damages should be is such a statement. We call this a legal principle.

251

Nous cherchons ce qu’on appelait jadis ordinairement la „ratio legis”. Or, cette règle, indiquée comme fondement dans le sens précité, peut à son tour être ramenée à une autre et ainsi de suite, mais ici encore, comme pour la recherche d’un concept général sous lequel un autre peut être classé, nous arrivons à un point que l’on ne peut pas dépasser et qui est situé sur un autre plan. Nous sommes passés sur ce plan lorsque nous dressons un jugement qui pour nous, hommes d’une époque déterminée, vivant dans un pays déterminé, sous un système déterminé, est évident. La maxime: „Tout auteur d’une faute est obligé de réparer le dommage”, en est un exemple. Nous appelons un tel jugement évident „un principe de droit”.

252

A legal principle is not a legal rule. Were it a rule, it would be so general, that it would either say nothing or too much. Direct application through subsuming a case under a principle is not possible, for this the principle must firstly turn into a rule by adding a more concrete content. When forming such rules principles will clash; one will push in this direction, the other in that direction. The principle is therefore not law, but no law can be understood without these principles. They are the orientations which our moral judgment requires from the law, general conceptions, with all the arbitrariness which their general character brings about, but which still cannot be missed In the principle we touch on the moral element in law, just as in the basic form we touch on the logical. In the end finding law calls on our moral judgment. This happens in the first place when a concrete case is decided — this issue will be treated later on — but it also happens when one is trying to trace a legal principle in the system of law. Then we can only indicate something which is ethically accepted by us.

252

Un principe de droit n’est pas une règle juridique. Si c’était une règle, sa nature serait tellement générale qu’il dirait trop, ou qu’il ne dirait rien du tout. L’application directe d’un principe en y soumettant un cas donné, est impossible; elle doit être précédée par la formation de la règle au moyen d’un contenu plus concret. Cette formation fait se heurter les principes; ils agiront tous dans des sens opposés. Le principe n’est donc pas droit; mais le droit ne se comprend pas sans ces principes. Ce sont des tendances dont notre esprit moral demande la présence dans le droit; des généralités avec toute la relativité qui leur est propre, mais dont on ne peut pas se passer. Dans le principe nous touchons l’élément moral du droit, comme dans la forme fondamentale l’élément logique. Finalement la découverte du droit en appelle à notre esprit moral. Elle le fait en premier lieu dans la décision concrète — nous en traiterons ci-dessous — mais elle le fait aussi lors de l’investigation du principe de droit dans le système juridique. Comme tel nous pouvons indiquer seulement ce que nous approuvons moralement.

253

   It is one of the most important functions of legal science to trace the legal principle in the positive law. It is truly not only important when we are confronted with the question whether we will apply some legal provision by analogy or whether a limitation of the general rule through refinement is allowed; also in the systematic arrangement, when we combine certain provisions, we ask ourselves if they stem from the same principle and therefore can agree with such a combination. Each time we hark back to the legal principle.

253

   Une des principales fonctions de la science juridique, c’est la recherche du principe de droit dans le droit positif. En effet, cette recherche importe non seulement lorsque nous nous trouvons devant le dilemme d’appliquer ou non par analogie une disposition légale quelconque, ou de restreindre une règle générale par „particularisation”, mais aussi pour la systématisation, donc lorsque nous combinons certaines prescriptions, nous posons la question de savoir si elles découlent du même principe, et, par conséquent, si elles pagina-89supportent une telle combinaison. Nous recourons chaque fois au principe de droit.

254

   It could be that we find the legal principle by pointing out the common element in provisions which at first sight have nothing to do with each other. J. H. Thiel105 previously had luck this way when he uncovered the principle of the protection of the good faith of third parties against the actions of the contracting parties both in the law relating to bills of exchange, to the acquisition of ownership and in art. 1910. This principle contains the idea that when a party assumes that a relation between certain parties is in fact as it appears to be, he may trust this appearance and is protected against the contracting parties as a consequence of the way they arranged the outer appearance of their legal relationship, in as far as he acts on the basis of this trust.

254

   Il se peut que nous trouvions le principe de droit par l’indication de ce qu’ont de commun des réglementations apparemment disparates. Ce fut ainsi qu’autrefois J.H.Thiel97 eut la main heureuse en découvrant le principe de la protection des tiers de bonne foi contre les actes des parties dans la réglementation de l’obligation cambiaire, dans celle de l’acquisition d’immeubles et dans l’art. 1910 C.c.n. C’était l’idée selon laquelle celui qui, en vertu de la réglementation apparente d’un rapport juridique entre certaines personnes et la croyant identique à son apparence, peut lui faire confiance et est protégé contre les parties, lorsqu’il agit en vertu de cette confiance.

255

The principle can be pointed out in numerous other relations. Once uncovered it throws light on provisions which had not yet found a sufficient explanation, such as, for example, the protection of a third party, who obtains a movable property from someone who turns out not to be the owner, against the owner who reclaims the property. The same principle can be used fruitfully in further research. I thought for example that I could apply it when discussing the issue of retrospective force in the case of a dissolution of a sale of immovable property and the influence of this on the property rights, which third parties have acquired after the sale.106

255

On peut indiquer ce principe dans de nombreux autres rapports; une fois découvert, il fait la lumière sur des réglementations restées sans explication satisfaisante, sur l’art. 2014 C.c.n. par exemple; il est de grande utilité pour les autres recherches. Aussi j’ai jugé utile de m’en servir lorsque je traitais de l’effet rétroactif de la résolution, selon l’art. 1302 C.c.n., de la vente d’un immeuble et de ses effets relatifs aux droits acquis postérieurement par des tiers sur cet immeuble. 98

256

    The rule in the Civil Code that “possession amounts to perfect title” can be regarded as a statement of principle. When the legislator gives a formulation which is so general, that direct application by way of subsuming is not possible, then it is a principle.107 We are confronted here with the line between rules which are kept general, and principles. Those who think that the provision in the Civil Code implies that the possessor of movables is also proprietor, may call it a legal rule, although in my opinion they will be helpless when applying this in our system of law. Others will believe, like I do, that the provision sums up two rules in one i.e. 1.“the person who in good faith obtains a movable in return for payment from somebody who is not the proprietor, will become proprietor” and 2.“the possessor of a movable is presumed to be the proprietor of it”. They will conclude that the unification of these two rules in one formula indicates a legal principle and that this legal principle is on the one hand related to the principle of the protection of good faith of third parties and on the other hand to the idea of the so-called conservatism in law (beati possidentes).

256

   L’article 2014 lui-même peut être considéré comme l’affirmation d’un principe. Lorsque le législateur profère une sentence d’une généralité qui en exclut l’application par subsumptio, il s’agit d’un principe. 99Nous sommes ici à la frontière entre les règles conçues en termes généraux et le principe. Celui qui pense que l’article 2014 C.c.n. (2279 Ce.) dit que le possesseur de meubles en est également le propriétaire, peut bien qualifier cela règle de droit, encore qu’il fût, à mon avis, sans défense lorsqu’il applique cette règle dans notre système. Il en est autrement pour ceux qui partagent mon opinion selon laquelle dans cette prescription deux règles sont réunies: premièrement: la propriété d’un meuble est transférée par acquisition de bonne foi et à titre onéreux a non domino, et deuxièmement: le possesseur d’un meuble est présumé en être le propriétaire; ils verront dans la réunion de ces deux règles, dans la pagina-90formule: „en fait de meubles possession vaut titre”, l’expression d’un principe de droit qui tient à la protection des tiers de bonne foi d’une part, à l’idée dite „conservatrice” dans le droit („beati possidentes”) de l’autre.

257

    Two other legal provisions, the first in the Civil Code and the second in the General Provisions Act, obviously are nothing more than general assertions: 1. that one is bound by the agreements that one concludes and must perform them good faith; 2. that agreements that are contrary to the law or morality have no legal force. The rediscovery in our days of the extension of the contractual obligation outside the contractual content and at the same time its limitation by the principle of good faith, is of extraordinary importance for private law. But the regulation, which is founded on this, only gains actual meaning if the principle is elaborated in specific provisions. What use has the principle, when it is not actualized in particular rules?
   In the end it is possible that the legal principle is neither explicitly stated, nor derivable from specific provisions, but that it is a basic assumption of the regulation of a legal domain as a whole, or sometimes of the law as a whole. In procedural law the principle of the equality of the parties is an example in this respect, entailing the requirement to give both parties equal opportunity to defend their point of view (
audi et alteram partem). Another example is the aphorism: if no interest, no action. In the penal law the assertion: no liability under criminal law without guilt is an example of such an implicit principle,108 while in the end the binding by the law itself can also be considered such a principle.

257

   Les articles 1374 C.c.n. (1134 Ce.) et 14 de la loi A.B. ne sont certainement que des „affirmations de principe”. La redécouverte, de nos jours, de l’extension de l’obligation contractuelle au delà du contenu contractuel et en même temps de ses limites, par le principe de la bonne foi, est d’un intérêt primordial pour le droit privé. Mais la réglementation qui s’appuie sur ce fondement ne prend un contenu positif que lorsqu’elle descend du principe au particulier. A quoi bon le principe s’il n’est pas réalisé dans des règles particulières?
   Il se peut enfin que le principe de droit n’ait pas été affirmé, ou ne puisse pas être déduit de dispositions déterminées, mais qu’il soit la présupposition servant de point de départ à la réglementation de tout un domaine de droit, ou du droit entier. La procédure nous offre l’exemple du principe de l’égalité des parties, la nécessité qui en résulte de leur donner également l’occasion de défendre leurs points de vue (audi et alteram partem); à ce titre on peut citer aussi l’adage: pas d’intérêt, pas d’action. Dans le droit pénal c’est l’adage: „pas de responsabilité criminelle sans faute” qui constitue un exemple d’un tel principe inexprimé
100, il en est encore ainsi pour la soumission à la loi même.

258

   The thesis that there are implicit principles, and that these do not turn into legal rules simply by formulating them in written law, but rather that this can only happen through the particularization in case law, does not mean that an explicit statement of the legislator would be undesirable. Just as we have disengaged ourselves from the conception that there exist no legal rules outside the written law, we also have to let go of the idea that everything which the written law has taken up is a legal rule.
   It is a question of the technique of legislation whether a certain principle has to be formulated or can be assumed tacitly. If both rules, indicated above, had been included in the written law, the principle that possession amounts to perfect title could surely be missed.

258

   La thèse selon laquelle il existe des principes non exprimés et qui ne deviennent pas des règles de droit par leur seule incorporation dans la loi — ce qui ne se fait que par leur spécialisation dans la jurisprudence — n’implique pas qu’une sentence expresse du législateur soit inopportune. Nous nous sommes détachés de l’idée selon laquelle il n’existe pas de règles juridiques en dehors de la loi, de même il faut abandonner la conception qui tient pour règle juridique tout ce que la loi contient.
   C’est une question de technique législative que de savoir si un principe doit être exprimé ou bien s’il doit être présupposé tacitement. Si l’on incorporait dans la loi les deux règles, formulées
pagina-91ci-dessus, relatives à la possession des meubles, on pourrait se passer du principe de l’art. 2014 C.c.n.

259

If however, the Civil Code had not mentioned the principle of good faith explicitly, it is very questionable whether it would have been as pioneering in our new case law as it has been now. It would not have been impossible; the analogous principle, which is not formulated in the written law, that misuse of law is not protected, proves this. But still we may doubt if in that case it would have gained such significance. Moreover the formulation is important because of our present system of cassation, as it brings the principle under the control of the Supreme Court: in the end it may be desirable to recognize the principle beyond all doubt, to confer a special authority to that principle. 109

259

Mais si l’article 1374 C.c.n. n’avait pas mentionné le principe de la bonne foi, celui-ci n’aurait très probablement pas eu le vif succès dont il a été couronné dans notre jurisprudence moderne. Ce succès n’était pas impossible, il est vrai, comme le prouve le principe analogue d’après lequel l’abus de droit n’est pas protégé, principe qui n’est pas non plus exprimé dans la loi. Cependant on peut douter que ce principe eût gagné cette importance. Son incorporation présente, en outre, un intérêt pour notre système de cassation, en ce que son maintien est aussi soumis au contrôle de la Haute Cour; enfin, cette incorporation peut être désirable en vue d’en assurer l’observation et de lui conférer une autorité particulière.101

260

   A legal principle is thus an assertion about the positive law that is immediately evident. Although we find it in the positive law, in the system of rules, decisions and institutions in their totality, it transcends the positive law by pointing to the moral judgment, the division between good and evil, in which the law is founded.
   Just as the category is the form by which the logical function of our mind establishes itself in the law, so the legal principle is the result of the ethical function. The moral judgment penetrates the law through the principle. The ethical character of the principle implies judging and this entails the possibility of gradation. There are different kinds of principles. There are those which we categorize as such because their generality makes it impossible to simply apply them to cases, even though they still contain strong elements of specific regulations (like the principle that possession amounts to perfect title). There are others, which express nothing more than that certain fundamental moral requirements also have to be obeyed in the law (like the principle of honesty and authenticity that considers every deceit to be contrary to good faith). The one is not only more general than the other, it is also esteemed higher. In the process of finding law the lower will have to give way to the higher. Accordingly, they are evident in a different way, the one will be immediately evident to everybody, the other only to those who know the system throughout.

260

   Le principe de droit est donc une sentence de droit positif évidente. Nous le trouvons dans le droit positif, dans l’ensemble du système de règles, de décisions et d’institutions, mais, ayant une portée qui dépasse le droit positif, il tient à la morale, à la distinction du bien et du mal qui est à la base du droit.
   Tout comme la catégorie est une forme par laquelle la fonction logique de notre esprit se manifeste dans le droit, le principe de droit est un produit de la fonction éthique. C’est par le principe que la morale pénètre dans le droit. Il résulte de sou caractère éthique que le principe emporte une appréciation et, par cela, qu’il implique la possibilité de différences de degré. Il y a différentes espèces de principe. Il en est que nous qualifions tels parce qu’ils échappent, à cause de leur généralité, à toute application par simple subsumptio, mais qui contiennent cependant de forts éléments de réglementation particulière, par exemple le principe de l’article 2014 C.c.n. Il en est aussi qui se bornent à demander qu’on obéisse, dans le droit également, à certaines normes morales fondamentales (tel le principe d’honnêteté et de véracité, selon lequel tout dol est contraire à la bonne foi). Non seulement un principe est plus général que l’autre, mais on l’apprécie aussi souvent comme supérieur. Dans la découverte du droit, le principe supérieur primera l’inférieur. Il en résulte qu’ils peuvent varier aussi selon leur degré d’évidence; un principe sera évident pour tous, un autre uniquement pour celui qui possède le système juridique.
pagina-92

261

   The search for the principle is an activity of the intellect and the most important work done by the science of law, because the principle has to be tracked down in the system of positive law, the totality of the legal order, when it is not explicitly stated, while it has to be tested against this whole when it is explicitly stated. But at the same time this activity is completely irrational, because what can be recognized as a principle is only that which is accepted by the researcher as evident to his own moral consciousness.
   With this we touch on the question that we can ask here in the same way as above concerning the logical form: is the legislator bound by these principles or can he reject them? This question needs another answer here than given there, because here it has to do with both science and judging.

261

   La recherche du principe est un travail intellectuel et l’un des plus importants travaux de la science juridique, parce qu’il doit être découvert dans le système positif, et dans l’ensemble de la réglementation juridique lorsqu’il n’a pas été expressément prononcé. S’il a trouvé son expression il faut encore le comparer avec cet ensemble; mais cette recherche est en même temps parfaitement irrationnelle, en ce que l’explorateur peut reconnaître seulement comme principe ce que sa conscience morale accepte comme évident.
   Nous touchons ici la question, qui s’est déjà posée pour la forme logique: est-ce que le législateur est aussi lié par ces principes, ou peut-il les rejeter? Puisque
et la science et l’appréciation sont ici en jeu, une réponse autre que celle donnée pour la forme logique s’impose.

262

   The legal principle is found in the law. The legislator has power over the law, he can insert the principle in the positive law and also take it out. The principle of art. 2014 could disappear from our law, no one will doubt this. But our question is not settled with this simple remark.
   Firstly because it is possible that the formulation of the principle is contrary to the specific regulation. The principle is a principle of the law in its totality. When it is followed in specific provisions, in the case law or in the execution of law, then it is a principle of positive law, even if the written law would expel it. And vice versa: when the specification is absent, even the most explicit formulation wouldn’t turn a formula into a legal rule. This becomes particularly clear, when the principle is written down in the law, but doesn’t contain the detailed regulation and leaves this to others, in the first place the judge. The wife has to obey her husband, according to the Civil Code. This is meant to specify a legal principle; it is a dead letter. It is not possible to refer to the case law, in which the principle should have been made into legal rule; this case law doesn’t exist. And nobody should say that although there is no such case law it would be possible to elicit it any moment, nor that it therefore could be concluded that the legal principle is law as long as it is formulated in the written law.

262

   Le principe de droit est trouvé dans le droit. Le législateur dispose du droit, il peut incorporer le principe dans le droit positif ou l’en éloigner. Le principe de l’article 2014 peut disparaître de notre loi, personne n’en doute. Mais notre problème n’est pas tranché par cette simple remarque.
   Car, premièrement, l’expression du principe et la réglementation particulière peuvent se trouver en contradiction. Le principe est un principe du droit en son entier. S’il est observé dans des dispositions particulières, dans la jurisprudence et dans le maintien du droit, alors c’est un principe de droit positif, même si la loi le bannissait, et, inversement, si la spécialisation du principe fait défaut, la formation la plus expresse ne fait pas de cette formule une règle de droit. Cette éventualité se manifeste surtout lorsque le principe est écrit dans la loi, il est vrai, mais que celle-ci n’en contient pas la réglementation particulière et la laisse à d’autres, en premier lieu au juge. La femme doit obéissance à son mari, dit l’art. 161 C.c.n. qui veut exprimer ainsi un principe de droit; c’est lettre morte. On ne peut pas citer les sentences judiciaires qui devraient tirer des règles de droit de ce principe; elles n’existent pas. Qu’on ne dise pas que ces sentences, bien que faisant défaut, sont susceptibles d’être provoquées à chaque instant; que, par conséquent, le principe de droit est du droit, tant qu’il se trouve dans la loi.

263

Anyone who argues this loses sight of the difference between legal rule and legal principle. A legal rule doesn’t lose its validity when it is not applied (Law on General Provisions); a legal principle however will not be law as long as it is not applied, since an authority other than the legislator has to formulate the rule. And now it is certainly true that the judge has to respect the principle which is formulated in the law, but the authority exercised by the legislator here has a quality which differs from the one exercised in the rule that is a command or prescriptive. The principle is guidance, it cannot require unconditional obedience, precisely because it is nothing more than a principle. Only a command, a prescription, can be obeyed, not a formulation of a principle. A judge who sets aside a principle doesn’t fail in his duty by this alone. He indeed has to have good arguments for this, in this respect he is bound by the opinion of the parties concerned; when a principle is at stake with a purport as wide as the one concerning the obedience of the married woman he is bound to what can be called the legal conscience of a certain time in a certain people. We will return to this below, here it is enough to conclude that when the law declares a principle, this doesn’t turn it into law

263

Un tel raisonnement méconnaît la différence entre principe de droit et règle de droit. Une règle légale ne s’éteint pas par non-application (art. 5, Loi A.B.), le principe de droit, dont une autre autorité que le pagina-93législateur doit tirer la règle, ne sera pas droit, tant que ces règles ne sont pas formées. Sans aucun doute, il faut admettre que le juge doit respecter le principe incorporé dans la loi, mais l’autorité du législateur est ici d’une nature autre que celle qui se fait sentir dans la règle qui est commandement ou précepte. Le principe est une directive, il ne peut demander une observation inconditionnelle, précisément parce qu’il n’est que principe. On ne peut obéir qu’à un commandement, à un précepte, non pas à une affirmation de principe. Un juge qui écarte un principe ne manque pas à son devoir uniquement de ce fait. A cet effet, il doit invoquer de bonnes raisons, il est vrai, il est aussi lié par l’opinion des intéressés et, pour un principe d’une aussi vaste portée que celui de l’obéissance de la femme mariée, par ce qu’on peut appeler la conscience juridique d’une certaine nation à une certaine époque. Nous reviendrons ci-dessous sur ce point; il suffit de constater ici que la simple formulation légale d’un principe de droit n’en fait pas du droit.

264

   In the preceding section §14 we saw that the power of the legislator is halted by the logical function of the human mind. He has no power over our scientific opinion, our establishment of truth. He does have power over our desire and judgment of conduct, but when he formulates a principle, which he doesn’t specify in positive rules, the principle will turn into law only then when it is accepted by those to whom the elaboration has been left. When the word of the legislator doesn’t reverberate, it remains a hollow bawl. But what if the legislator does not only declare the principle, but also refines it into details — must it then be recognized, even by him for whom, according to his own opinion, it is not evident?

264

   Au paragraphe précédent, nous avons vu que le pouvoir du législateur s’arrête devant la fonction logique de l’esprit humain. Il n’a aucune autorité sur nos jugements dans les domaines de la science et de la vérité. Il dispose de notre volonté et de notre appréciation des conduites, mais lorsqu’il pose un principe, sans le développer dans des règles positives, ce principe ne deviendra droit qu’à condition d’être accepté par ceux à qui ce développement est confié. Si les paroles du législateur n’ont pas d’écho, elles restent des phrases creuses. Mais comment, lorsque le législateur ne se borne — pas à proférer le principe, mais lors qu’il le détaille en même temps — ce principe doit-il être reconnu par ceux-mêmes qui ne le jugent pas évident?

265

   We meet an extremely difficult issue here, which pertains to the nature of the law itself. Law is positive rule, imposed as such from outside, which imposition can be established scientifically; at the same time it is prescriptive rule, which only has validity when the requirement to obey is recognized by the person who seeks the law in a concrete case. What if these two requirements collide with each other, if the one is satisfied and not the other? In this book, in which we did not examine the binding force of law, but took it as a starting point, as a foundation of our present system of private law, we have to accept that the positive rule has to be applied, even if the person who applies the law deems it immoral; but what about the principle which is embedded in and forms the background of these rules; do we have to recognize it too and use it in every case when finding law, or should we restrict ourselves to the acceptance of the rules which are written down and are we allowed to reject any consequence from the principle which is incorrect according to our opinion?

265

   Nous touchons ici une difficulté très délicate qui réside dans le droit même. Ive droit est la règle positive imposée comme telle du dehors et dont l’imposition peut être constatée scientifiquement, mais en même temps c’est une règle exprimant un devoir, qui a force seulement lorsque celui qui cherche le droit concret reconnaît ce devoir. Que se passera-t-il si ces deux exigences entrent en conflit, s’il n’est satisfait qu’à l’une d’elles? Que la règle positive, bien qu’elle semble immorale à celui qui applique le droit, doit pourtant être appliquée, nous devons l’admettre comme fondement de notre système de droit privé actuel dans notre ouvrage, où, au lieu d’exapagina-94miner la force obligatoire de la loi, nous l’avons présupposée. Mais, que dire du principe, caché dans et derrière des règles: faut-il le reconnaître, l’employer à toute découverte du droit, ou est-ce que nous avons à nous borner à accepter ces règles écrites, et sommes-nous libres de rejeter toute conséquence d’un principe, à notre avis erroné ?

266

   One thing has to precede the answer to this question. There are different levels in the merit we give to principles, we said; this is also the case in the rejection. It is possible that we deem a certain principle to be less correct, that we would have preferred both principally and specifically a different regulation of a certain matter, but that we nevertheless bow to that regulation, because we recognize this regulation as regulation simply in view of the authority from which it stems. To a certain extent we can accept that which is not evident to us, but which we understand to be evident to others. But it is also possible that we think the principle so objectionable, that it shouldn’t be called law according to us.

266

   Une seule observation doit précéder la réponse à cette question. Nous disions qu’il y a des degrés dans notre appréciation des principes de droit: il en est de même pour le rejet de ces principes. C’est ainsi que nous jugeons parfois peu heureux un certain principe et que nous aurions préféré une autre réglementation de quelque matière, non seulement quant à son développement, mais aussi d’un point de vue de principe. Cependant nous la respectons, parce que nous en reconnaissons la valeur en tant que réglementation, rien qu’en considération de l’autorité dont elle émane. Nous arrivons à accepter en quelque sorte ce qui pour nous n’est pas évident, mais dont nous comprenons l’évidence pour un autre. Par contre, il arrive aussi que nous estimions un principe tellement inadmissible, que nous ne l’appelons plus droit.

267

   Only in the last case do we encounter our problem. There exists an important difference of opinion about this.
   If one thinks that with the assertion: true or not true, positive law or not, the final word is said in the science of law, and if during the examination of an issue of law one excludes the moral judgment i.e., the question about justice, then every principle which during this inquiry is pointed out in the system of law is law. For me it is not clear how any activity in the administration of justice or in the science, which is preparatory for the administration of justice, is possible from this perspective. Over and over again the question is asked whether a conclusion is satisfying, in the making of a decision
this satisfaction of the moral judgment in the end always gets the upper hand.

267

   C’est dans ce dernier cas seulement que nous nous trouvons devant le problème mentionné ci-dessus qui a suscité de vives controverses.
   Si l’on pense pouvoir dire le dernier mot dans la science juridique par des jugements de ce genre: ceci est vrai, ou ceci n’est pas vrai; c’est du droit positif ou cela n’est pas du droit positif, et si l’on rejette le jugement moral, l’aspect de justice lorsqu’on examine une question juridique, alors est droit tout principe qu’on découvre dans le système du droit. Je ne vois pas comment on pourrait accomplir, en partant de ce point de vue, un travail de jurisprudence ou un travail scientifique préparant la jurisprudence. C’est que l’on demande, toujours à nouveau, qu’une conclusion soit „satisfaisante”; dans la formation de la décision, c’est toujours cette satisfaction qui l’emporte
finalement pour l’esprit moral.

268

My whole argument purports to show how in this decision there is still something other than compliance with certain data which are established by intellectual research. If this is correct, the discussed point of view has to be rejected already for this reason alone. Nevertheless this objectionable conception is adhered to by numerous jurists, not only by the so-called positivists110 who think that the task of the science of law is accomplished when it is established what the law is on the ground of some authoritative phenomenon (written law or custom), but also by all those who make a sharp separation between valid law and desired law, i.e., positive and “richtig” law, to use an expression of Stammler, and who accept the latter as criticism of the positive law or guidance for the creation of new rules, but do not recognize it as an important factor for the finding of law in a concrete case. An exception to the latter are those cases in which the positive law refers explicitly to just law.111 For those who, like us (see §§ 1 en 2), think that the application of law always the finding of law implies and that the sharp separation of activities, which is assumed by these thinkers, is not possible, this conception is highly objectionable.

268

Toute ma démonstration tend à faire ressortir que cette décision contient encore d’autres éléments; qu’elle ne se borne pas à être conforme à certaines données, résultats d’une recherche intellectuelle. S’il en est ainsi, ce seul motif suffit déjà à faire abandonner ce point de vue. Cependant cette conception inadmissible est adoptée par de pagina-95nombreux juristes, non seulement par les „positivistes” 102 qui pensent que la science juridique n’a d’autre mission que de constater ce qui est droit en vertu d’un phénomène quelconque pourvu d’autorité (la loi ou les usages), mais aussi par tous ceux qui distinguent nettement entre le droit en vigueur et le droit „désirable”, le droit positif et le droit, dit: „richtig”, pour reprendre le terme de Stammler. Ces auteurs reconnaissent ce dernier droit comme critère pour le droit positif, comme directive pour la formation de nouvelles règles, mais non pas comme facteur pour la découverte concrète du droit, sauf dans les cas où la loi renvoie expressément au droit, dit „richtig”.103 Une fois pour toutes, cette conception doit être rejetée par ceux qui, comme nous, croient que l’application du droit est toujours la découverte du droit et que la distinction nette, dont partent ces penseurs, n’existe pas.

269

   All these authors subject themselves to the legal principle that is unambiguously formulated by the authority. They cannot do otherwise; for them it is law simply because the authority has declared it. However, the person who thinks that the law participates in moral life, that the legal decision is rooted in the moral judgment, cannot accept a principle, which he rejects in his conscience as objectionable, as a principle of law. He has to put it to the test of what his conscience asserts, no matter whether he recognizes this assertion itself as the highest authority, or thinks that it in turn is subjected to a higher order and can only make its influence felt when it is anchored in this order. The former is the opinion of many types of idealists, the latter is the Christian conviction. For both an immoral principle — formulated and particularized in specific rules by whichever authority — is never law.

269

   Tous ces auteurs s’inclinent devant le principe de droit que l’autorité a clairement exprimé. Il ne sauraient pas faire autrement; pour eux, c’est du droit, parce que l’autorité le déclare. Par contre si l’on croit que le droit tient à la vie morale, que la décision juridique est enracinée dans l’esprit moral, on ne peut pas accepter comme tel le principe de droit qu’on rejette dans sa conscience comme détestable. On doit soumettre ce principe au contrôle du jugement de sa conscience, soit qu’on reconnaisse ce jugement comme l’autorité suprême, soit qu’on l’estime à son tour soumis à un ordre supérieur, de telle façon que ce jugement ne peut avoir de valeur que lorsqu’il s’appuie sur cet ordre. La première conception est celle de nombreux idéalistes de tout poil; l’autre est la conviction chrétienne. Dans l’une et l’autre conception, un principe immoral — par quelqu’autorité qu’il soit exprimé et détaillé dans des règles particulières — n’est jamais droit.

270

   Let us take an example. The idea that the marriage binds one man and one woman throughout their lives, is a principle in our present legal system. While this is compatible with the limited recognition of the divorce, it is abandoned when the so-called terminable marriage is introduced. There is a trend to move in this direction; in other places it has already happened. Suppose that our legislator gave in to this pressure and categorized the obligation which lasts no longer than both parties desire as a legally valid marriage and elaborated this regulation in such a way that the principle was pronounced without any doubt. In that case this would not be a legal principle for a Christian conviction, which understands the presently accepted principle as a decree of a higher order. A legal principle cannot consist in something which is contrary to the most essential founding of all law. The person who takes this stand would accept the positive regulation but would fight against any extension on the basis of this principle. All rules, in which the consequences of the principle could be pointed out, should then be applied by the letter.112

270

   Prenons un exemple. C’est un principe de notre système actuel que le mariage est l’union pour la vie d’un seul homme et d’une seule femme. Ce principe, d’ailleurs compatible avec une reconnaissance limitée du divorce, serait abandonné par l’introduction du pagina-96mariage librement dissoluble. Il existe un courant qui le préconise, ailleurs on l’a déjà adopté. Mettons que notre législateur, cédant à cette pression, fasse mariage légal l’union qui ne dure que tant que les parties le désirent et qu’il développe cette réglementation de façon à exprimer indubitablement ce principe, la conviction chrétienne ne l’accepterait pas comme principe de droit, parce qu’elle considère comme une ordonnance d’ordre supérieur le principe actuellement admis. Ce qui est contraire à l’essence même de tout droit ne peut pas servir de principe de droit. Celui qui partage notre sentiment accepterait bien la réglementation positive, mais il s’opposerait à toute extension en vertu du principe. On devrait interpréter à la lettre toute règle qui contiendrait des traces du principe.104

271

   Here we encounter the moral a priori of the written law. In my opinion every analysis of the legal assertion has to arrive at the recognition of this moral a priori, the analysis itself shows the untenability of the view that one cannot take justice into account in the law. The content of this a priori, however, is determined finally by the conviction. In ethics, just as in every science, we arrive at the conviction, when we only dig deep enough in our inquiry.113With this all we have drifted far away from the analogy. Still it was necessary to discuss it here, if we didn’t want to stay too superficial. Moreover, it is not without importance for the finding of law by analogy and refinement of law. We will demonstrate this.

271

   Voilà 1′ „a priori” moral de la loi. A mon avis, toute analyse du jugement juridique conduira à la reconnaissance de cet „a priori”. L’analyse même montre qu’est intenable la conception d’après laquelle on peut ignorer la justice dans le droit. Le contenu de cet „a priori” est en dernière instance déterminée par la foi. Comme dans l’éthique, et au fond dans toute science, si nous poussons ici nos recherches des fondements jusqu’au bout nous rencontrerons la foi.105

   Tout cela nous a conduit bien loin de l’analogie. Cependant ces développements s’imposaient sous peine d’être superficiel; ils n’étaient d’ailleurs pas sans intérêt pour la découverte du droit par analogie et la „particularisation” du droit. Nous essayerons de le démontrer.

272

§ 16 Analogy, Refinement of law (continued). Argumentum a contrario. Separation between analogy and interpretation? Scientific analysis and valuation in both.

   We have to contemplate somewhat more on analogy. People often hold the argumentum a contrario as opposite to analogy. The argumentum a contrario means that when the law lays down a rule for certain established facts, the rule is restricted to those facts and that the opposite will be the case for everything beyond. When, for example a provision in the Civil Code states that the woman cannot remarry earlier than 300 days after the dissolution of the marriage, then it follows that the man is not bound to any term when he remarries.

272

§ 16 L’analogie, ,,la particularisation du droit”(suite). L’Argument a contrario. Séparation entre l’analogie et l’interprétation? Leur analyse et leur appréciation scientifiques.


   Il faut examiner l’analogie de plus près. On lui oppose souvent l’argument a contrario, dont voici la portée: lorsque la loi pose une
pagina-97règle pour des faits décrits d’une façon déterminée, l’effet de cette règle sera limitée à ces faits; pour tout ce qui se trouve en dehors de ceux-ci, le contraire de cette règle s’imposera. Quand en vertu de l’art. 91 Ce.11. la femme ne peut contracter un nouveau mariage qu’après trois cents jours révolus depuis la dissolution du mariage précédent, il s’ensuit que le mari n’est lié par aucun délai pour son nouveau mariage.

273

   The method of arguing a contrario however does not differ in essence from the one used in analogy. We proceed in the same way, but come to another, negative, result. When we raise the question whether it should not be supposed that on the basis of the requirement of piety there should be a certain lapse of time between the dissolution of one marriage and the next, and when in our inquiry we encounter the view of the legislator about this question, we are confronted with doubt as to whether this provision permits generalization. As there is however a specific reason for the prohibition concerning the woman, which doesn’t exist for the man (the fear for confusio sanguinis), we may not generalize the rule for the woman to a rule for the husband. Also, here the analogy has its pendant in the refinement of law: when we reject a distinction with an appeal to the assertion that when the legislator doesn’t distinguish, we are also not allowed to do so.

273

   La méthode d’argumentation „a contrario” ne diffère pas de l’argumentation par analogie. Nous y procédons de la même manière, seulement nous aboutissons à un autre résultat, à un résultat négatif. Lorsque nous soulevons la question ci-après, ne faut-il pas admettre, pour des raisons de décence, qu’un certain laps de temps doive s’écouler entre la dissolution du mariage et la conclusion de l’autre? et lorsqu’en recherchant l’opinion du législateur sur cette question, nous rencontrons l’art. 91, on peut douter que cette disposition supporte la généralisation. Mais puisqu’il existe, à l’égard de la femme, pour cette prohibition, un motif qui ne vaut pas pour le mari (la crainte de la confusio sanguinis) l’extension, par généralisation, de cette règle au mari n’est pas permise. Ici encore l’analogie a un pendant dans la particularisation du droit: c’est lorsque nous rejetons une distinction en alléguant que, là où la loi ne distingue pas, nous ne pouvons pas le faire non plus.

274

We think then that the inequality to which an appeal is made in order to distinguish, does not exclude equality concerning the general rule or principle upon which the present rule is based. In other words: we reject the legal refinement, because we think that the argument based on the ratio (of the law) when compared to the grammatical interpretation, is not strong enough to deviate from the words. For the legal prohibition against committing a new marriage within a period of 300 days, this means that we conclude that even if a woman has given birth after the dissolution of the previous marriage, so that confusion about consanguinity is ruled out, a new marriage is prohibited within 300 days.114 In both cases we don’t want to look any further for general rules and legal principles, but rather stick to the data furnished by language and legal history, possibly in connection with the systematics of the law.

274

Nous pensons alors que l’inégalité que nous avons constatée à l’égard de l’effet d’une certaine règle et qui est invoquée en vue de la distinction, n’exclut pas l’égalité devant la règle générale ou le principe auxquel la règle en question peut être ramenée. Ou bien, nous rejetons la particularisation du droit parce que nous jugeons — devant l’interprétation philologique — l’appel à la „ratio” trop faible pour s’écarter du texte. Il en est ainsi pour l’art. 91 C.c.u. dont nous venons de parler106; un nouveau mariage est interdit pendant le délai, même si la femme a accouché depuis la dissolution du premier mariage et que, par conséquent, la confusio sanguinis est exclue. Dans l’une et l’autre hypothèse, nous ne procédons pas à la recherche des règles générales et de principes de droit, mais nous nous bornons aux données que nous procurent le langage et l’histoire du droit, éventuellement en rapport avec la systématisation du droit. pagina-98

275

   If one thinks that only the latter can be called interpretation, this is all right with me. As long as one understands that in that case one uses the word “interpretation” in a sense narrower than has been customary since the Romans, and also that the judge has always done more than interpretation alone. As soon as he takes into account purpose and function, there is a different element in his decision.
   But in my view it is completely incorrect to draw a fundamental line of demarcation — like most legal scientists do —between interpretation, which is then called “liberal” or “extensive”, and analogy. Such a separation is possible on the basis of the
data when one is finding law. It is possible to oppose parlance, system, genealogy of the statute, ratio. A separation according to the method is also possible. However, whether one looks at the method or at the data, in both cases analogy and extensive interpretation are completely the same. In both cases one searches for the decision by establishing the ratio, the higher rule, which can be abstracted from the written rule, in order to derive from this the new rule. There is only a difference of degree.

275

   Si l’on veut qualifier d’interprétation seulement cette dernière activité, je n’y vois pas d’inconvénient, pourvu qu’on comprenne qu’on donne à ce terme „interprétation” un sens plus étroit qu’il n’a eu depuis les Romains, et, en outre, que le juge fait plus qu’interpréter; dès que le juge tient compte du but et des effets de sa décision, un autre élément entre dans cette décision.
   Mais, à mon avis, il est absolument erroné de tracer une ligne de démarcation fondamentale — comme le font la plupart des jurisconsultes — entre l’interprétation que l’on qualifie alors d’ „extensive”, et l’analogie. Une telle distinction est possible en raison des données dont se sert la découverte du droit. On peut opposer l’un à l’autre: usage, système, histoire de la loi, ratio. Une distinction selon la méthode se conçoit également. Seulement, quand on prend en considération soit les données, soit la méthode, l’analogie et l’interprétation extensive sont identiques à ce double égards. Dans les deux procédés, on cherche la décision par la détermination de la „ratio”, de la règle supérieure, à laquelle la règle légale peut être ramenée et dont on déduit la règle nouvelle. Il n’existe qu’une différence de degré.

276

   When one says115 that interpretation gives an outline, demarcates the domain covered by the legal provision, while by analogy this is exceeded on purpose by the one who applies the law, then one forgets that the domain is not demarcated as such, but that in both interpretation and analogy, a connection is made between a legal provision and a question in a specific case, that in both the words of the written rule are not decisive for the application on the case, that in both this is sought through a generalization of its roots. The extension of the legal protection of the tenant in the case of a transfer of ownership of the rented property (block 21) was regarded as interpretation by the Supreme Court. In my view it is a typical example of analogy.

276

   On a dit107: l’interprétation, c’est la délimitation du terrain que régit une disposition légale, dans l’analogie le praticien sort consciemment de ce terrain. Mais on perd de vue qu’il ne s’agit pas ici de délimiter ce terrain in abstracto, mais qu’on rapproche, dans l’un et l’autre procédés, une disposition légale et une situation de fait, que l’application n’est pas donnée par la teneur du texte et que, dans l’un et l’autre cas, cette application est cherchée par généralisation de la „ratio”. La H. C. considérait comme interprétation l’extension de l’art. 1612 C.c.n.; à mon avis c’était un exemple typique de l’analogie.

277

The defense often given is that the analogy is based on the personal opinion of the one who seeks the law, while the extensive interpretation is based on the point of view of the legislator116 who would have expressed himself in the same way as the interpreter does, had he had the case in mind. The statute-historical interpretation is then incorrectly seen as the all-encompassing moment which moreover introduces a superfluous fiction. We know nothing of what the legislator would have done, had he thought of something of which in reality he hasn’t.

277

D’après un autre raisonnement invoqué à l’appui d’une distinction, on partirait dans l’analogie du point de vue de celui qui est à la recherche du droit; dans l’interprétation extensive de celui du législateur108, qui, s’il avait prévu le cas concret, se serait prononcé dans le même sens que l’interprète. Or, les pagina-99partisans de cette conception considèrent à tort comme péremptoire l’interprétation historique de la loi et se servent, en outre, d’une fiction inutile. Nous ne savons rien de ce qu’aurait dit le législateur s’il avait songé à quelque chose qu’en réalité il n’a pas prévue.

278

   The fact that people nevertheless cling so desperately to this non-existent difference has a two-fold cause. Firstly, it is due to the importance it is thought to have for the criminal law. In the criminal law it is said that analogy is forbidden, while extensive interpretation is admitted. However, the examples of extensive interpretation, given by the advocates of this conception, could just as well be called examples of analogy. In pure grammatical terms a telephone is not a telegraph, fruits from the garden are not fruits from the field, someone who is sleeping is not someone who is unconscious, etc. The attempts made at the meeting of the association of Dutch jurists in 1922, to determine whether the theft of electricity is punishable according to the penal code or forbidden analogy, showed nothing but hopeless confusion.117 And one may not argue against this that a distinction should not be rejected simply because there are borderline cases, where the distinct concepts overlap. This is only true when it is really possible to make a fundamental separation, when a criterion can be formulated. This is missing here.

278

   C’est pour une double cause qu’on se cramponne néanmoins à cette différence qui n’existe pas. Il y a d’abord l’intérêt qu’elle présenterait pour le droit pénal. Dans le droit pénal, dit-on, l’analogie est interdite, l’interprétation permise. Mais les exemples d’interprétation extensive, cités par les partisans de cette théorie, peuvent être aussi bien appelés des exemples d’analogie. D’un point de vue purement philologique, ne sont pas identiques: téléphone et télégraphe, produits d’horticulture et produits agricoles, le dormeur et celui qui a perdu connaissance. Des tentatives entreprises au cours de la Réunion des Juristes de 1922, en vue de trancher la question: le vol d’électricité est-il punissable en vertu de l’art. 310 C.p.n. ou bien s’agit-il ici d’une analogie interdite?, ont trahi des confusions désespérées à ce sujet.109 On ne peut pas objecter: nous récusons l’objection selon laquelle une distinction ne peut être rejetée parce qu’il y a des cas limites où se touchent les différents concepts; cela n’est vrai que lorsqu’une séparation de principe peut être établie, qu’on peut indiquer un critère. Ce critère fait ici défaut.

279

   This doesn’t mean that there was not a good reason for the enforcement of criminal law to oppose to the analogy. This can be found in the penal code, in the principle which it respects: no punishment without a preceding penal provision. The nature of the criminal law requires a limitation of the offence. Legal certainty, to which can always be appealed when rejecting analogy, has a special meaning in criminal law, because there it also serves the protection against the arbitrariness of the judge.118 The injustice that arises when two cases which are in principle the same, are treated differently, will have to be accepted in the criminal law, if this certainty would be endangered too much in the opposite case.

279

   Cependant ce n’est pas dire qu’il n’y avait pas un bon motif pour s’opposer à l’analogie pour l’application du droit criminel; ce motif réside dans l’art. 1er du Code Pénal, dans le principe qui y est exprimé: pas de peine sans disposition pénale préalable. De par sa nature, la loi pénale a pour but, entre autres, de délimiter le fait punissable. Da sécurité du droit, qu’on invoque toujours pour rejeter une analogie, est d’une importance particulière dans le droit pénal, parce qu’elle y consiste, notamment, à prémunir les individus contre l’arbitraire éventuel du juge110 Dans le droit pénal on devra accepter l’injustice que constitue le fait de juger différemment deux cas, égaux en principe, lorsqu’un jugement contraire mettrait en danger cette sécurité du droit.

280

There is therefore a good reason why people have scruples about analogy in the criminal law. That one cannot do without, is proven by the examples which I quoted. The difference is only gradual: one will only be allowed to climb up to a higher rule with the utmost care; the new rule will have to contain nearly all the elements of the given existing rules, the generalization has to be kept within boundaries which are as narrow as possible. One can formulate this as severely as one wants, a fundamental difference doesn’t exist here.

280

C’est donc pour des motifs valables pagina-100qu’on recule devant l’analogie dans le droit pénal. Mais les exemples que je viens de citer prouvent qu’on ne peut pas s’en passer. La différence est seulement de degré: ici on ne peut s’élever à une règle supérieure qu’avec une extrême prudence; la règle nouvelle devra contenir à peu près tous les éléments des règles données, existantes, la généralisation devra être des plus restreintes. On a beau formuler tout cela d’une façon aussi précise que possible, il n’existe pas ici de différence fondamentale.

281

   The private law has a different position in all this. Here we are not allowed to say, as in the criminal law: injustice if needs be, provided that it is injustice in the interest of the suspect. Here we do not have two unequal magnitudes facing each other, community and individual, of which the latter finds protection in the fixedness of the written text of the law. Here the individual faces another individual and even if the written law, like any law, limits the power of the judge and aims to keep him therefore from using analogy, then the Law containing General Provisions, which obliges him to do justice in every case, forces him in another direction. It is out of place to deliver the judgment here: in the text of the law I do not find a reason for a conviction, therefore I give acquittal. It would mean injustice to the plaintiff.

281

   Il en est autrement pour le droit privé. Ici on n’est pas libre de dire, comme dans le droit pénal: „de l’injustice”, à la rigueur, pourvu que ce soit de l’injustice en faveur du prévenu. On ne voit pas dans ce domaine, opposées l’une à l’autre, deux valeures inégales: société et individu, dont la dernière est protégée par la consistance du texte légal. Un individu se trouve en face d’un autre et si la loi, si toute loi, limite le pouvoir du juge, et, par cela, veut empêcher une application par analogie, c’est l’art. 13 de la loi A.B. (art. 4 Ce.) l’obligeant à dire le droit dans toute cause, qui le pousse dans un autre sens. Ici la sentence: „dans la loi je ne trouve pas de motif pour une condamnation”, donc j’acquitte, n’est pas à sa place. Ce serait injuste envers le demandeur.

282

   Yet also here there is a reason for an attempt to keep analogy and extensive interpretation apart from each other. It lies in the system of cassation. Cassation is only possible when the law is violated, the institute is supported by the conception — we have already remarked this often — that all law is laid down in the written law, that finding law means application of legal rules and that this happens by subsuming, by the use of the logical figure of the syllogism. The consequence is that the analogy falls outside this ambit, and that the cassation-judge withdraws from the decision whether analogy is admissible or not. Cassation is still deemed possible if an article which doesn’t permit extension according to the judgment of the Supreme Court, is applied analogically. But when the judge has refused the analogy, the judgment of the correctness of this decision is not subjected to the Supreme Court.

282

   Cependant il existe également un motif pour ne pas identifier l’analogie et l’interprétation extensive; il réside dans le système de cassation. Il n’y a ouverture en cassation que pour violation de la loi; cette institution est fondée sur la conception d’après laquelle la loi contient l’ensemble du droit, que la découverte du droit est application de la loi et que celle-ci se fait par subsumptio, par l’emploi de la figure logique qu’est le syllogisme. Il en résulte que l’analogie ne rentre pas dans ce système et que le juge de cassation s’abstient de décider si l’analogie est permise. La cassation est possible en cas d’application par analogie d’un article qui, d’après la H.C., ne souffre pas d’extension. Mais si le juge du fait a refusé l’analogie, cette décision n’est pas soumise au contrôle de la H.C.

283

One cannot appeal in cassation about non-analogical application, it is said: an article of the law cannot be violated through such a non-extension.119 The annulment of a trade mark has to be demanded by request according to the Trademark Law). In the proceedings of such a case, which is opened with a request, an appeal in cassation is not possible if one thinks that various rules of procedural law, written down in the code for civil actions for a lawsuit that starts with a writ of summons, are not observed as they should be. The application of the rule would have been an application by analogy and a violation through non-analogical application of articles of the law cannot be stated successfully in cassation.120 On the other hand, the refusal of the Court of Appeal to extend the tenant’s protection in the event of transfer of ownership of the rented property to capital put into a company was seen as a violation of the law.

283

En cassation, on ne peut pas réclamer contre le refus d’une application par analogie; un article de la loi ne peut pas être violé par ce refus d’extension 111 En vertu de l’art. 10 de la loi sur pagina-101 les marques, la demande en nullité d’une marque doit être intentée par requête. Si, dans cette procédure, une des parties croit que certaines règles du Code de Procédure Civile, écrites pour l’instance introduite par assignation, ne sont pas suffisamment observées, elle ne peut pas se pourvoir en cassation contre cette omission. L’application de ces règles aurait constitué une application par analogie, et: „la violation par refus d’application par analogie d’articles de loi ne peut être alléguée avec succès en cassation”112. Par contre, a été considéré comme violation de l’art. 1612 C.c.n. le refus par le Cour d’appel d’appliquer par analogie cet article à l’apport en société.

284

   Like the authors the Supreme Court gives no criterion as to how to demarcate interpretation from analogy. The court thinks however that it has to separate one from the other and we should not be hard on it, as it is imprisoned in the system of cassation. Analogy is never compatible with this system because the system takes as point of departure that by simply subsuming one finds the solution for every case in the text of the written law. The half-heartedness and inconsistencies in the administration of justice stem from this. They will not disappear unless the cassation is extended to every violation of justice. As long as this has not happened, the judge will feel himself forced to make a separation between that which cannot be separated: analogy and extensive interpretation. But this does not make the separation scientifically less untenable. And what is theoretically incorrect, cannot, in the end, be imposed by the legislator.121

284

   Pas plus que les auteurs, la H.C. n’indique le critère d’après lequel il faut distinguer l’interprétation de l’analogie. Elle croit cependant devoir faire cette distinction, et aucun reproche sur ce point ne serait justifié: la H.C. est la prisonnière du système de cassation. Or, aucune analogie n’est compatible avec ce système, parce qu’il part de l’idée que le texte de la loi donne la solution pour toute hypothèse par une simple subsumptio. D’où les indécisions et inconséquences de la jurisprudence; celles-ci ne disparaîtront que lorsque la cassation sera étendue à toute violation du droit. Tant qu’il n’en sera pas ainsi, le juge se sentira forcé de séparer ce qui est inséparable: l’analogie et l’interprétation extensive. La distinction n’est pas moins scientifiquement indéfendable. Finalement le législateur ne peut pas imposer ce qui est théoriquement inexact.113

285

   But now something more about the analogy itself.
   We argued in the preceding section, that the creation of law through analogy happens by the detection of the general rule, which can be abstracted from a provision, by extrapolating the principle that determines it. Sometimes it is clear what the general rule is. For the legal provision that purchase does not break rent, as far as I know, no one disputes it. One should realize however, that this self-evidence only becomes clear
afterwards, that always a decision is needed to take the step towards analogy, which is never taken without hesitation, because with every analogy— and also with every extensive interpretation — one abandons the easy support which lies in an interpretation according to the words and which seems so self-evident.

285

   Retournons à l’analogie même.
   Dans le paragraphe précédent, nous avons soutenu que la formation du droit par analogie s’effectue au moyen de la recherche de la règle générale, à laquelle une prescription peut être réduite, par la mise à jour du principe qui régit cette prescription. Parfois on reconnaît clairement la règle générale. Pour autant que je le sache, personne ne le conteste, par exemple, pour l’art. 1612. Mais n’oublions pas que cette évidence se montre après coup; que, pour procéder à l’analogie, il faut toujours une décision qui n’est jamais prise sans hésitation, parce que dans toute analogie — et aussi dans toute interprétation extensive — on renonce au soutien facile et évident, que nous offre l’interprétation littérale.

286

   It is always scientific work to point out the general legal rule that can be abstracted from a legal provision: scientific work and valuation. Every inquiry, which leads to analogical application, starts purely intellectually, but finishes with a decision, which partly rests on valuation.
   Some examples. Firstly one, where the element of valuation still stays in the background, although it is easy to point out. It concerns the legal rule, which states that stolen or lost goods sold in a market or public auction can be recovered from the buyer by the owner when he reimburses the purchase price. We ask whether this rule can be applied by analogy when the recovery pertains to a pledged property instead of a purchased one. If one sees the relevant provisions as loose provisions, there is reason to answer this question in the negative, as the Supreme Court did. However, if the statutory regulations are related to the principle that “possession counts as a full title”, as expressed and elaborated in the law, one sees a coherent statutory regulation in which, in general, the acquirer of movable property in good faith is protected, but that an exception is made in the event of loss and theft and that then this exception is reverted back to the general principle when buying at markets or public auctions, by allowing reclaiming the property from the owner, but only subject to a refund of the price paid.

286

   C’est toujours l’œuvre scientifique qui indique la règle générale à pagina-102laquelle on peut ramener une prescription; c’est aussi une œuvre d’appréciation. Toute recherche qui conduit à l’application analogique commence d’une façon purement intellectuelle, mais elle se termine par une décision qui repose également sur une appréciation.
   Voici quelques exemples: d’abord un exemple où l’élément d’appréciation reste à l’arrière plan, encore qu’il soit facilement perceptible. Posons la question de savoir si la règle de l’art. 637 C.c.n. est applicable par analogie en cas de revendication, non pas d’une chose achetée, mais d’une chose donnée en gage. Si l’on considère comme isolées les dispositions des articles 2014, 637 et 1198 C.c.n. il y a lieu d’y répondre par la négative comme l’a fait la H.C. Par contre, si l’on croit que l’art. 2014, 1er alinéa, exprime un principe et qu’il tend à protéger en général l’acquéreur de meubles, alors le second alinéa de cet article contient une exception à ce principe en cas de perte ou de vol, et l’art. 637 constitue un retour au même principe, mais sous une autre forme; il ne porte pas exclusion de la revendication, mais il l’admet seulement à condition de rembourser le prix payé.

287

Then the legal provision, that the lack of competence of the pledger cannot be held against the pledgee, is nothing more than a consequence of the same general principle and there is every reason for an analogical interpretation. This means that also in the case of goods that have been pledged without authorization the owner is allowed to reclaim his property under conditions as specified for purchased goods. The rule on the refund of the price paid, as contained in the civil code, is jus commune, to use the classical distinction, not jus singulare. In my opinion, which cannot be developed any further here, — I refer for this to the second part of this Manual122the inquiry into the system of the law insists on this conclusion, which means that there is no room for valuation. Nevertheless, the Supreme Court decided differently: is it audacious to suppose that this bench had on the whole little feeling for the principle of the protection of the purchaser in good faith and that it held the unconditional recovery in the Roman way as the only healthy solution. May it therefore have thought that it had to interpret all provisions which were contrary to this unconditional recovery in a restricted manner?

287

Alors l’art. 1198, pour autant qu’il prescrit que l’incapacité du débiteur de disposer de la chose remise en gage ne peut être opposée au créancier gagiste, ne constitue qu’une simple conséquence du même principe, de sorte que tout porte à admettre que l’action de l’art. 2014 est soumise à la même restriction lors qu’elle se dirige contre le créancier gagiste ou contre l’acheteur. Pour reprendre la distinction des anciens: l’art. 637 est, du „jus commune” non pas du „jus singulare”. Selon mon opinion—qu’il n’y a pas lieu ici de développer; je renvoie au tome II du présent traité114la recherche du système nous contraint à admettre cette conclusion; au fond il n’y a pas de place ici pour une appréciation. Cependant la H.C. a jugé différemment: serait-ce une audace de supposer que ce collège avait peu de sympathie pour le principe même de l’art. 2014, en considérant comme acceptable uniquement le principe de la revendication inconditionnelle d’après le modèle romain et que la H.C. croyait donc devoir interpréter d’une façon restrictive toutes dispositions contraires?

288

   Another example, where the valuation can be pointed out more decidedly. The Court of Appeal in Amsterdam123 once faced the question whether a legal provision that allows the judge to reduce the penalty stipulated in the contract in the event of default, if the main obligation has been partially fulfilled can be analogically extended by interpreting it in connection to a legal provision concerning the employment contract, by which the judge is allowed to partly or completely ignore a stipulation of punishment, according to which the worker promises to pay a penalty if he contravenes the clause of the agreement that limits his freedom of professional practice after the termination of his employment.

288

   Voici un autre exemple, où l’élément d’appréciation apparaît avec plus de clarté encore. La Cour d’appel d’Amsterdam se vit pagina-103saisir d’une question que l’on peut considérer comme relative à l’extension analogique de l’art. 1345 conjointement avec l’art. 1637 C.c.n. 115Selon le premier article, il est loisible au juge de modifier une peine stipulée (art. 1228 Ce.) lorsque l’obligation principale a été exécutée en partie. Le second lui permet d’annuler dans un contrat de travail, en tout ou en partie lune clause pénale selon laquelle l’ouvrier promet de payer une pénalité en cas de contravention à une clause qui limite sa liberté d’exercer une profession après l’expiration du contrat.

289

Suppose now, that such a clause is not stipulated in an employment contract but in the transfer of a trading enterprise; is the judge allowed then to reduce the stipulated penalty in case of a breach by the purchaser when he thinks that the breach is small, while the penalty stipulated for it is excessive? The court of appeal answered in the positive. It is however impossible to speak of partial non-performance when it doesn’t concern an obligation to act, but rather to refrain from acting. The prohibition is infringed, the penalty forfeited by every act contrary to it. Still there can be reason for analogy. This is what the court of appeal decided. But valuation is clearly involved here.

289

Supposons qu’une telle clause ait été stipulée non pas dans un contrat de travail, mais à l’occasion du transfert d’un fonds de commerce; est-ce qu’alors le juge peut diminuer la peine stipulée par l’acheteur lorsqu’il croit la contravention légère et la peine démesurée? La Cour répondit par l’affirmative. I/article 1345 n’est pas applicable; quand il ne s’agit pas d’obligation de faire mais de ne pas faire (1142 Ce.) on ne peut pas parler d’une non-exécution partielle. Tout acte contraire à l’interdiction constitue une contravention et fait encourir la peine. Mais il peut y avoir lieu à une application analogique et telle était l’opinion de la Cour. Cependant il est clair qu’il s’agit ici d’une appréciation.

290

    The two legal provisions mentioned both confer a power to the judge, which he normally doesn’t have: the possibility to set aside what the parties agreed on. Both have the effect that they limit the fundamental principle of the binding force of an agreement. Are we allowed to see in both these provisions a new rule, which sets its path against the supremacy of that principle? Or are these only exceptions, which have to be applied as restricted as possible? It is clear that this is an issue for valuation. How highly does one value the principle of contract? How does one value the attempts to bring more equivalency in contractual relations? The balancing of these against each other is decisive here.

290

Les articles 1345 et 1637x du C.c.n. confèrent tous deux au juge un pouvoir qu’il n’a pas ordinairement: la faculté d’écarter ce que les parties ont convenu. Ils comportent des restrictions au principe fondamental de la force obligatoire de la convention. Peut-on voir se faire jour dans ces deux dispositions une nouvelle règle contraire à la souveraineté de ce principe? Ou, est-ce que ce sont seulement des exceptions, qu’il faut appliquer le plus restrictivement possible? C’est sans aucun doute une question d’appréciation. Comment évalue-t-on le principe contractuel? Quelle valeur attribue-t-on aux tentatives entreprises eu vue d’agrandir l’équivalence dans les rapports contractuels? Les réponses ne se trouvent qu’après avoir pesé ces deux principes.

291

   We find the same confluence of intellectual inquiry and valuation with the refinement of law. There is a legal provision in the Civil Code, which tells us that a judicial confession in a civil litigation is binding, yields so-called conclusive evidence. An inquiry into the reason for this rule indicates as it’s ground that everybody can freely dispose of one’s private rights, can maintain them or give them up. From this it follows that this rule does not hold in those cases, in which the parties don’t have a right to such a free disposal. The code of civil procedure determines this for the separation of property; it should be accepted also for the divorce, for tutelage, contesting the lawfulness of a child etc. It is a well-known fact that the case law concerning divorce is different.124

291

   La même combinaison de la recherche intellectuelle et de l’appréciation se manifeste dans la particularisation du droit. D’après l’article 1962 C.c.n., l’aveu judiciaire lie dans le procès civil: il constitue, comme on le dit, une preuve complète. La recherche du fondement de cette règle nous apprend qu’il réside dans le fait que chacun pagina-104peut disposer librement de ses droits privés, les faire respecter, ou bien y renoncer. Il en résulte que cette règle ne joue pas dans les cas où il n’appartient pas aux parties de disposer librement de ces droits. C’est ce que l’art. 810 C.Pr.Civ. prescrit pour la séparation de biens; on devrait cependant admettre cette exception également pour le divorce, l’interdiction, la contestation de la légitimité d’un enfant, etc. C’est un fait notoire que la jurisprudence ne l’a pas admis pour le divorce.116

292

   In my view there is no place for doubt here, whereas there was concerning the non-competition clause; here there is no principle that clashes with another principle. But here in 1883 the Supreme Court was critical, as the judge often still is, of the rule that the divorce is withdrawn from the free disposal. The Court doesn’t value this rule highly. The refinement of law, which always has to find a way against the interpretation of the words, is therefore rejected. This has as a consequence that the refinement of law has had difficulty to capture a place, even in other cases where such criticism would play no role. 125

292

   Cependant il ne s’agit pas ici d’un cas qui permette de doutes, comme la clause de non-concurrence dans le contrat de travail; un principe ne se heurte pas à un autre. Mais, en 1883, la H.C. — comme d’ailleurs la plupart des juges de nos jours — était hostile à la règle selon laquelle le divorce ne relève pas de la libre disposition. Elle n’attribue pas une grande valeur à cette règle. C’est pourquoi elle rejette ici la particularisation du droit, qui doit toujours se frayer un chemin contre la résistance de l’interprétation mot à mot. Il résulte du reste, de ce dernier fait, que cette particularisation, même dans des hypothèses où cette critique ne joue pas, n’arrive à s’imposer qu’avec peine.117

293

   One can see: it is always double work that is done in the case of analogy and refinement. This was already known during the Middle-Ages. As well as the division between ius commune and ius singulare, rule and exception, rule according to and deviating from the principle, there was the division between favorable and odious law. The former had to be interpreted “benigne”, the latter restricted. The codification rejected this distinction. Portalis had wanted to include in the Titre préliminaire of the Code the following provision:

Distinguishing between favorable and detestable laws with a view to their broad or narrow application is undermining of law. (trans.lhc)126

The reason that it was not included was probably not because the legislator did not subscribe to it. He considered it superfluous. Nevertheless, the distinction which is generally deemed objectionable has maintained its influence.

293

   On le voit, c’est toujours un double travail qui est accompli dans l’analogie et la particularisation du droit. On le savait déjà au Moyen-Age. A côté de la division en jus commune et jus singulare, en règle et exception, en règle conforme au principe et règle y dérogeante se trouvait la distinction du droit „favorable” et du droit „odieux”. L’une devait être interprétée d’une façon „bénigne”, l’autre d’une manière restrictive. La codification a rejeté cette distinction. Portalis avait préconisé l’incorporation dans le Titre Préliminaire de la prescription:

La distinction des lois odieuses et favorables faite dans la vue d’étendre ou de restreindre leur disposition est abusive. 118

Le législateur n’a probablement pas omis de reprendre cette prescription, parce qu’il ne l’approuva pas; il la jugea superflue. Cependant la distinction, en général condamnée, a conservé son influence. pagina-105

294

   But, one can ask, didn’t the 18th century reject it correctly? Doesn’t the distinction lead to arbitrariness? It may indeed do so. It is understandable that a codification which supposedly lays down the whole practice of law in one all-embracing law and controls it with the simple method of subsuming logically, would want to discard it. As soon as analogy and refinement become important methods of finding law, this practice gains esteem, but at the same time there will be the call for the certainty of conclusive legal provisions.

294

   Mais, pourrait-on objecter, le XVIIIème siècle n’a-t-il pas rejeté à raison cette idée? La distinction ne conduit-elle pas à l’arbitraire? Elle le peut en effet. On comprend aisément qu’une codification qui croit pouvoir fixer la vie juridique entière dans une loi universelle et régir celle-ci par le simple procédé de la subsumptio logique, ne veut pas de cette distinction. Elle gagne en poids dès que l’analogie et la particularisation deviennent des méthodes importantes dans la pratique, mais en même temps on entend réclamer de tous côtés la sécurité que nous offrent des dispositions légales péremptoires.

295

   This certainty cannot be attained. Analogy and refinement will time and again demand a place, and with these also the liberty of the judge to apply valuation, a liberty which is not arbitrariness, but discretion. We pointed already to some boundaries which have to be drawn here, we must still indicate others; we can summarize all these when we say that a new decision and a new rule, including the one established by the judge, have to find their place in the system of law of a certain people in a certain time.

295

   Cette sécurité est irréalisable. L’analogie et la particularisation du droit requièrent toujours de nouveau une place et, de là, découle pour le juge la liberté d’apprécier; cette liberté n’a rien d’arbitraire; c’est une latitude. Nous avons déjà indiqué quelques limites à tracer ici; il faudra en signaler d’autres encore. En résumé, on peut dire au sujet de ces limites que la solution nouvelle et la règle nouvelle, même celles élaborées par le juge, doivent trouver leurs places dans le système de droit d’une certaine nation à une certaine époque.

296

§ 17 The open system of the law.

   In § 12 we said that the ordering of law forms a system, in other words that the different regulations cohere, that the one is determined by the other, that they can be arranged logically, particularities being reduced to general rules until the principles can be indicated.
   However this does not mean that for every case which occurs a decision can be deduced from this system by pure logical effort – far from it. This follows from our argument as a whole and doesn’t need further explanation at this moment. A logically closed system of law is out of the question. There has been much fought over this, mostly using the expression: whether there are gaps (Lücken) in the law or not. But often this fight was a verbal dispute, it contained much misunderstanding; people did not always understand the same by gaps.

296

§ 17 Le système ouvert du droit.

-#   Au § 12 nous avons remarqué que l’ordre juridique forme un système, c’est-à-dire que les différentes réglementations sont coordonnées, que l’une est déterminée par l’autre, qu’elles peuvent être classées logiquement et que des particularités sont réduites à des règles générales, de façon à arriver finalement aux principes.
   Cependant ce système est loin d’impliquer qu’on en peut déduire, par un travail purement logique, la décision qui convient pour chaque cas concret. C’est ce qui résulte de notre démonstration entière; il est donc inutile de préciser davantage. On ne peut pas dire que le droit forme un tout logique complet. Ce problème a été vivement débattu, le plus souvent sous le titre: Les lacunes dans le droit (en Allemand: die Lücken). Ce combat n’était souvent qu’un vain cliquetis de paroles; il y avait de nombreux malentendus; c’est que les adversaires n’entendaient pas toujours par „lacune” la même chose.

297

If the existence of gaps was contested because every dispute should and can find its decision and because the judge is never allowed to say: “there is a gap here, I do not know what to decide”, then one assumed a different concept of gap, than when one argued that the law can have gaps, that even analogy cannot always help and that the judge in those cases will have to supplement the open space himself, as if he was the legislator, as art 1 of the Swiss code says. In the last case people are talking about gaps in the written law, in the first case about gaps in the law as such. It is better however to put the concept of “gap” aside completely. One who uses this concept already has an opinion that has to be abandoned. For he takes as given that the decision can be found by intellectual effort alone, by the ranking of a case under the rule. In that case, difference of opinion only exists as to the question whether this rule has to be sought in the written law alone or also outside of it. A good insight in analogy makes clear why this opinion is objectionable: the analogy is intellectual exertion performed on the existing legislation; at the same time, it leaves space for valuation.

297

Certains contestaient l’existence des lacunes parce que, d’après eux, tout différend peut et doit trouver sa solution et qu’il n’est jamais loisible au juge de dire: „il y a une lacune ici, pagina-106je ne sais pas”. D’une autre notion de lacune partaient ceux qui soutenaient que la loi peut présenter des lacunes et que l’analogie n’est pas toujours efficace, de sorte que le juge doit combler le vide, tel un législateur, comme le dit l’article 1er du Code Civil Suisse. Ces derniers parlent de lacunes dans la loi, les premiers de lacunes dans le droit. Cependant il vaut mieux laisser entièrement de côté cette notion de „lacune”. Le seul fait de s’en servir trahit déjà un point de vue qu’il faut abandonner. Car se serait partir de l’hypothèse que la décision est trouvée uniquement par un travail intellectuel, par la soumission du cas à la règle. Il ne reste alors qu’à débattre la question de savoir s’il faut chercher cette règle exclusivement dans la loi ou aussi en dehors de celle-ci. Pour rejeter cette conception, il suffit d’avoir une bonne intelligence de l’analogie; elle constitue un travail intellectuel il est vrai, mais elle laisse aussi place pour l’appréciation.

298

Analogical application is application, but at the same time it is the creation of something new. When one realizes, as we saw in the preceding section, that interpretation and (application by) analogy are merging, do not differ from each other fundamentally, and that further on, as was pointed out in the sections 10 and following, we certainly can establish the data of the interpretation and their relative value, but can never give conclusive rules as to when the one method has to be used and when the other, that there is therefore also room for an autonomous judgment of the judge, then it is clear that the same is true for the interpretation. Doubtlessly Burckhardt is right, when he says:

The difference between creating a legal statement, expanding the meaning of a given legal rule by analogy and the interpretation of written law is only gradual. (trans.lhc)127

298

L’application par analogie est une application, c’est en même temps la création de quelque chose de nouveau. Il résulte de ce qui précède qu’il en est de même pour l’interprétation; dans le paragraphe précédent nous avons vu que l’interprétation et l’analogie se trouvent dans le prolongement l’une de l’autre et qu’elles ne sont pas différentes en principe; aux paragraphes 10 et ss nous avons démontré que nous sommes en mesure de déterminer les données de l’interprétation et leur valeur relative, mais qu’il est impossible d’établir des règles péremptoires permettant de choisir, à tout moment, la méthode qui convient, et qu’il y a ici, par conséquent, place pour l’opinion propre du juge. Burckhardt a parfaitement raison lorsqu’il dit:

zwischen Ergänzung eines Rechtssatzes, Ausdehnuug eines gegebenen Rechtssatzes nach Analogie und Auslegung ist nur ein Unterschied des Grades.119

299

But we can go a step further: every decision, also those which are so-called done according to the wording of the law, are at the same time application and creation; there is always the judgment of the person who decides, that co-determines the decision. This follows already from the nature of the application itself. The conclusion is only logically compelling as far as both premises, the major and the minor are given. The minor: A. has purchased, which the judge uses if he orders the payment of the purchase price, is formulated by himself. It is his decision that there is a purchase here and the judgment about the rule of purchase is already contained in that decision.128 In every finding of law there is logical exertion, binding to data; there is also always freedom. The difference between one case and another is only a difference in degree.

299

Plus encore: toute décision, même celle soi-disant „littérale”, est à la fois application et création; l’application se détermine toujours aussi par le jugement de celui qui décide. Ceci résulte déjà de la nature même de l’application. Une sentence n’est logiquement coërcitive que lorsque les prémisses majeure et mineure sont données. Le juge établit lui-même la mineure: „Primus a acheté”, dont il se sert pour condamner au payement du prix de vente. C’est le juge qui décide qu’il s’agit d’une vente et cette décipagina-107sion implique déjà qu’il juge applicable la règle de la vente. 120Toute découverte du droit contient une activité logique; elle est liée par les données; mais il existe aussi toujours une certaine liberté. Les deux hypothèses ne diffèrent que graduellement l’une de l’autre.

300

   Only he who thinks that decisions can only be found by logical reasoning from a certain point onwards, a fixed given, from where one goes further step by step, can make an objection to this conclusion. Actually, however, we find them by assembling as many data as possible and then making the decision. The decision always involves a leap in the end.
   Anyone who has this insight understands also that the decision is never a deduction from a closed system. Nevertheless, there is no doubt that the law forms a system, a whole of logically adequate provisions. But this system does not reveal gaps here and there due to the faulty work of human beings, but rather is incomplete by nature and cannot be complete, because it is the foundation of decisions, which themselves add something new to the system. I think this is expressed best when we speak of an open system.

300

   A cette conclusion peuvent s’opposer seulement ceux qui croient que les décisions se trouvent uniquement par l’enchaînement ininterrompu de raisonnements logiques, tout en partant d’un point déterminé, c’est-à-dire d’une donnée fixe, à partir de laquelle on avance pas à pas. En vérité nous trouvons ces décisions en réunissant le plus grand nombre possible de données et en décidant après. La décision demande toujours de sauter un vide.
   Il en résulte qu’elle n’est jamais trouvée par déduction d’un système fermé. Cependant le droit constitue un système, un ensemble de réglementations logiquement coordonnées. Ce système, œuvre d’homme, défectueuse, ne montre pas cependant uniquement de ce fait des lacunes, il est inachevé de par sa nature et il ne peut pas être achevé parce qu’il sert de base à des décisions qui y ajoutent sans cesse de nouveaux éléments. A mon avis cette idée s’exprime le mieux par les termes de système ouvert.

301

   We can clarify this from yet another perspective.
   The law is a set of norms, not however of norms which are valid independently of time and place — such as for example the rules of logic — but of norms, which derive their authority from particular historical events (the act of legislation, or in the case of customary law, the actions of persons subjected to the law). Furthermore, these are norms which require application and are again in the end dependent on this application. It is thus a norm-system and at the same time a system of actions (legislation, administration of justice, execution by the administration, actions of people concerned, which are oriented at the law). It is a “Sollen”, an “ought”, but an “ought,” connected to a “being”, to historical events. Law is only valid within a certain time, within a certain circle of people.

301

   D’un autre côté encore on peut éclaircir cette idée.
   Le droit est un ensemble de normes, mais non pas de normes qui valent — comme celles de logique — indépendamment du lieu et du temps, mais qui empruntent leur autorité des événements historiques déterminés. (L’acte législatif, ou, pour le droit coutumier, la façon d’agir des personnes soumises au droit). Ce sont, ensuite, des normes qui demandent à être appliquées et qui, à leur tour, dépendent finalement de cette application. C’est donc
et un système de normes, et un système d’actes (la législation, la jurisprudence, les actes exécutifs de l’administration, les actes des intéressés qui se conforment au droit). Le droit est un „Sollen”, un „devoir”, mais un „devoir” attaché à un „être”, à des événements historiques. Le droit vaut seulement pendant une certaine période, dans un certain cercle.

302

   This double character becomes clear when we speak of an open system. The law is never “complete”, it changes daily. Not only by legislation, the conscious creation of new law, but also by application. We can express this also in this way: the system has to be seen as “dynamic”, not “static”.129 The doctrine of logical closure sees it as a static system, that remains unchanged as long as the legislator doesn’t intervene. There lays its mistake.
   If this is the case, then it follows from this, that we should not understand the contradistinction between legislator and judge as a sharp demarcation: “the first creates law, the second maintains law, the first is free, the second is bound”, but instead in such a way that for the first the freedom is primary, while for the second the binding is primary.
In the creation of the new the first remains always bound to the maintenance of the old, while the second in the maintenance always adds also something new to the existing.

302

   Le terme „système ouvert” fait ressortir nettement ce double caractère. Le droit n’est jamais „achevé”, il change tous les jours pagina-108et cela non seulement par la législation, qui est la création consciente de droit nouveau, mais encore par l’application. On pourrait exprimer aussi cette idée en disant: le système doit être pensé comme „dynamique”, non comme „statique”.121 La théorie du système logiquement fermé le voit comme un système statique qui demeure inchangé, tant que le législateur n’intervient pas. C’est là son erreur.
   Il résulte de ce qui précède qu’il ne faut pas admettre une nette opposition entre le législateur et le juge dans ce sens que „l’un crée du droit, et que l’autre le maintient, „l’un est libre, l’autre est lié”. Cette opposition signifie plutôt que, pour le législateur, c’est la liberté qui prédomine, pour le juge la sujétion à la loi, que le premier, tout en créant le nouveau, reste cependant toujours lié par le maintien de l’ancien, que l’autre, tout en maintenant le droit existant, y ajoute toujours du nouveau.

303

   But this is addition, nothing more. The consequence is that he cannot call new things into being arbitrarily but has to seek contact with the existing. This means working historically. If the system is changing continuously, it can only be understood in its change. The one who seeks new law in such a way, must always ask: how did the old come about, can I discover the trend of an evolution in it, do I build upon the existing, does it fit with this?
   And at the same time he has to ask himself: where do I go when I take this step, what are the consequences entailed by it? He has to take into account the logical nature of our judgment, which continuously compels towards further consequences, precisely because in the law that which is equal always requires equal treatment.

303

   Bien entendu: le juge se borne à ajouter; il s’ensuit qu’il ne peut créer arbitrairement du nouveau; il doit „rattacher” ses décisions à ce qui existe déjà. Ceci implique un travail historique. Si le système change continuellement, on peut le comprendre seulement dans ses changements. Lorsqu’on cherche ainsi du droit nouveau, il faut se poser la question: „Quelle était la genèse de l’ancien droit? Puis-je y déceler une ligne d’évolution? Est-ce que je continue la construction du droit actuel? Ma décision y est-elle bien adaptée?”
   En même temps ou doit se demander: où vais-je? quelles conséquences cela implique-t-il? On doit tenir compte de la nature logique de nos jugements, qui nous pousse sans cesse à d’autres conséquences, justement parce que le droit exige, toujours à nouveau, de traiter d’une même façon les cas égaux.

304

   He who has a clear view of the nature of analogy will also understand the place of historical and teleological interpretation. He seeks a principle of gradualness. He looks back, to be able to look forwards. Here are the limits to free judgment when finding law, which I pointed out at the end of the last section.
   We build upon a system. In legislation the law may seem to show sharp incisions, in the most extreme when these are penetrated by a revolutionary spirit, and the law may consciously strive after the new, still the law remains bound by what the centuries have contributed to it. Conversely, however much it may be bound, law would not be law if it was not oriented toward something, if there was no aspiration toward something which we imagine. Thus, the place of the historical and teleological interpretation become self-evident.

304

   Celui qui a une connaissance claire de l’analogie voit en même temps les places qui reviennent aux interprétations historique et téléologique. Ce qu’il cherche c’est une progression régulière. Il regarde en arrière pour mieux prévoir. Ici se trouvent les limites du libre jugement dans la recherche du droit, auxquelles je visais à la fin du paragraphe précédent.
   Nous participons à la construction d’un système. Le droit montre,
pagina-109il est vrai, dans la législation de brusques coupures apparemment très nettes — surtout lorsque celles-ci sont imprégnées d’un esprit révolutionnaire et qu’elles tendent clairement à des réformes — il n’en reste pas moins déterminé par une évolution immémoriale. Et inversement, si lié qu’il fût, le droit ne serait pas droit, s’il était sans direction, s’il ne se dirigeait pas en route vers des buts que nous nous sommes proposés. Ainsi apparaissent d’elles mêmes les places des interprétations historiques et téléologique.

305

§ 18 Historical interpretation of the law. Tradition. The institution.

   It is customary not to distinguish between the interpretation of the law according to the history of its establishment and the truly legal historical one, to take them both together under the name “historical interpretation”.130 Both are seen as an inquiry into the intention of the legislator; the older history, the law before the codified law, is deemed important only because the legislator is supposed to have wanted its preservation. Our point of view, indicated in the sections §§ 9, 11 and 17, is different. The inquiry into the law of an earlier time is of minor relevance for the determination of the intention of the legislator: even if the legislator adopts an older writer’s formula, this doesn’t mean that he gives it completely the same meaning as this writer did, that he also adopts that which this writer has enunciated in the context of this formula. The value which we attach to the historical inquiry rests on another ground; it assumes another view on the work of the legislator.

305

§ 18 L’interprétation historique du droit. La tradition. L’institution.


   Ordinairement, on ne distingue pas entre l’interprétation
de loi d’après l’histoire de sa confection et l’interprétation du droit historique dans son sens strict; on les réunit toutes les deux sous la dénomination d’„interprétation historique”.122 On considère l’une et l’autre comme une recherche de l’intention du législateur; à l’histoire plus ancienne, celle du droit antérieur à la loi, on attribue de l’intérêt seulement parce que le législateur est supposé avoir voulu conserver l’ancien droit. Nous partons d’un autre point de vue, déjà indiqué aux § 9, 11 et 17. Pour la détermination de l’intention du législateur, la recherche de l’ancien droit présente peu d’intérêt; lorsque le législateur reprend une formule d’un auteur ancien, il n’est point sûr qu’il y attache la même signification, qu’il veuille reprendre tout ce que cet auteur a professé autour de cette formule. La valeur que nous attribuons à la recherche historique s’appuie sur un autre motif, elle est déterminée par une autre conception de l’œuvre législative.

306

   As we pointed out on p. 44, people compare the objective method of legal interpretation with the subjective; objective: the law in itself; subjective: the law as expression of the intention of the legislator. We concluded there: not objective or subjective, but rather objective and subjective. The written law is both the expression of intention of the legislator and at the same time it is a value in itself. Now we have to add to this: it is also something else: it is also a part of the practice of law. This is the ever-changing life of a people, which can only be distilled from the forms of the law by historical research. The law is fixed by legislation and the formula which is used for this gains authority for the future, but this determination is not a creation from nothing, but consciously or unconsciously there is adherence to that which already exists, foundations which were already laid are taken as starting point. Every new law brings a new element into the system of law, but it brings this into the system, the new is never completely new. In my opinion we still are not impressed enough by this truth, brought to light by the Historical School.

306

   Ci-dessus, page 44, nous avons souligné que l’on oppose la méthode objective d’interprétation de la loi à la méthode subjective; méthode objective: la loi en soi; méthode subjective: la loi comme manifestation de la volonté du législateur. A l’alternative: méthode objective ou subjective, nous avons substitué: méthode pagina-110 à la fois objective et subjective. La loi est en même temps une déclaration de volonté du législateur et une valeur en soi. Il faut y ajouter encore un autre élément: elle fait aussi partie de la vie juridique, cette vie, toujours changeante, de la nation telle qu’elle se manifeste dans les formes du droit. Le droit est fixé par la législation et, à la formule dont on se sert à cet effet, on confère de l’autorité pour l’avenir; mais cette fixation n’est pas une création. La formule est consciemment ou inconsciemment rattachée à la réalité, elle appartient à une construction sur des bases déjà jetées. Toute loi nouvelle fait entrer un nouvel élément dans le système juridique, dans ce système: le nouvel élément n’est jamais entièrement nouveau. C’est là une vérité que l’Ecole Historique a mise en lumière et dont nous ne sommes pas toujours, à mon avis, assez pénétrés.

307

   Even within this view it is possible that the legal historical and the statute historical interpretation merge, but in that case the legal historical is not part of the inquiry into the intention of the legislator, but rather the other way round, the statute historical is part of theinquiry into the historical development. It the statute-historical interpretation is not primarily important then as a determination of the intention of the persons, endowed with authority, who composed the law, but it is a link in a chain, part of an evolution, which sometimes stretches out over centuries. The significance of the history of the realization of the French Code for our civil law has always been like this; the intention of the legislators of Napoleon has no specific relevance for us as such, but the Code has a great significance for the history of our law and therefore the continuance or change of development, which the history of that codification shows, can be important for us.

307

   Même prises ainsi, l’interprétation historique du droit et celle de la loi peuvent coïncider; la première ne doit pas être considérée alors comme constituant une partie seulement de la recherche de la volonté du législateur, mais, inversement, il faut voir la seconde comme une partie de la recherche, de l’évolution du droit. Cette interprétation historique de la loi ne présente pas alors en premier lieu d’intérêt pour la constatation de la volonté des personnes revêtues d’autorité qui ont élaboré la loi, mais elle forme un anneau d’une chaîne, une partie d’une ligne que l’on peut suivre à travers les siècles. C’est là le seul intérêt que présente pour nous l’histoire de l’élaboration du Code Civil français; la volonté des législateurs de Napoléon, comme telle, est pour nous indifférente; mais dans l’histoire de notre droit, le Code est d’une importance éminente et c’est pour cela que la continuation ou la modification de la ligne que nous montre l’histoire de ce Code peut avoir pour nous une certaine signification.

308

   Our opinion has as a consequence that a simple appeal to the history, without indicating what in this history guided the interpretation, is worthless.131 Any appeal to history is also worthless where there is only one antecedent selected from many, and pointed out to the one who seeks law. This was done in the past and it is still done sometimes with Roman rules or German curiosities. It is not one specific antecedent which has meaning, but the trend in a development. Of course, there are points in such a development which are more important, which gained preponderance in the course of time. It is the task of the legal historical inquiry to point these out. Such points for us are the law of obligations of Roman law and of the French law of the 18th century, especially Pothier.

308

   Il résulte de notre conception, qu’il faut refuser toute valeur à l’appel à la seule histoire, sans indiquer les motifs historiques de l’interprète,123et aussi à l’appel qui consiste à soumettre au chercheur un seul précédent détaché de toute une série. C’est ce qu’on faisait autrefois et on le fait parfois même de nos jours, pour les pagina-111règles romaines ou de curieuses règles germaniques. Ce n’est pas le précédent, mais la ligne de développement qui est importante. Naturellement il y a dans cette évolution des phases d’un intérêt supérieur, qui, au cours des temps, deviennent prépondérantes. Il en est ainsi — à l’égard de notre droit des obligations — pour le droit romain et le droit français du XVIIIème siècle, surtout pour Pothier.

309

   The structure of our law of obligations is Roman; largely it is nothing else than the Roman tradition that is continued. However, it is not the Roman law in itself that is important, but the way in which it influenced ours historically. The science of later days has shown that much, that was held as Roman law by the Middle Ages and the Pandectists, till the end of the nineteenth century, actually was not Roman. This doesn’t make it less important for us. On the contrary, to us the way in which Pothier and Voet saw the Roman law is of greater significance than how it should be seen according to the more recent interpolation doctrine and the papyrus-findings. However great the importance may be from a historical point of view, for us in practicing the current law the latter is a phase, which is further away from us than the Roman law as it developed in the reception. It is situated at the start of a line, which we have to draw further, and which gets more important the nearer it gets to our own time.

309

   Notre droit des obligations est romain quant à sa structure; en grande partie ce n’est que de la tradition romaine qui est continuée. Mais ce n’est pas le droit romain en soi qui est important, mais le droit romain dans la mesure où il a influé sur le nôtre. La science moderne a démontré que beaucoup de matières que les juristes du Moyen-Age et même les Pandectistes jusqu’à la fin du XIXème siècle ont prises pour du droit romain n’étaient pas d’origine romaine. Ces matières n’en présentent pas moins d’intérêt pour nous. Au contraire, pour nous, la conception du droit romain de Pothier ou de Voetius est d’une plus grande signification que le fait de savoir ce qu’il aurait été d’après la théorie de l’interpolation moderne ou d’après les papyrus récemment découverts. Ces derniers résultats — si importants qu’ils soient du point de vue historique — révèlent pour nous, qui étudions le droit contemporain, une phase du droit romain plus éloignée que celle de la réception. Cette phase se situe au commencement d’une ligne qu’il faut prolonger et qui gagne en importance à mesure qu’elle approche de notre époque.

310

   Also concerning Pothier we have to free ourselves from the rather common conception which sees in him a sort of commentary of the law, a commentary that precedes the law and has more authority than any later one. Pothier was the last before the codification to summarize the whole system of law in his Traités. He did this simply and crystal-clear, his work had a great influence on the French Code, especially in the law of obligations. This makes clear why Pothier is important for the historical research, but also Pothier is nothing else than a link in a development. He was not an innovator of the law, but somebody who described it according to the traditional views. Pothier has to be conceived therefore in relation to his predecessors and contemporaries; his statements are not important because they specify the intentions of the makers of the Code, but because they summarized the complete tradition that preceded the codification and could therefore show the connection between that tradition and the Code more than anything else.

310

   Pour Pothier aussi, il faut que nous nous dégagions de la conception courante, selon laquelle cet auteur est une sorte de commentateur, un commentateur antérieur à la loi, et à qui revient une autorité plus considérable qu’à ses successeurs. Pothier fut le dernier — avant la codification – à résumer dans ses Traités le système entier du droit. Il l’a fait d’une façon simple et lumineuse à la fois; son œuvre a grandement influé sur le Code, surtout sur le droit des obligations. C’est ainsi qu’est déterminée l’importance de Pothier pour la recherche historique, mais même Pothier ne forme qu’une phase dans l’évolution. Il n’était pas un rénovateur du droit, mais un auteur qui le décrivait conformément aux conceptions traditionnelles. Il faut donc voir Pothier par rapport à ses prédécesseurs et ses contemporains; ses formules ne sont pas importantes parce qu’elles décrivent les intentions des auteurs du pagina-112Code, mais parce qu’en elles est réunie toute la tradition antérieure à la codification et qu’elles montrent plus clairement que tout autre ouvrage les rapports entre le droit antérieur et le Code.

311

This is why we will always have to engage ourselves with his Traités. Something else can be added. We think Pothiers work is reliable, it is also the high quality of it which determines his authority. What benefit would we derive from the knowledge of the authors who preceded the codification, if it was not an established fact that they were not only held in high esteem, but also deserved this? If this were not the case, there would remain doubt as to whether they described the law correctly. This is why, where the French Code didn’t follow Pothier, the appeal to other authors has so much less meaning. It is not certain that the Code awarded them authority, or whether it did also actually adopt the formula from them which we find with them, and then, we don’t know if they indeed gave a correct picture of the law they described.132

311

C’est pourquoi nous devrons toujours étudier ces Traités. Mais il y a encore un autre argument. L’œuvre de Pothier nous inspire confiance, et c’est aussi sa qualité qui en détermine l’autorité. A quoi bon la connaissance des auteurs antérieurs au Code, s’il n’est pas certain, non seulement qu’ils faisaient autorité, mais qu’ils la méritaient? S’il n’en était pas ainsi, il resterait toujours des doutes sur l’exactitude de leurs descriptions du droit. C’est pourquoi l’appel à d’autres auteurs, là où le Code n’a pas suivi Pothier, est d’une valeur tellement plus réduite. Il n’est pas sûr que le Code leur prêtât de l’autorité, qu’il leur empruntât la formule que nous retrouvons chez eux, de plus nous ignorons s’ils reproduisaient exactement le droit qu’ils décrivaient.124

312

In the first place it is the law that matters; not the opinions of authors. Pothier knew the law of France before the Code better than anyone else and understood the art of how to describe it. I do not dispute that we therefore have to award still another kind of authority to his word, other than that of being an element in a historical evolution, but this touches on something which we will keep for later, the authority of science.133 Here we are concerned with the historical development.

312

En effet, c’est ce droit qui importe en premier lieu et non pas les opinions des auteurs. Comme un autre, Pothier possédait le droit français d’avant le Code et avait l’art de le décrire. Je ne nie donc pas qu’il faille attribuer, à sa parole pour les raisons ci-dessus, une autorité autre que celle de constituer un élément dans l’évolution générale; mais ceci touche un point auquel nous nous réservons de revenir, à savoir l’autorité de la doctrine.125 Ici il s’agit de l’évolution historique seulement.

313

    An example of legal provisions, which can only be understood historically, is the rule, which pertains to the annulment of contracts on the ground of error. This is possible when there is error concerning the substance of the matter. But what is “the substance of the matter”? What is it in a purchase, to which the words at first sight seem to refer, and what is it in other contracts? In his well-known doctoral thesis.134 Houwing has made an inquiry into the development of the doctrine on error before Pothier and with Pothier and he comes to the conclusion that the mistaken conception which motivated one of the parties to enter into the agreement, only has consequences for the legal effects of the agreement, if one can assume, taking into account all the circumstances, that both parties had made their agreement taking the truth of this conception as a condition for their concord.135

313

   Les articles 1358 et 1353 C.c.n. (resp. 1110, 1121 C.c.f.), nous présentent des exemples de prescriptions légales qu’on ne peut comprendre qu’historiquement. Le premier article concerne l’annulation des conventions pour erreur; elle est possible lorsque l’erreur porte sur la substance même de la chose. Mais qu’est-ce que la „substance de la chose”? Qu’est-ce pour la vente, contrat qui vient le premier à l’idée?, qu’est-ce pour les autres conventions? Houwing qui, dans sa thèse connue,126 a recherché l’évolution de la théorie de l’erreur avant Pothier et chez Pothier, arrive à la conclusion suivante: la fausse représentation, qui a amené une des parties à contracter, pagina-113n’influe sur les effets juridiques du contrat, que lorsqu’il faut admettre, compte tenu de l’ensemble des circonstances, que l’une et l’autre parties ont fait dépendre leur contrat de l’exactitude de cette représentation comme d’une condition.127

314

It is this formula which he recommends to the judge. Doctrine and case law have accepted it. Houwing certainly didn’t ground his conclusion solely on Pothier or on historical research. On the contrary, he shows that Pothier poorly summarized the principle which he had stated and formulated it incorrectly, but without the historical research he would never have been able to find the freedom to substitute his formula for the one of the law. In Pothier he found the essential element: the relevance of the error being dependent on the conception of the parties, and Pothier ties this to the Roman doctrine of error in substantia; the development from objective to subjective criterion for the distinction whether an error is relevant or not finds its provisional end point with him. The terminology of the Code and our law remained Roman, history gives us the freedom to disengage from the literal meaning of the words.

314

C’est cette formule qu’il recommande au juge; doctrine et jurisprudence l’ont acceptée. Il est vrai que Houwing ne se borne pas à invoquer Pothier à l’appui de ses conclusions, ni même le résultat de ses recherches historiques, au contraire; il démontre que Pothier a mal résumé et mal formulé le principe qu’il proféra. Pourtant, sans cette recherche historique, Houwing n’aurait jamais pu trouver la liberté de substituer sa formule à celle de la loi. L’essentiel de cette formule: „pour qu’il y ait erreur, il faut qu’elle réside dans la représentation des parties”, il l’a trouvé chez Pothier et Pothier a rattaché cette idée à la théorie romaine de l’error in substantia. L’évolution qui mène du critère objectif au critère subjectif pour admettre ou refuser l’erreur, s’arrête provisoirement chez Pothier. La terminologie du Code et de notre loi restait identique à celle des romains; l’histoire nous permet de nous dégager de la signification littérale des mots.

315

   The same is applicable for the words “to stipulate for the benefit of oneself)” in one of the provisions of the Civil Code. In the Weekblad van Privaatrecht of 1916136 I have tried to show, that a stipulation for the benefit of a third party only renders a right for this party, if it is bound to a valid agreement between the parties. Of course, I have to leave it an open question as to whether I have succeeded in this argument. I refer to it here because it completely follows the method which I defended here as the historical interpretation; pointing out the historical development of the rule, the very restricted beginning with the Romans, which followed after a principled exclusion, a restriction of the effects of the agreement to the parties alone, the extension of it in the Middle Ages, the factors which began to influence it in the French law from the 16th to the 18th century, Pothier, but not only the Pothier of the Traité des Obligations, but also the elaboration elsewhere, the French Code and then later the Code of Napoleon for the Netherlands, our own history of written law. Again, it was not only the history to which I appealed in my recommendation of the formula, but how could I have found it, from where would I have taken the liberty to substitute it for the narrower words of the law, if the historical argument, the description of the trend in the development of the written law, had not given that liberty.

315

   Il en est de même pour les termes: „stipuler pour soi-même” dans l’article 1353 C.c.n. Dans l’Hebdomadaire pour le Droit Privé de 1916128 j’ai essayé de démontrer qu’une stipulation au profit d’un tiers produit ses effets à l’égard de celui-ci, lorsqu’elle fait partie d’une convention valable entre les parties. Naturellement je dois laisser entière la question de savoir si j’ai réussi cette démonstration; je la cite ici uniquement parce que j’ai suivi entièrement la méthode que je viens de défendre comme interprétation historique. J’ai retracé le développement historique de la règle, son modeste début chez les Romains qui succédait au principe de l’exclusion de cette stipulation, restreignant l’effet des conventions aux seules parties, son extension au Moyen-Age, les facteurs qui ont influé sur elle dans le droit français du 16ème au 18ème siècle, et Pothier, non seulement le Pothier du Traité des Obligations, mais aussi ses autres développements à ce sujet, le Code Napoléon et le Code Napoléon pour la Hollande, enfin, l’histoire de notre propre loi. Encore pagina-114une fois, ce n’était pas uniquement l’histoire dont je me suis autorisé pour préconiser ma formule, mais comment l’aurais-je trouvée, où aurais-je pris la liberté de la substituer aux termes plus stricts de la loi, si la démonstration historique, l’indication de la ligne du développement de la loi, ne m’avaient pas donné cette liberté?

316

   In both cases — and they could be augmented with many from the law of obligations and not only from there— the issue was to get a good understanding of a rule which was poorly formulated by the legislator. The historical inquiry can also serve to posit a rule, about which the law is silent. M. H. Bregstein137 has tried to demonstrate that our written law also contains a revindication of unjust enrichment. There are specific provisions in our law which can be understood as the expression of a principle: that which has been received without grounds should be returned, but this is not explicitly stated and it seems contrary to the formulation of the sources of obligations in the Civil Code. Bregstein nevertheless thinks that he can defend the principle and potential actions founded on it on the ground of the tradition. He demonstrates the development of the doctrine up to Pothier.

316

   Dans les deux cas précités (auxquels on en pourrait ajouter un grand nombre encore, empruntés au droit des obligations et aussi à d’autres matières), il s’agissait de la bonne compréhension d’une règle mal formulée par le législateur. Ba recherche historique peut également servir à l’élaboration d’une règle que la loi passe sous silence. Dans sa thèse: „L’enrichissement sans cause”.129 M. H. Bregstein a essayé de démontrer que notre droit connaît aussi l’action en restitution d’un enrichissement injuste. Notre loi contient quelques prescriptions spéciales qu’on peut ramener au principe: ce qui a été obtenu sans cause, doit être restitué. Mais ce n’est pas un principe exprimé et il semble incompatible avec l’indication des sources de l’obligation dans l’article 1269 C.c.n. Cependant Bregstein croit pouvoir défendre ce principe et les actions qui en découleraient éventuellement, par un appel à la tradition. Il montre le développement de cette théorie jusqu’à Pothier;

317

It cannot be found in the French Code. There is no reason to believe that it is excluded intentionally. Is it not therefore now permissible to defend the continuance of the old regulation on the ground of this tradition? The Code adopts the old law of obligations completely but doesn’t speak of this part. Isn’t it more correct also here to accept the continuance of the old, rather than the rule that the law abolishes by being silent? This can happen of course, but there is no more reason to think that this is always the case than it is to think that it is always suitable to reason a contrario. Incidentally, one of the authors of the Code, most probably also the most significant, Portalis, understood this already, when he stated:

When the text on a particular issue is not clear, the traditional, well-established custom takes the place of the law. (trans.lhc)138

Such a French tradition is only then really meaningful, if it is supported by an old-Dutch one; Bregstein doesn’t omit to extend his inquiry to this as well.

317

on ne la retrouve pas dans le Code. Aucun motif ne porte à supposer qu’on a voulu l’exclure expressément. Ne serait-ce pas admissible de défendre, en vertu de la tradition, la persistance de la réglementation ancienne. Le Code reprend l’ancien système des obligations sans mentionner la matière en question. N’est-il pas plus juste de préférer ici la continuation de l’ancien principe à la règle d’après laquelle le silence de la loi a un effet abrogatoire? Cet effet peut se produire, mais il ne se produit pas toujours, pas plus qu’il n’est permis de raisonner a contrario dans tous les cas. Du reste, un des auteurs du Code et probablement le plus important, Portaus, le comprenait déjà ainsi lorsqu’il dit:

A défaut de texte précis sur chaque matière un usage ancien, constant et bien établi, tient lieu de loi”.130

Une telle tradition française cependant, n’a de vraie valeur que lorsqu’elle est conforme à une ancienne tradition hollandaise. Bregstëin n’omet pas de rechercher aussi l’existence d’une telle concordance. pagina-115

318

   So the tradition plays an important role in the interpretation, where the written law summarized the existing law, but did not succeed in the attempt to formulate it clearly, and the tradition plays also an important role where the written law remains silent does not explicitly acknowledges it but shows on the other hand no intention to abolish it; next to this finally the tradition plays an important role where the written law raises doubt in its general formulas and doesn’t move always in the same direction in its specific provisions. As far as the error and the stipulation for the benefit of third parties were concerned we could point out evolutionary trends, which were more or less moving in one direction: from objective criteria to subjective in relation to the error, growing recognition of the stipulation for the benefit of third parties. But it also happens that the trend is repeatedly interrupted, that one current dashes against another. According to our law it still is a well-known and undecided issue whether we have a causal or an abstract transfer of ownership, in other words whether the property is transferred by a consensus or whether besides this there is the need for a legally recognized ground for the transfer of ownership.139 Also in respect of such an issue it is impossible to take sides without knowledge of the historical development.

318

   Donc la tradition vaut quand la loi, tout en résumant du droit existant, n’a réussi qu’en partie ses tentatives de formulation; elle vaut encore dans le silence de la loi, lorsque ce silence ne comporte pas une intention expresse d’abroger; elle vaut enfin lorsque une formule générale de la loi fait naître des doutes. Pour l’erreur et la stipulation au profit d’un tiers, nous étions à même d’indiquer les lignes de développement — à peu près parallèles — qui mènent en ce qui concerne l’erreur de critères objectifs à des critères subjectifs; et pour la stipulation au profit d’un tiers, à une reconnaissance croissante de cette clause. Mais il arrive aussi que la ligne soit interrompue plusieurs fois, que des courants différents se heurtent. Une question connue — et toujours controversée — dans notre droit est celle de savoir si le transfert de propriété est causal ou abstrait, c’est-à-dire si la propriété est transférée par un accord exprès de volonté des parties à cet effet, ou s’il faut, en dehors de cet accord, une cause de transfert, reconnue par le droit.131 Dans cette controverse aussi, il est impossible de prendre parti sans connaissance du développement historique à ce sujet.

319

But here the history certainly doesn’t follow one trend, on the contrary, both trends, the one of abstraction and the one of binding to a cause, move next to or against each other and sometimes merge. It is understandable that the proponents of both systems appeal to the history, on the one hand van Oven140 defending the causal, and I with him, on the other hand Meijers141 and Cleveringa142 defending the abstract. And one should not say now that one can conclude from this clash of opinions that the history has little meaning for the finding of law. The one who argues this always assumes that it is one factor – in this case the history – which is decisive for the interpretation. History is in itself however no more decisive than any other expedient of the finding of law.

319

Cependant ce développement n’a point suivi une seule ligne, au contraire les deux lignes, celle de l’abstraction et celle de la cause requise, courent tantôt en sens parallèle, tantôt en sens opposé, souvent aussi elles s’entrecroisent. On comprend aisément que les partisans des deux catégories recourent à l’histoire; d’une part Van Oven 132et moi, pour la théorie causale, d’autre part Meijers 133 et Cleveringa 134pour la théorie abstraite. Qu’on n’objecte pas qu’il résulte précisément de ces divergences de vue combien est réduite la valeur de l’histoire pour la découverte du droit. Celui qui raisonne ainsi suppose encore qu’un seul facteur — l’histoire pour notre problème — décide de l’interprétation. En soi, l’histoire n’est pas plus décisive pour la découverte du droit que n’importe quel autre auxiliaire.

320

But how should we find our way, when the words of the law are not conclusive, when the provisions can’t be put together logically, if we do not understand that there is a battle here between legal certainty on the one hand, which is driving at the abstraction in virtue of the fixedness and on the other hand justice, which doesn’t want to sanction anything which happened contrary to the law and — what matters most to us — if we do not understand that this battle is not one that recently arose or which is caused by obscure legal provisions, but that this is the same battle which had been fought for ages, that these legal provisions can only be understood if they guide us in a choice for a standpoint in this never ending discord?

320

Mais, comment trouver le chemin en l’absence de termes légaux péremptoires, de prescriptions logiquement compatibles, si nous ne voyons pas qu’ici s’opposent d’une part les partisans de la sécurité du droit, qui, en vue de la fixité, préconisent l’abstraction, pagina-116d’autre part les partisans de la justice qui refusent de voir sanctionné ce qui s’est produit en méconnaissance du droit? Comment sortir de ce dilemme, si nous ne comprenons pas — et c’est ce qui importe avant tout — que cette lutte ne date pas de nos jours, qu’elle n’est pas causée par un manque de clarté dans des dispositions légales, mais que c’est la même lutte qui a été menée à travers les siècles; si nous ne reconnaissons pas qu’il est indispensable pour une bonne intelligence de ces dispositions de choisir un point de vue à l’égard de cette divergence qui ne s’apaise jamais?

321

   If the role of the historical interpretation is pointed out correctly this way, then it can be concluded that it is impossible to specify certain subjects for which it has authority and others for which this is less the case. Everywhere where the tradition can be shown, it is relevant, but the question whether the tradition can be shown can only be decided by historical inquiry.
   It is this conception, which was followed by the editors of this manual, when they let the discussion of the rules be preceded each time by an historical inquiry. This is continually done very beautifully by Planiol
in his well-known textbook.143

321

   Si le rôle de l’interprétation historique est ainsi précisé avec justesse, il en résulte que son autorité ne varie pas selon la nature de la matière en question. Elle a de l’importance en toute matière où la tradition est reconnaissable, mais c’est la recherche historique qui seule décide si la tradition peut être indiquée.
   Voilà la conception qu’ont suivi les auteurs du présent traité lorsqu’ils ont fait précéder l’exposé des règles d’une recherche historique. C’est ce qu’a fait Planioi, d’une façon particulièrement brillante, dans son célèbre manuel.

322

   I said that the history is never decisive in itself. This is true for every given finding of law, but especially for an appeal to the tradition. The person who gives authority to it, does so because he believes that there is continuance in law, that our rules and decisions will time and again elaborate on the old and will carry this on. This leads to the conclusion that this continuance doesn’t stop with the establishment of the written law. This is the most important point for the historical inquiry, but there is something else which comes after this.144

322

   J’ai dit que l’histoire n’est jamais, en soi, décisive; il en est de même pour toute donnée dont se sert la découverte du droit, mais tout particulièrement pour un appel à la tradition. On lui attribue de l’autorité, parce qu’on admet dans le droit un élément de permanence et que nos règles et nos décisions sont attachées à l’ancien droit et le continuent. Il résulte de ce motif même que l’évolution n’est pas terminée par la rédaction de la loi; c’est là le point principal pour la recherche historique; mais il y en a d’autres encore.135

323

   As soon as we speak in terms of development, we are not entitled to stand still somewhere, we have to go on. The tradition is used completely unhistorically, when for example in international private law people defend the thesis that our legislator took the statute-doctrine as point of departure and that when the written law is silent, we therefore have to take this statute-doctrine as our line of action.145 It is certainly therefore impossible to understand our international private law and to apply it, without knowledge of the statute-doctrine, but the one who only takes this doctrine and its development up till the 19th century into account, forgets that international private law took new turns especially in the 19th century, and that in the course of this the statute-doctrine was largely abandoned, which means that a decision which appeals to it is not motivated sufficiently. We can formulate this also more generally thus: the one who accepts the tradition, has to be bold enough to be critical about it.

323

Dès que nous parlons d’évolution, nous ne sommes pas libres de nous arrêter quelque part; il faut avancer. Voici un exemple de l’emploi de la tradition absolument a-historique: lorsqu’on défend, dans le droit international privé, la thèse selon laquelle notre législateur avait adopté la théorie des statuts et que, par conséquent, dans le silence de la loi cette théorie doit nous servir de directive.136 Il est vrai qu’on ne peut pas comprendre notre droit internationa4 privé sans connaître la théorie des statuts. Mais si l’on s’arrête à pagina-117ette théorie et à son développement jusqu’au XIXème siècle, on oublie que, justement à cette époque, on a imprimé au droit international privé une nouvelle direction, que l’on a, par là, en grande partie abandonné cette théorie et que, par conséquent, si on l’invoque à l’appui d’une décision, celle-ci se trouvera insuffisamment motivée.

324

   If we understand the value of history for the finding of law in such a way, then it is clear that we are not affected by the much heard objection that whoever appeals to history confuses genealogical and normative inquiry. It is argued that we don’t derive a decision about what has to happen from the assessment of how the existing has come about. This is not correct as far as law is concerned. The decision about what has to count as law is bound by rules, which we encounter as objectively given. This given can only be known historically. There certainly is a difference between the purely legal historical inquiry and ours. The first only ascertains, while the second draws a conclusion for the present.

324

   A comprendre ainsi la valeur de l’histoire pour la découverte du droit, il est clair que nous pouvons ignorer le grief, souvent soulevé, selon lequel celui qui invoque l’histoire confond les recherches génétique et normative. La détermination de la genèse de ce qui existe, dit-on, ne nous conduit pas à décider ce qui doit être. Cette objection ne vaut pas pour le droit. La décision de droit est liée par des règles qui se présentent à nous comme des données objectives. Ces données ne peuvent être connues qu’historiquement. Il existe sans doute une différence entre la découverte du droit historique pure et la nôtre. Celle-là se borne à constater, l’autre tire des conclusions valables pour nos jours.

325

Out of everything offered by the mass of facts, the first will make a selection between important and unimportant in a different way, it will ask: did it have influence at that time? the second: what can we recognize of this now? With a purely historical inquiry, we turn around to look from the present to the past, with the historical interpretation we make the turn twice, firstly back to the past, then again to the present. Anyone who doesn’t belief that law can only be found by distilling it from one’s own insight in what ought to happen, is always bound to the history.

325

Dans la masse des faits, la première distinguera d’une façon différente le principal de l’accessoire; elle se demande donc: tel fait exerçait-il de l’influence à cette époque? L’autre, par contre, pose la question: qu’est-ce qu’on retrouve à présent de cette influence? Dans la recherche historique pure, nous nous retournons du présent pour regarder le passé, dans la recherche historique de droit, nous nous retournons deux fois, vers le passé d’abord, puis, de nouveau, vers le présent. Qui ne se croit pas à même de puiser le droit uniquement dans sa propre conception du „devoir”, est toujours lié par l’histoire.

326

   This history of the law is something different from the history of the rule. The history of the rule is of minor importance for the inquiry of the real legal historian; what matters is the law as it actually existed in the decisions and actions. The legal historical interpretation, however, starts with the history of the rule: the Civil Code adopted it from the French Code, the Code from Pothier, etc., but this inquiry always leads to the inquiry into the law itself, in the end the formula is important as the crystallization of the law. The question is “what is the law at present”; for this we have to know what the law was in former times. The history of formulas teaches us whether there was change or continuance (whether the Civil Code was aligned with the French Code or not), but if there was continuance, then it is the law as it was summarized in the formula which matters.

326

   L’histoire du droit est autre chose que l’histoire de la règle. Celle-ci est de peu d’intérêt pour l’historien du droit proprement dit: ce qui importe pour lui, c’est le droit tel qu’il était présent et se manifestait dans les décisions et les actes. Par contre, l’interprétation historique du droit commence par l’histoire de la règle: le Code civil néerlandais l’emprunta au Code Napoléon, le Code à Pothier, etc. Mais cette recherche nous mène toujours à celle du droit même; finalement la formule est importante en tant que cristallisation du droit. La question est de savoir ce qui est actuellement de droit; à cet effet il faut savoir ce qui était autrefois le droit. L’histoire des formules nous apprend s’il y avait changement ou continuation (sur tel point le C.c.n. est, ou n’est pas conforme au pagina-118Code Napoléon), et en cas de continuation c’est le droit contenu dans la formule qui importe.

327

We give authority to Pothier, because we are confident that he described the law of his times accurately, we use his works to know what the law was in France before the Code. But the inquiry into the case law gives a more exact answer to this question. Therefore the decisions of judges of former times are especially important for our inquiry; the decisions before the written law was established, as well as the ones which immediately followed after this, because in these decisions we can best point out the thread running through the tradition. That thread runs on up till the present, in this way there is a connection between the authority of the history and the one of case law. But more about this in the next section. We first have to deal with something else here. It is not the rule alone, nor the decision of the judge alone in which the law is manifest to the historian, it is the social life itself, and it is also the development of this, which is important for the appeal to the tradition.

327

Nous attribuons de l’autorité à Pothier, parce que nous croyons fermement qu’il décrivait méticuleusement le droit de son époque et nous nous servons de ses ouvrages pour savoir ce qui était le droit en France avant le Code. Cependant une réponse plus précise nous donne la recherche de la jurisprudence; ce sont surtout les décisions des juges d’autrefois qui importent pour nos recherches; celles antérieures à une loi et celles qui la suivent immédiatement, car dans ces décisions se voit le plus clairement le fil de la tradition. Ce fil va jusqu’à nos jours; c’est ainsi qu’il existe un rapport entre l’autorité de l’histoire et celle de la jurisprudence, comme nous le verrons dans le prochain paragraphe. Un autre point attire encore notre attention, ce n’est ni dans la seule règle, ni dans la décision judiciaire. Ce n’est dans la vie en société même, que se manifeste le droit pour l’historien; pour l’appel à la tradition, l’évolution de cette vie importe également.

328

   Law is a regulation of the relations between human beings. When we appeal to tradition we have to ask the question, which relations existed when the rule was established, to be able to determine if that which has remained the same in these relations should make us understand the rule in the same way as formerly, or that a change in these implies also a modification of the rule. What was the economic and technical structure of the society in which the rule had to work, what also the cultural context in which it functioned? In the law we are always bound to the facts. The law can never be derived from the facts alone, but it is impossible to know the law without (knowing) the facts. In this context fact doesn’t only mean that which actually happens between the parties, but also that which happens as a specific social phenomenon. No legal historical inquiry, without an inquiry into the totality in which the law participates. The one who opens a book on legal history will soon observe, that it is a history of legal institutions, which is offered to us, in other words a history of those arrangements of actual events that are kept together by legal rules.

328

   Le droit est une réglementation de rapports entre les hommes. Pour l’appel à la tradition, il faut poser la question de savoir quels étaient ces rapports au moment de l’élaboration de la règle et cela en vue soit de décider si la permanence de certains rapports exige de comprendre la règle de la même façon que jadis, soit de déterminer si un changement de ces rapports implique une modification de la règle. Quelle était la structure économique et technique de la société, quel était le milieu culturel où la règle devait jouer? Dans le droit nous sommes toujours liés aux faits. Ou ne peut déduire le droit des seuls faits; mais sans eux on ne peut jamais connaître le droit. Par „fait” il faut entendre ici non seulement les événements concrets se produisant entre les parties, mais encore ces événements en tant que types d’un rapport social, et donc aussi ce rapport même. Pas de recherche historique du droit sans examen de l’ensemble dont il fait partie. Lorsqu’on ouvre un livre d’histoire du droit, on aperçoit bientôt qu’on nous présente une histoire des institutions juridiques, c’est-à-dire de ces complexes d’événements matériels qui sont reliés ensemble par des règles de droit.

329

   The concept of legal institution is seldom analyzed; the legal historian uses it, the jurist in a more narrow sense leaves it aside. However, it is also indispensable for the jurist. Nobody who practices state law will describe the law of the present-day State without outlining monarchy or parliamentarism. He then pictures the institutions of the state. Not only do the rules about the rights of the King and the States-General matter, nor only the practice, but the rules in practice, the whole phenomenon, as it is managed by the rules. Rules are laid down with a certain goal in mind; these rules lead to actions, which are connected to each other and which present themselves as a unity to the observer of social life.146 In the private law it is exactly the same. In an institution people pursue a certain goal in a certain way with the help of legal rules. We can’t say that property is a legal institution; ownership is a form which is used in many institutions, but private property of land and the system of land tenure are legal institutions.

329

   On n’a analysé que rarement la notion d’institution juridique; l’histoire du droit s’en sert, le juriste, dans le sens strict du mot, la laisse de côté. Cependant, pour celui-ci, elle est également indispensable. Aucun praticien du droit constitutionnel ne décrirait le pagina-119droit d’un Etat contemporain sans esquisser ce qu’est la royauté ou le parlementarisme; il reproduirait alors des institutions de l’Etat. Ce ne sont pas les seules règles sur les prérogatives du Roi ou des Etats-Généraux, qui importent, même par la seule pratique, mais les règles telles qu’elles jouent dans la pratique, le phénomène entier, tel qu’il est dominé par ces règles. On établit des règles en vue d’un but déterminé; ces règles conduisent à des actes qui présentent entre eux de la cohésion et elles apparaissent à l’observateur de la vie en société comme un tout.137 Il en est exactement de même dans le droit privé. Dans l’institution, des hommes poursuivent un but déterminé, d’une façon déterminée à l’aide de règles juridiques. On ne peut appeler la propriété une institution juridique, elle est une forme qui est utilisée dans diverses institutions; mais la propriété immobilière privée et le système des baux ruraux sont des institutions.

330

Legal person is a category. An association, having legal personality, is a concept of our positive law, but the association as social phenomenon is an institution, which again has its own autonomous parts, such as the trade union and the enterprise. The legal history describes the social development of these institutions, and it conceives in these the legal rules. The historical interpretation is in the first place concerned with the rules, but these rules change as the institutions change; it is impossible to know them without knowing the institution. Therefore, also the development of these in the present-day legal life will be taken into account. Or wouldn’t it be in particular relevant for questions about the law of association, that the powerful trade unions and the companies limited by shares, which take part in the world trade, use the same form, that was primarily used by club houses and philanthropic societies when the law of 1855 was promulgated?

330

La personne juridique est une catégorie; l’association ayant un personnalité juridique est un concept du droit positif, mais les associations forment ensemble une institution qui a ses subdivisions indépendantes, tels le syndicat et l’entreprise. L’histoire du droit décrit l’évolution sociale de ces institutions qu’elle voit comme l’ensemble des règles de droit. Par contre, pour l’interprétation historique, il s’agit surtout de règles, qui changent en même temps que les institutions sans lesquelles il est impossible de connaître les règles. Elle tiendra donc compte de l’évolution des institutions, même dans la vie juridique actuelle. Ne croit-on pas, par exemple, qu’il importe tout particulièrement, pour les questions du droit des associations, de savoir que les puissants syndicats et les sociétés anonymes, qui ont leur mot à dire dans le commerce mondial, se servent d’une forme juridique, qui, au moment de la promulgation de la loi sur les associations de 1855, fut celle de cercles privés et de sociétés philanthropiques?

331

   In this way historical interpretation leads to the sociological or teleological one. When it has been investigated what the relations were which were taken into account in the formulation of the rule and how these relations have developed, then the question “what now?” will be treated in reference to the relations of the present, the goal, which is strived for at this moment. Historical interpretation teaches that the rule, in the end can only be understood in the context of the relations for which it was written, even though in due time it can and has to be viewed autonomously. Sociology looks at the relations themselves, only at the rules as far as they have influenced these relations. We have to inquire what should be, what the rule is, but the rule for and in the relation.
   Thus we have to treat successively the authority of the case law for the finding of law and the interpretation according to the actual social relations. About this in the next sections.

331

   C’est ainsi que l’interprétation historique nous pousse vers l’interprétation sociologique ou téléologique. Lorsqu’on a recherché les rapports en raison desquels une règle a été autrefois établie, et pagina-120l’évolution de ces rapports, on ne tranchera pas une question soulevée à présent, sans avoir examiné d’abord les rapports actuels, le but qu’on poursuit de nos jours. L’interprétation historique nous apprend que la règle — bien qu’elle puisse et qu’elle doive être prise isolément en son temps — ne peut être comprise qu’en considération des rapports en vue desquels elle a été écrite. La sociologie examine ces rapports même; elle n’étudie ces règles que dans la mesure où elles ont influé sur ces rapports. A nous autres juristes par contre, il incombe de demander après „ce qui convient”, la règle, mais la règle four et dans les rapports.
   Il nous faut donc étudier successivement l’autorité de la jurisprudence pour la découverte du droit et l’interprétation selon les rapports sociaux matériels.

332

§ 19 The authority of case law.

   It is not so very long ago that it was generally accepted that other than the relations subjected to his decision, no further authority was due to the decision of a judge. Many still have this opinion. The judge applies the law, finds the law in an individual case, it is not his task to formulate rules with a general application. The general set up of our polity, the division between legislative power and judicial power, the system of cassation, all this excludes authority of case law as such. Shouldn’t one say with JUSTINIAN that one should judge on the basis of law and not on the basis of real or fictitious cases? One may have respect for the judgment of the Supreme Court about a legal question, but this respect is no other than that due to the decision made by anyone who is knowledgeable concerning the issue about which he speaks.

332

§ 19 L’autorité de la jurisprudence.

   Il y a relativement peu de temps on admettait généralement que la sentence du juge n’avait pas d’autorité en dehors du rapport juridique qui lui était soumis. Beaucoup sont toujours de cet avis. Le juge applique le droit, il le trouve dans le cas concret, sa tâche ne comporte pas l’établissement de règles d’une portée générale. Le plan même de notre organisation étatique, la séparation des pouvoirs législatif et judiciaire, le système de cassation, tout exclut la possibilité de reconnaître de l’autorité à la jurisprudence en tant que telle. Non exemplis sed legibus judicandum est. On peut très bien avoir du respect pour une opinion de la Haute Cour sur un point de droit, mais ce respect ne dépasse pas celui qui est dû à la sentence de tout homme qui est compétent en la matière.

333

One can always leave it aside if one is convinced that it is incorrect; it has authority because of the weight of its argumentation, not because of the person from whom it emanates. This is a principle which is not only inherent in the totality of the institutions of our state and law, but it was also the design of our codification. The previous authority of the case law had to be broken down, the arrêts de règlement, in which the French parliaments declared how they would decide henceforth in a certain legal issue, were forbidden (art. 5 C.c). By imitation of this our Law containing General Provisions prescribes that no judge is allowed to decide cases subjected to his judgment in the form of a general bye-law, disposition or regulation.

333

Lorsqu’on est persuadé de l’inexactitude d’une telle opinion, on peut l’écarter; elle emprunte son autorité uniquement au poids de l’argumentation et non pas à la personne qui l’a prononcée. Ce principe est contenu non seulement dans l’ensemble de nos organisations politiques et juridiques, il fut aussi celui du plan de notre codification. L’ancienne autorité de la jurisprudence devait être supprimée; les arrêts de règlement dans lesquels les parlements français annonçaient leurs décisions futures sur des points de droit déterminés furent interdits (art. 5 Ce). C’est à l’instar de ce modèle que pagina-121l’art. 12 de notre loi contenant les Dispositions Générales prescrit: „Il est défendu aux juges de prononcer par voie de disposition générale ou réglementaire sur les causes qui lui sont soumises”.

334

   Even though the design may have been like this — how different the practice has become. Anyone who attends a legal counsel’s closing speech in a civil case will observe that a lawyer never feels stronger than when he can appeal to a decision of the ‘H.R.’ (Supreme Court), that analysis and comparison of judicial interpretation is a common occurrence at the bar. It is the list of case law as part of the closing speech which the judge takes home as most important for his decision. How little time for study the daily work may leave to the judge, it is the publication of case law, which every jurist keeps up to date with as that which is most necessary. Also, science sees the study of the way the case law develops, systematizing its results, as its main task. Following France, the former is pursued by annotations to the decisions, in the Journal of Dutch case law as well as in the Weekly on Law.

334

   Si tel était l’idée primitive, la pratique est devenue toute autre! Celui qui assiste à un plaidoyer en matière civile constatera qu’un avocat ne se sent jamais aussi fort que lorsqu’il peut invoquer un arrêt de la Haute Cour et que l’analyse de la comparaison des interprétations judiciaires est à l’ordre du jour devant le barreau. C’est la liste des citations de jurisprudence qui est la pièce principale pour son jugement et que le juge emporte chez lui après les plaidoiries. Ce sont les publications de jurisprudence que tout juriste suit avec assiduité comme la matière la plus nécessaire, lui laissent peu de temps pour ses études même si les besognes quotidiennes. La science considère comme une de ses tâches principales l’étude de l’évolution de la jurisprudence et la systématisation des résultats de celle-ci. Conformément au modèle français, ce premier but se poursuit dans les annotations sous les arrêts, tant dans la Jurisprudence Néerlandaise que dans l’Hebdomadaire du Droit.

335

Regarding the latter: compare the place case law takes in a current textbook with the one it took in a book of fifty years ago; one will realize how much it has gained in authority.147 Portalis, who had more foresight than most codifiers, was correct when he stated contrary to the spirit of his age, something we already partly cited above at page 108 (block 317):

When the text on a particular issue is not clear, the old, well established custom; a series of similar decisions; a generally accepted view or a principle take the place of the law. (trans.lhc)148

He probably didn’t suspect that case law would acquire such influence as it currently has.

335

Et quant à la systématisation, que l’on compare la place attribuée à la jurisprudence dans un manuel de nos jours, à celle qu’elle occupait dans un traité d’il y a cinquante ans; et l’en se rendra compte de la mesure dans laquelle elle a gagné en autorité138 Portalis, qui regardait plus loin que la plupart des codificateurs a obtenu gain de cause car, en opposition avec l’esprit de son époque, il soutint la thèse déjà citée en partie, ci-dessus, page 114:

à défaut de texte précis sur chaque matière un usage ancien, constant et bien établi; une suite de décisions semblables; une opinion ou une maxime reçue tiennent lieu de loi.139

Cependant, même lui ne s’était certainement pas attendu à ce que la jurisprudence gagnât l’influence dont elle dispose maintenant.

336

   Usually people see the doctrine of precedent, that the judge is bound by the earlier decisions of higher judges and to himself, as a specifically Anglo-saxon institution and they put this in opposition to the continental system, which leaves the judge complete liberty in this respect. No wonder that after taking cognizance of the French practice, an English author has defended the statement that the difference is only gradual149: the English judge is not so bound as is often presented, the continental not so at liberty. We have to let the first rest; the second is certainly correct: he feels bound and acts accordingly.

336

   On oppose ordinairement, comme une institution anglo-saxonne particulière, la théorie du précédent, selon laquelle le juge est lié par des décisions antérieures de juges supérieurs et par ses propres décisions antérieures, au système continental qui laisse au juge une liberté absolue à cet égard. Il n’est pas étonnant qu’un auteur pagina-122anglais, après avoir pris connaissance de la pratique française, ait soutenu la thèse d’après laquelle la différence est seulement de degrés 140 : le juge anglais n’est pas aussi lié qu’on veut le faire croire; le juge continental n’est pas aussi libre. Sans nous prononcer sur la valeur de la première partie de cette idée, il faut constater que dans la seconde elle est parfaitement exacte: le juge continental se sent lié et il se comporte conformément à ce sentiment,

337

   Nevertheless — and already a difference with the English conceptions is apparent here — it is seldom spoken out openly by the judge. It hardly happens, that a judge explicitly says that he has decided a certain issue in a certain way, because the Supreme Court has done so. This doesn’t make it less true that he does so. One has to trace it back to a different place, however; one can only deduce it from the case law itself, where the arguments and formulas of the Supreme Court are adopted. As far as the highest court is itself concerned, it never appeals to its own earlier decisions150 but here also one finds repetition (sometimes literally) of arguments and formulas of older decisions.

337

   bien qu’il ne l’exprime que très rarement de façon ouverte — et cela constitue déjà une différence avec la conception anglaise. Il n’arrive pratiquement jamais qu’un juge dise expressément qu’il a tranché telle question de droit, parce que la H.C. l’avait fait avant lui. Il n’en est pas moins vrai qu’il suit en effet la H.C. Seulement on le constate d’une autre façon; on ne peut le déduire de la jurisprudence même que du fait que les arguments et les formules de la H.C. y sont repris. Quant au collège judiciaire lui-même, jamais il n’invoque sa propre jurisprudence antérieure;141en revanche on trouve dans ses arrêts la répétition d’arguments et de formules d’arrêts plus anciens.

338

Noteworthy in this respect moreover is, that recently the Supreme Court has sometimes tested a contested decision, not by the formula in the law, but by the one which it formulated itself on an earlier occasion. In the well-known decision of 1919 the Supreme Court gave a new description of a wrongful act; when in 1928 it had to answer the question when an act of the State itself can be called wrongful, the ground for appeal in cassation failed in the face of the interpretation of a component of a formula, stemming from the Supreme Court itself: the requirement to keep from acting in a way which runs counter to the care which is expected in social interaction.151 The Supreme Court treated its own formula here completely as if it were a text from the law.
   Very carefully the H.R. moves further in this direction. For example, the H.R. in a judgment on the garnishment gave an explanation of a judgment of its own on the same subject from 1929 that was quoted above on page 61 (block 189). This may be important for promoting legal certainty through case law. Legal certainty would certainly be served if the judge stated more openly when and why he follows the H.R. and especially if he got into the habit, when using certain provisions containing formulas such as “contrary to good faith” or “with due care”, to make it in which the conflict with good faith or with due care is found. Within the framework of such formulas, case law would then indicate a not entirely fixed, but still fairly safe guideline
152 for interested parties and case law.

338

Il est plus curieux encore de voir la H.C. contrôler, ces derniers temps, la décision attaquée, non pas d’après la formule de la loi, mais d’après celle qu’elle a établie dans une cause antérieure. Dans l’arrêt bien connu de 1919, la H.C. donna une nouvelle définition de l’acte illicite; lorsqu’en 1928 elle fut saisie de la question de l’illicéité d’un acte émanant de l’Etat même, le moyen de cassation échoua justement devant l’interprétation d’une partie de la formule élaborée par la H.C. elle-même: l’exigence de s’abstenir de tout acte contraire aux bons soins qui s’imposent dans le commerce social.142 La H.C. traita ici sa propre formule entièrement comme un texte légal. (Texte ajoutée) Très prudemment la H.C. continue dans cette voie. C’est ainsi qu’elle a donné dans son arrêt du 25 février 1932 (N. J. 1932, 301, W. 12405) traitant de la saisie-arrêt, une interprétation de celui de 1929 relatif à cette mesure, cité ci-dessus page 65. Ce procédé peut contribuer au développement par la jurisprudence de la sécurité du droit. Celle-ci serait certainement favorisée si le juge indiquait plus ouvertement dans quelles conditions et pagina-123pour quels motifs, il entend suivre la H.C. et notamment s’il prenait l’habitude d’exprimer clairement en quoi consiste l’infraction à la bonne foi ou aux soins qui s’imposent. De cette façon, la jurisprudence fournirait, dans le cadre d’une formule, une directive, sinon fixe, au moins assez sûre, tant pour les intéressés que pour la juridiction en général.143

339

   The contrast between the original design and what it became in reality is explicable in every sense. For this we don’t even have to appeal to the general tendency in human beings to imitate, to the need we all have to lean on the judgments of others, the cause can be pointed out at closer proximity. A lawsuit costs time and money; who would start it if he knew beforehand that he would lose the case? Once one knows how the judge will decide, one accepts this opinion as the law. The lawyer who is asked what the law says will seek the answer in what the judge will probably decide. And the judge? His attitude undergoes the influence of the system of appeal and cassation. He will not easily give a decision of which he knows that in appeal it will probably be set aside. It is not vanity in the first place, or fear for the destruction of his work, which lets him orient himself towards the Supreme Court, it is primarily the consideration that by doing otherwise, he will needlessly put the parties to great expenses. He also feels called to enforce the certainty of law. More about this later. We must firstly dwell on a fundamental issue.

339

   Ce contraste entre le plan primitif et ses résultats finaux dans la pratique s’explique facilement. Il n’est même pas besoin d’en appeler à l’inclination si humaine pour l’imitation, ou au besoin que nous éprouvons tous de s’appuyer à l’opinion d’autrui; sa cause est plus évidente encore. Un procès coûte de l’argent et du temps; qui va l’intenter lorsqu’il sait d’avance qu’il doit le perdre? Une fois que l’on connaît l’opinion du juge sur une question quelconque, on l’accepte comme du droit. Pour l’avocat, la réponse aux questions de droit se trouve dans la décision probable du juge. Et pour le juge? Son attitude subit l’influence du système de l’appel et de la cassation. Il ne rendra pas aisément une sentence dont il prévoit l’annulation probable dans une instance supérieure. Ce n’est pas en premier lieu de la vanité, la peur de voir son travail anéanti, qui l’amène à s’aligner sur la H.C.; c’est surtout pour le motif qu’en agissant autrement, il mettrait nécessairement les parties en frais. Il se croit appelé, lui aussi, à maintenir la sécurité du droit. Nous reviendrons ci-dessous sur cette question. Un autre problème retient maintenant notre attention. Le voici.

340

   It is this one. It may be true that it is explained this way, that the judge awards authority to the decisions of the Supreme Court, the bar and the jurist, awards authority in general to the case law in its totality, but is it also justified this way? Is it not once again confusion between causal explanation and legal norm when we award authority to case law? Shouldn’t we put aside the phenomenon completely, however important it may be from a sociological point of view, when we enumerate the factors according to which the judge should decide? Isn’t it true that case law is no source of law? Isn’t that settled?

340

   S’il est vrai qu’on explique ainsi le fait que le juge reconnaît de l’autorité aux arrêts de la H.C, comme le font le barreau et les juristes en général pour l’ensemble de la jurisprudence, ce respect est-il justifié? N’est-ce pas confondre, de nouveau, l’explication selon la loi de causalité et ce qui convient juridiquement, que d’attribuer cette autorité à la jurisprudence? Ne faut-il pas ignorer totalement ce phénomène — quelle que soit son importance sociologique — lorsque nous énumérons les facteurs d’après lesquels le juge doit prononcer?La jurisprudence n’est pas une source de droit, n’est-ce pas? Nous nous en tenons là, bien entendu?

341

   The one who asks such questions starts from the notion that the written law contains the decision of every case and that the judge can derive a decision from it with perfect precision. He compares the conclusion which is found this way with the one which was made by a former judge on the basis of a clearly mistaken reasoning, and it speaks for itself that the new one must be chosen and not the former one. Everything which we have written till now suffices in my opinion to show that in reality things are different, that the judge doesn’t only make a logical deduction from a rule with a fixed content when he takes a decision, but that it is a conclusion to which he arrives after taking notice of a series of data, of pro and contra. 153

341

   A poser ainsi le problème, on part de la conception d’après pagina-124laquelle la loi implique la décision pour toute hypothèse et d’après laquelle le juge est à même de l’en déduire avec une parfaite précision. On oppose alors à la conclusion ainsi trouvée celle qu’un juge antérieur a tirée par voie d’un raisonnement manifestement erroné et il va sans dire qu’il faut opter pour la première et non pas pour l’autre. Tous nos développements précédents me semble-t-il, suffisent, à démontrer que tel n’est pas l’état des choses, que ce n’est pas la seule déduction logique d’une règle à contenu acquis, qui constitue l’activité du juge, mais qu’il prend une décision, à l’issue d’un examen de toute une série de données, du pour et du contre.144

342

   As we said above, the written law has to be viewed partly as the authorized fixation of a formula in order to control the social practice of law. This practice is established by the totality of norms that are actually existent in society. When we realize that at a certain time an authority of a nature different from that of the legislator also exercises influence on this practice, actually also determines what is recognized as law, then we must also bow to that authority and must recognize as law the rules that are part of it. For us there exists the duty to point out the relations between this authority and the one of the legislator and to find out when and to what extent it should be respected, to push it back if possible, when it makes itself too broad, but we are not allowed to deny this authority.

342

   Il faut aussi nous le répétons, voir la loi, comme une fixation, par l’autorité d’une formule destinée à régir la vie juridique. C’est le jeu de toutes les normes, telles qu’elles se manifestent dans la société, qui forme cette vie. A admettre que souvent une autorité autre que celle du législateur va influer sur cette vie en ce que celle-ci détermine réellement aussi ce qui doit être reconnu comme droit, il faut s’incliner également devant cette autorité et accepter, comme du droit, les règles qu’elle implique. A nous la tâche d’indiquer les rapports entre cette autorité et celle du législateur et de rechercher dans quelles conditions celle-là doit être respectée et de la repousser si possible lorsqu’elle transgresse ses limites. Mais il est inadmissible de nier cette autorité.

343

   In the law we should not simply accept and describe what happens. We have to understand every phenomenon as part of a whole, to inquire into whether it can be in harmony with others, to strive for consonance, and in the end to test it with the desire for justice, which determines the whole. But we are neither allowed to put the historical events aside and negate them as unimportant to the law, just because they don’t match the conception, we have about what should happen. Contrary to the sociology of law, for the science of law the description of what actually happens is never a sufficient answer to the question what counts as law, but the other way around, what has to be acknowledged scientifically can never be determined without taking into account what the facts demonstrate. The recognition of case law as authoritative is forced upon us by the facts. In the end the nature of this authority is no different from that of the written law. The latter is also based on a historical event. It is our task to analyze this authority and to determine it in further detail.

343

   Dans le droit, il ne faut pas se borner simplement à l’acceptation et à la description de ce qui se passe en réalité. Il faut replacer tout phénomène dans \’ensemble du droit, se demander s’il s’accorde avec d’autres phénomènes, et, tout en recherchant la concordance, le contrôler d’après les impulsions de cette justice qui domine l’ensemble. Cependant nous ne pouvons non plus écarter les phénomènes historiques, ni les ignorer — en leur refusant toute importance pour le droit — pour le seul motif qu’ils seraient incompatibles avec notre conception de „ce qui convient”. A la différence de la sociologie, la description de ce qui se produit en réalité ne tranche jamais, dans la science juridique, d’une façon péremptoire, la question: „qu’est-ce-qu’il faut reconnaître comme droit?” Mais inversement, on ne peut pas déterminer le droit sans tenir compte de ce que nous apprennent les faits. Ce sont les faits qui nous pagina-125forcent à reconnaître l’autorité de la jurisprudence; finalement cette autorité n’est pas d’une nature autre que celle de la loi, qui, elle aussi, repose sur un phénomène historique. Il nous incombe d’analyser cette autorité et de la préciser.

344

   If it is stated further that in our polity case law clearly is not a source of law, I will answer that this word gives rise to confusion. This is why I haven’t used it till now.
   The word “source” can mean on the one hand the materials from which one can know the law historically (we know the Roman law from the codification of Justinianus, but also from the institutes of Gajus, from other writings, inscriptions etc.), on the other hand it can mean the regulations which preceded a certain legal system, from which it generated historically (the Roman and French law of obligations are the sources of ours). It can finally also be used in the sense of the authority which determines the law. In that sense only the written law would be a source of law nowadays. For the English law case law would be so as well, for our law this would not be the case.

344

   Si l’on objecte que, dans notre organisation constitutionnelle, la jurisprudence n’est pas une source de droit, je réponds que ce terme prête à confusion. C’est pourquoi j’en ai évité l’emploi jusqu’ici.
   Le terme „source” peut signifier aussi bien les matériaux à l’aide desquels on peut connaître un droit, (nous connaissons le droit romain par la codification de Justinien, mais aussi par les institutions de Gaius, par d’autres écrits, des inscriptions, etc.) que les réglementations antérieures à un certain ordre juridique, dont découlait historiquement ce dernier. (Le droit des obligations, tant romain que français, est une source du nôtre). On peut entendre enfin par ce terme l’autorité qui détermine le droit; dans ce sens, la loi seule serait maintenant source de droit. Pour le droit anglais — et non pas pour le nôtre — ce serait encore la jurisprudence.

345

   If these words mean that in our law the highest authority must be awarded to the legislator, nobody will disagree. But it is not correct to conclude from the highest authority, the only authority. The authority of the judge is of a different nature and is lower in rank than that of the legislator. It nevertheless exists. In the domain of private law there is no statement of written law which doesn’t have to go through the judicial machine to become law in actuality. It may be an exaggeration when an American author154says, that the law is at the mercy of the courts, however the statement demonstrates the autonomous authority of the judge. There are different degrees of authority. Finding law means the establishment of law in actuality on the basis of data which are acknowledged as authoritative. The case law also belongs to this.

345

   Si l’on veut dire par cela qu’il revient au législateur l’autorité suprême pour notre droit, personne ne le contredira. Mais c’est une erreur d’en conclure qu’elle est la seule autorité. L’autorité du juge est d’une nature autre que celle du législateur, elle est aussi d’un rang inférieur; elle existe néanmoins. Aucune disposition légale en matière civile ne peut être réalisée sans passer par la machine judiciaire. Le mot de l’auteur américain 145 “the law is at the mercy of the courts”, peut être exagéré, cependant cette sentence fait valoir l’indépendance de l’autorité du juge. Il existe des degrés d’autorité. La recherche du droit consiste à fixer le droit concret en vertu de données dont l’autorité est admise. La jurisprudence est une de ces données.

346

   This clearly stands out if one pays attention to the opinion of the well-known French professor Gény 155on this issue. He takes as point of departure that the French polity as a whole comprises the idea that case law is no source of law and he defends this statement against his opponents convincingly. But then come the reservations, the acknowledgement of the significance of the case law. Gény’s conclusion is that precedent not only has moral and practical predominance, but also confronts the judge in its judgment with a power of persuasion analogous to that which in the past French law attributed to Roman law (raison écrite). When faced with standing case law, the judge may refrain from further investigation, because then there is a force of arguments (puissance sérieuse) that can and to a certain extent must keep in check the uncertainties and whims of subjective reason.156 If we have to follow case law, according to Gény, what meaning can still be attached to the statement that it is not a source of law?

346

   Cette idée ressort nettement lorsqu’on étudie l’opinion qu’a exprimée sur notre problème Geny, le professeur français bien connu.146 Il pose d’abord le principe selon lequel, en vertu de toute notre organisation constitutionnelle, la jurisprudence n’est pas une source de droit et c’est avec une ferme conviction qu’il maintient pagina-126cette opinion à l’encontre de ses adversaires. Suivent les réserves, la reconnaissance de l’importance de la jurisprudence et la conclusion selon laquelle le précédent a non seulement „un ascendant moral et pratique”, mais encore „s’impose au juge avec une force de conviction analogue à la force de la raison écrite, que connaissait notre ancien droit”. En présence d’une jurisprudence constante, le juge peut s’abstenir d’effectuer lui-même la recherche; il existe „une puissance sérieuse qui peut et dans une certaine mesure doit tenir en échec les incertitudes ou les caprices de la raison subjective”.147 Si nous sommes obligés de suivre la jurisprudence, comment pouvons nous dire qu’elle ne constitue pas une source de droit?

347

   Here it is also important to pay attention to art. 1 of the Swiss code. In it, the authority of case law is recognized. When the judge, confronted with gaps in the law, searches for law autonomously, he must follow the prevailing doctrine and tradition (bewährter Lehre und Ueberlieferung). The French text says that the judge is inspired by solutions that are appropriate according to doctrine and jurisprudence (Il s’inspire des solutions consacrées par la doctrine et la jurisprudence). The authority is very restricted and “folgen” or “s’inspirer de” only give expression to a marginal authority, nevertheless it is noteworthy that the codification itself mentions case law as authority.

347

   A ce propos, l’article 1er du Code Civil Suisse mérite aussi notre attention; on reconnaît ici l’autorité de la jurisprudence. Lorsque le juge, qui se trouve devant des lacunes de la loi, cherche lui-même le droit, il doit: „bewährter Lehre und Ueberlieferung-folgen”. Le texte français dit: „Il s’inspire des solutions consacrées par la doctrine et la jurisprudence”. L’autorité est très restreinte, comme le prouvent les termes „folgen” et „s’inspirer de”; cependant il est curieux de voir la codification elle-même citer la jurisprudence comme une autorité.

348

   We must determine that authority in further detail.
   Firstly, to what is it awarded? Being tied down in the sense of a strict subjection to every decision is out of the question. We award authority to a decision of the judge by recognizing a
rule. After all, its authority beyond the specific case lies only in this rule. Sometimes the case law gains its authority through repetition, by the continuance of a series of decisions. Then it is the tradition before which we bow, the tradition which finds its expression in a “constant”, a “settled” judicial practice. It is also possible that authority is awarded to a single decision. This can be caused by the formulation of the decision; — the more generally it is stated, the more it is abstracted from the facts of the case, the wider its purport —; it can also be caused by the conclusiveness of its argument, by the emphasis with which it is written down.

348

   Procédons maintenant à une détermination plus précise de cette autorité.
   D’abord à qui revient-elle? Il ne peut être question d’une force obligatoire dans le sens d’une sujétion stricte à toute sentence. Nous attribuons de l’autorité à la décision judiciaire en tant que reconnaissance d’une
règle. En effet, c’est uniquement par la règle que cette autorité joue en dehors du cas concret; la jurisprudence peut l’obtenir par la répétition, par une suite de sentences. Alors nous nous inclinons devant la tradition, une tradition qui se manifeste par une jurisprudence „constante, „bien établie”. Il arrive aussi que cette autorité est attribuée à un seul arrêt, soit en raison de la formule de la sentence — plus celle-ci est conçue eu des termes généraux et plus elle est détachée des faits de l’espèce, plus étendue est sa portée — soit à cause de la pertinence de raisonnement, soit pagina-127pour l’insistance avec laquelle le juge s’est exprimé.

349

We distinguish between occasional decisions, in which the connection with the case is still strong, and standard decisions, which according to the Supreme Court, obviously have the effect of making a certain opinion known. In this respect we can mention for example the decision about the wrongful act which has been cited already several times, also the decision about the question whether obligations that one has assumed with regard to a particular good are transferred to another when he acquires that good.157 Both can be characterized in this way also, because they deviated from the existing case law. The contradiction with the existing case law makes people aware of the new rule comprised in the decision. It may also be the case that not one single decision, but a few cases supplementing each other formulate a rule or a set of rules, which are accepted as authoritative and are applied. The series of decisions by the Supreme Court about good faith, and the expansion of contractual obligations beyond the words of the agreement to which they led, can be mentioned as examples of this. 158

349

Nous distinguons les arrêts d’espèce, décisions attachées en grande partie au cas concret, et les arrêts de principe qui, d’après l’intention manifeste de la H. C. elle-même, tendent à faire connaître une opinion déterminée. A ce titre on peut citer l’arrêt sur l’acte illicite, déjà mentionné et celui sur l’art. 1354 C.c.n.;148ceux-ci ont d’autant plus le caractère d’ arrêts de principe qu’ils rompent avec la jurisprudence de leur époque. C’est la contradiction qui inculque à notre conscience la nouvelle règle que l’arrêt contient. Il se peut également que non pas un seul arrêt mais qu’un ensemble d’arrêts, se complétant l’un l’autre, formulent une règle, ou un complexe de règles, qui font autorité et qui sont reconnues et observées comme telles. On peut citer à ce titre la série d’arrêts de la H. C. sur la notion de bonne foi dans l’art. 1374 C.c.n. et l’extension des obligations contractuelles au delà des limites de la convention, qui en découle.149

350

   We only mentioned the judgments of the Supreme Court, it may also be that decisions of the Courts of Appeal and lower law courts attain authority. This authority will be lower in degree naturally; on the one hand we are approaching here the authority of science, on the other hand the authority of an actual practice in society. More about this in the next chapters sections.159
   Now the question is, in which cases does the decision have authority? Can we determine this in more detail; how far does it impose itself versus other information? It is certainly not unconditional. There is the danger, that our case law bows too much before the Supreme Court. There is laziness in this acceptance of case law. Even in the theory this authority is valued sometime
too highly in my opinion. Even this will have to yield sometimes, when it leads to unacceptable results. The “breaking down” of a standing judicial practice proves it. Here lies the big difference with the English system. In England the judge faces the precedent as if it is the text of a statute. For us the authority is different. In England it is also possible that a transformation takes place in the case law by a gradual shift — the one case hardly ever being exactly the same as the other — but it is unthinkable that the judge openly rejects what he proclaimed before. For us this is possible, and it happens.

350

   Nous n’avons mentionné que des arrêts de la H. C.; il arrive aussi que des décisions de cours d’appel ou de tribunaux prennent de l’autorité. Cependant, par la force des choses, celle-ci est plus réduite. Nous approchons ici, d’une part l’autorité de la doctrine, d’autre part celle de la pratique dans la vie en société. D’autres chapitres seront consacrés à ce problème.150
   Dans quelles conditions la décision judiciaire fait-elle autorité? Peut-elle être déterminée plus précisément? Quelle est sa portée par rapport aux autres données dont se sert la découverte du droit? Cette autorité n’est certainement pas inconditionnelle. Il y a lieu de craindre que nos juges n’exagèrent le respect de la H. C. Il y a un élément de moindre effort dans cette acceptation de la jurisprudence. La doctrine aussi risque parfois de surestimer l’autorité de la jurisprudence; de temps à autre celle-ci devra reculer lorsqu’elle mène à des résultats inacceptables. Le „revirement” le prouve. C’est ici surtout que notre système diffère du système anglo-saxon. En Angleterre le précédent vaut pour le juge comme une loi; toute autre est l’autorité du précédent chez nous. Même
pagina-128en Angleterre il se peut que la jurisprudence change à la suite d’un glissement insensible — un cas n’est presque jamais entièrement pareil à l’autre — mais il est impensable qu’un juge rejette ouvertement ce qu’il a prêché autrefois. Chez nous c’est possible, cela arrive aussi.

351

   We therefore have to consider in more detail the question when we should award authority to case law, especially to the decisions of the Supreme Court.
   In short, this is the case whenever the certainty of law must be valued higher than the content of the law. Law establishes order, it is often more important that order is realized, than how it is acquired. It is completely irrelevant whether people keep the left or the right, but it is very important that all do the same. The calculability of the law is a good which time and again is sought in social life. It was one of the goals of codification, the same is true for the English doctrine of precedent. It is the wish for this certainty that led Blackstone
to his famous statement — which is foundational for this entire doctrine — that it is necessary: “to keep the scale of justice even and steady and not liable to waver with every new judge’s opinion.160

351

   Il faut donc examiner les cas où il faut attribuer de l’autorité à la jurisprudence et aux arrêts de la H. C. en particulier.
   En peu de mots: toujours, lorsque la sécurité du droit prime le contenu du droit même. De droit est un ordre, souvent l’existence même de l’ordre importe plus que la façon dont on l’a obtenu. Il est parfaitement égal que les gens tiennent leur droite ou leur gauche, pourvu qu’ils fassent tous de même. Dans la vie sociale on demande toujours de nouveau que le droit soit sûrement prévisible; tel fut, entre autres, le but de la codification, il fut aussi celui de la théorie anglaise des précédents. Le désir d’atteindre cette sécurité a inspiré à Blackstone sa célèbre sentence — fondement de cette théorie — d’après laquelle il est nécessaire de “keep the scale of justice even and steady and not liable to waver with every new judge’s opinion”.
151

352

This importance of legal certainty makes every decision of the Supreme Court valuable for the finding of law. It will always have to be taken into account. What I said about interpretation also applies here, it is simply a matter of weighing; case law is also never without value, neither decisive on its own. But we can say that the certainty of law weighs heavily whenever our conviction about what ought to happen, our moral judgment, is not at stake in the decision. An example of this is given by questions of competence and form. It is necessary that it is established which judge is competent, but it is morally indifferent whether it is the one or the other. One should follow the judgments of the Supreme Court about such issues unconditionally.161 The same holds for the decisions regarding issues of form: whether a case has to be commenced by writs of summons or by request, whether witnesses have to be heard under oath or not and so on.

352

C’est cet élément de sécurité du droit qui donne à chaque arrêt de la H. C. une valeur pour la découverte du droit. Il faudra toujours tenir compte de ces arrêts. La même directive que j’ai établie à l’égard des données pour l’interprétation vaudra ici; il s’agit de peser le pour et le contre: la jurisprudence n’est jamais sans valeur, elle n’est pas, non plus décisive, en soi. Il faut admettre que la sécurité du droit est prépondérante dans les cas où notre conception de „ce qui convient”, notre jugement moral, reste étranger à la décision. Le juge compétent doit nécessairement être indiqué d’une façon constante, mais cette indication est moralement indifférente. Des décisions de la H. C. à cet égard doivent être suivies inconditionnellement. 152Il en est de même pour les questions de formes: celles de savoir si une action doit être introduite par assignation ou par requête, si des témoins doivent prêter serment, etc.

353

   Next to these issues of minor weight there are those with a more far reaching importance. It may be, that a rule has been developed by case law with a significance so strong that it can only be changed by the legislative power. This is the case when this rule concerns an issue that attracts a lot of attention from the public opinion and keeps large groups of our people divided. At this moment I know in our country only one example of this. It concerns the authority of the case law162 which established the doctrine that confession and non-appearance in a case of divorce without further proof lead to an allowance of the claim, and which by this ruling in an indirect way introduced divorce with mutual consent. Transformation of this rule intervenes too much, touches such delicate issues, about which there is so much disagreement, that it can be done only by the highest authority, the legislator, in whom the different currents must flow together in one riverbed.

353

   A côté de ces matières, d’une importance assez réduite il y en a d’autres plus lourdes de conséquences. Il arrive que la jurisprudence pagina-129crée une règle d’une importance telle que seul le législateur peut la modifier. Il en est ainsi lorsque cette règle est relative à une question à laquelle l’opinion publique s’intéresse vivement, une question qui divise la nation en des camps nettement opposés. Je n’en connais chez nous qu’un seul exemple. C’est celui de l’autorité de la jurisprudence153 qui a établi la théorie d’après laquelle, en matière de divorce, l’aveu et le défaut entraînent la condamnation sans aucune autre administration de preuves, et qui a introduit indirectement le divorce par consentement mutuel. Un changement de cette règle constituerait une mesure trop radicale; il toucherait à des questions tellement délicates et tellement controversées que seul le législateur, qui est appelé à réunir les divers courants comme un fleuve rassemble les eaux de ses divers affluents pourrait l’entreprendre.

354

   Although it has already been pointed out here how much the case law can be a significant factor when finding law —the most important is not yet mentioned. That is the case if in reliance on case law, on the rule expressed in it, complete institutions have been developed and certain relations of wide purport are regulated. Then it is not the case law as such to which an appeal is made, but rather the case law as constitutive for patterns of social behavior. German authors such as Gierke 163call the authority of case law, about which we spoke above, the authority of court use (Gerichtsgebrauch); in the cases we have in mind here, it is a part of customary law.
   Just one example. Nowhere does the written law declare explicitly that it is possible to form a foundation. There were people who doubted it.

354

   Tout cela indique déjà à quel point la jurisprudence peut présenter de l’intérêt pour la découverte du droit; il nous reste maintenant à mentionner son effet de loin le plus considérable. Cet effet se produit lorsque les intéressés, confiants dans la jurisprudence, dans la règle qu’elle a édictée comme règle de droit pour la vie en société, ont établi de toutes pièces des institutions, et ont réglé certains rapports de vaste portée. Dans ces cas, on n’en appelle pas à la jurisprudence en soi, mais à la jurisprudence comme fondement des actes matériels de la vie sociale, à la jurisprudence dans ses rapports avec ces actes. Des auteurs allemands.tel Gierke 154ont qualifié de „Gerichtsgebrauch” l’autorité des décisions dont nous avons traité ci-dessus; dans les cas que nous venons d’indiquer, la jurisprudence fait partie du droit coutumier.
   Nous citons un seul exemple. Nulle part la loi ne déclare expressément qu’on peut créer une fondation; d’aucuns doutaient de cette possibilité;

355

Nevertheless, the Supreme Court maintains this possibility continuously. Relying on this, many foundations have been and are formed. It would create a situation of chaos if the judiciary went back on this. All the foundations which have been formed after 1838 would become legally invalid, a new proprietor would have to be assigned for all the possessions they have, which certainly would not be easy, all actions of board members would be contestable. No judge would make such a decision, would destroy in such a way, by means of a change of his own doctrine, that which has been established by complete generations with reliance upon this doctrine. No wonder that when an attempt was again made to obtain a different decision from the Supreme Court, the advocate general Ledeboer, declared:

The doctrine of the Supreme Court can be seen as valid law and the continuity of case law is of such a paramount importance in a matter like this, that already for this reason alone I deem the first ground unacceptable. (trans.lhc)164 165

355

cependant la H. C. l’admet constamment. Confiant en cette jurisprudence, on a établi de nombreuses fondations et l’on en établit toujours. Ce serait provoquer un désordre général que de revenir sur une telle jurisprudence. Toutes les fondations, érigées depuis 1838, seraient nulles, il faudrait désigner des propriétaires pour tous leurs patrimoines — ce qui serait assez compliqué — pagina-130 tous les actes accomplis par leurs administrateurs pourraient être contestés. Aucun juge ne rend une telle sentence et détruit ainsi — par une réaction contre sa propre théorie — ce que toute une série de générations a construit en comptant sur cette théorie. On comprend donc que l’Avocat-Général Ledeboer ait déclaré, lors d’une tentative pour obtenir de la H. C. une décision dérogatoire:

La théorie de la H. C. est à considérer comme du droit valable et la continuité de la jurisprudence dans une matière comme la présente est d’une telle prépondérance que, pour ce seul motif déjà, je juge le premier moyen inacceptable. 155156

356

   We have thus quietly arrived from the authority of case law to that of the actual behavior of the persons subjected to the law and the recognition of law inherent in it — which is mostly called customary law. The one is closely connected to the other. We must postpone the further elaboration of this point to the next section.
   One more remark here. The appeal to case law is one of the factors in the finding of law; it is used alongside others. But it can also cut something off, namely an appeal to the tradition, the historical interpretation. It has indeed the same character: an affiliation to the preceding is advocated in both, simply because it exists. It is because of this that an appeal to tradition cannot suffice if it stands alone, contrary to a standing judicial practice.

356

   C’est ainsi que nous sommes passés insensiblement de l’autorité de la jurisprudence à celle qu’il faut attribuer aux actes matériels des sujets de droit et au droit que ceux-ci reconnaissent par ces actes, droit qu’on appelle généralement „les usages”. Ces deux espèces d’autorité montrent une forte cohésion. C’est un point dont nous traiterons dans un autre paragraphe.
   Une seule remarque encore: l’appel à la jurisprudence est l’une des données à la disposition de la découverte du droit; on s’en sert parmi d’autres données. Cependant cet appel peut s’entre-croiser avec un autre; celui de la tradition, l’appel à l’interprétation historique. En effet les deux appels sont de même nature en ce qu’ils sont en faveur tous les deux, de la continuation du précédent,
uniquement parce qu’il existe toujours. Devant une jurisprudence constante, un appel isolé à la tradition n’a pas de valeur.

357

One who wants to change existing case law can appeal to an old tradition, from which the case law wrongly deviated, if he gets support from other data, fighting case law by simply referring to history is useless. Once one has deviated from a certain line, why should one bend it back, just because one has deviated? Even the most recent history is history, people forget this too often; When the written law remains unaltered, the genealogy of a rule of law lays in the case law. The court of ’s-Gravenhage166 therefore rightly rejected the statement that the right of priority of the lessor should also apply to the shop supplies, when this statement, contrary to standing judicial practice, was only defended by an appeal to the history preceding the Code.167

357

En présence d’autres données qu’on peut invoquer à l’appui d’une modification de la jurisprudence, l’appel à une vieille tradition est certainement admis; une simple contestation de la jurisprudence pour des motifs historiques est inutile Une fois qu’on s’est écarté d’une certaine ligne, pourquoi revenir en arrière, uniquement parce qu’on s’en est écarté? Même l’histoire la plus récente est de l’histoire, on ne pagina-131l’oublie que trop souvent: tant que la loi reste inchangée, l’histoire d’une règle juridique se lit dans la jurisprudence. C’est pourquoi le tribunal civil de la Haye157 rejeta, à juste titre, la thèse selon laquelle le privilège du bailleur grève aussi les marchandises en magasin, lorsqu’on la défendit — contrairement à une jurisprudence bien établie — par un appel à l’histoire d’avant le Code Napoléon.158

358

§ 20 The authority of science.

   The French text of art. 1 of the Swiss Code aligns solutions under case law with solutions based on doctrine, the German speaks of valid doctrine (bewährte Lehre) and Portalis pointed in the place cited above (block 335) to the “opinion reçue” as a source alongside the uninterrupted series of similar decisions. Therefore, the question arises: should we also award authority to science?168

358

§ 20 L’autorité de la doctrine.


   Le texte français de l’article premier du Code civil suisse met sur le même plan les solutions consacrées par la jurisprudence et la
doctrine” (dans le texte Allemand: „bewährte Lehre”) et même Portalis citait „l’opinion reçuee” comme source à côté de la suite ininterrompue de décisions semblables (voir page 121). Il se pose donc la question: faut-il aussi attribuer de l’autorité à la doctrine?159

359

   It seems obvious to expect an answer in the negative. Science aims indeed at knowledge of the law, it intends to determine what the law says, how could this determination in its turn be a valid source of law? However, the issue is not so simple. Science — and this time we speak in a general way, not of legal science alone — is never only reproduction, it is always at the same time the creation of something new. The novelty can be accepted or rejected by the colleagues of he who presents his propositions. If this happens, the textbooks say that the science teaches that something is one way or the other. Science is then no longer the conviction of someone or other, but a social phenomenon: the joined opinions of those who are recognized as authorities in a certain period. Science gets authority in the sense that the masses adhere to it and accept it as irrefutable. Anyone who lacks the talents or time to check it, adopts it.

359

   Une réponse négative semble s’imposer. En effet, la doctrine tend à connaître le droit, elle veut constater ce qui est de droit; comment cette constatation pourrait-elle, à son tour, valoir comme du droit? Pourtant, le problème n’est pas si simple. La science en général — et non pas seulement la science juridique — ne se borne jamais à une reproduction, elle comprend en même temps la création de choses nouvelles. Ces innovations sont acceptées ou ne le sont pas par les confrères de celui qui les soutient. En cas d’acceptation, les affirmations dans les manuels sont précédées de „la science nous apprend”, etc. La science a cessé d’être l’opinion d’un savant quelconque, elle est devenue un phénomène social: l’ensemble des opinions de ceux qui, à une certaine époque, sont reconnus comme des autorités scientifiques. La science prend de l’autorité en ce qu’elle est suivie par les masses qui l’acceptent comme irréfutable; elle est reprise par ceux qui ne disposent ni des moyens, ni du temps pour le contrôler.

360

   Regarding legal science this has a special meaning. Not when it limits its inquiry to the search for historical statements or social structures, in that case it is confronted with the same requirements as historical or sociological research in general. But once again by legal science we meant legal science in a more narrow sense, that which only describes the existing law. This science makes rules by uniting legal provisions, legal decisions and whatever else it may process as material and proposes these as law. Just as the legislator it speaks in an abstract way, not like the judge in a concrete way; but it envisages these relations more and more as actual phenomena and tries to find its way in these. It provides guidelines, which the judge should follow in the conjectured cases, and tries to find a further determination when the data are insufficiently clear. In doing this it applies all the methods we describe in this book.

360

   Pour la science juridique, ce fait a une signification particulière. Non pas pour autant qu’elle recherche des sentences historiques ou des rapports sociaux; à cet égard, elle est soumise aux mêmes règles pagina-132que la recherche historique ou sociologique. Mais par la science juridique, nous entendons ici celle qui décrit le droit actuel, la science juridique au sens étroit. Celle-ci élabore des règles par voie de synthèse des dispositions légales, des décisions judiciaires et des autres données dont elle pourrait se servir et elle présente ces règles comme du droit. Comme le législateur, elle se prononce in abstracto et non comme le juge, in concreto; cependant elle concrétise de plus en plus les rapports et essaye d’éclairer aussi son chemin. Elle indique les directives que le juge doit suivre dans certaines hypothèses, elle entreprend des essais de précision, là où la lumière des données est encore insuffisante.

361

By virtue of these methods its description is at the same time creation. It is processing data — bound by these data — but the processing includes the novelty. Its object, the existing law which is external to it, is changing while being elaborated upon by it. Evidently the law is continuously influenced by science. The judge seeks advice in it. What he adds to the system is mostly not his own ingenuity but has been prepared by science. The “prevailing doctrine” is a relevant factor for everyone who wants to know the law; there is no juridical book that does not take it into account, whether we use the word “doctrine” for theory and case law together, or whether we apply it in opposition to case law and as the indication of the mutually concurring opinion of the authors.

361

A cet effet, elle applique toutes les méthodes que nous exposons dans le présent ouvrage; c’est en vertu de ces méthodes que les descriptions qu’elle donne sont en même temps des créations. Elle travaille les données auxquelles elle est soumise il est vrai; mais ce travail est une conversion; c’est celle-ci qui contient l’élément nouveau. Son objet, le droit existant en dehors d’elle, change durant ce travail. Sans aucun doute le droit subit continuellement l’influence de la doctrine. Le juge lui demande des éclaircissements; ce qu’il ajoute au système comme du droit nouveau, n’est pas, le plus souvent, le produit de sa propre invention, mais le résultat d’un travail préparatoire de la doctrine. Pour qui veut connaître le droit, la „théorie dominante” est un facteur d’importance: tout ouvrage juridique en tient compte, soit que nous entendions par le terme „théorie” l’ensemble de la doctrine et de la jurisprudence, soit que nous employons ce terme par opposition à la jurisprudence, donc la théorie comme l’opinion commune des auteurs.

362

   In this sense science certainly has authority. Nobody can back out here. The one who attempts to do so, stands alone outside the development of the collective mind as an opinionated and self-righteous man. Still it is not this, which we meant when we asked the question about the authority of science in the beginning of this section. What we meant there was not: does one have to take into account the authority of science, but does one have to resign oneself to it? More in particular: is the judge who is placed before a case, which he has to decide, allowed to base his decision on its result, without further inquiry into the data processed by science, and does he have to adhere to it, even if personally he thinks this result not to be right?

362

   Dans ce sens, la doctrine présente certainement de l’autorité. Personne ne s’y soustrait; s’il en est qui l’essayent quand-même, ils restent en marge de l’évolution des esprits comme des pédants arbitraires. Cependant ce n’est pas ainsi que nous voulions poser, au début de ce paragraphe, le problème de l’autorité de la doctrine. La question, telle était notre intention, n’est pas de savoir s’il faut tenir compte de cette autorité, mais plutôt s’il faut s’y soumettre? Serrons de plus près la question: le juge peut-il baser sa décision sur un résultat de la doctrine sans contrôler lui-même les données élaborées par celle-ci, et doit-il la suivre même au cas où ce résultat lui semble erroné? pagina-133

363

   Put like this, the answer has to be in the negative again. Every scientific opinion is exposed to the criticism of later science, simply because it is scientific.169 As far as science is concerned, no statement has an unconditional authority, however high the value of the one who defends it may be estimated. Science is always critical. And in virtue of his office, the judge is called upon to do scientific research. The judge knows the law, this has traditionally been the starting point (jus curia novit).

363

   A poser ainsi la question, il faudra répondre par la négative. C’est justement parce qu’il est scientifique que tout jugement scientifique est exposé à la critique de la science postérieure.160 Du point de vue scientifique, on ne peut attribuer à aucune sentence une autorité inconditionnelle, quelle que soit la valeur de celui qui la soutient. La science comporte toujours la critique. Et le juge est appelé, d’office, à la recherche scientifique. Jus curia novit.

364

   But doesn’t this obligation to have a critical attitude also holds with respect to case law? Where lays the difference? It lies in this: that the judiciary can impose its doctrine, while science cannot. Legislation and case law have authority because they have power; science possesses only authority, and this is why its authority remains of a different nature. For the one who seeks the law, science takes the position of a female counselor, who one would be wise to consult before one sets out on unknown ground, and not of somebody who commands, like the legislator, or who can undo by his decision what was done, such as the highest judge. It is the real power of the judge, his position as the highest interpreter of the law in the communal life, which makes his authority different from that of the counselor. Science lacks this position.

364

   Cependant, envers la jurisprudence aussi, nous devons prendre une attitude critique; quelle est donc la différence? La voici: la jurisprudence peut imposer ses théories; la doctrine ne le peut pas. La législation et la jurisprudence ont de l’autorité, parce qu’elles disposent du pouvoir; comme la doctrine n’a pas ce pouvoir, son autorité est d’une nature différente. Elle se présente à ceux qui recherchent le droit comme une conseillère dont il serait prudent de prendre l’avis, avant de se rendre dans un domaine peu connu et non pas comme quelqu’un qui ordonne, tel le législateur, ou qui, par sa décision, peut annuler des actes accomplis, tel le juge suprême. C’est en raison de son pouvoir réel et de sa position d’interprète suprême du droit dans la vie sociale que l’autorité du juge diffère de celle d’un guide qui vous instruit.

365

   The authority of science remains of a different nature than that of case law. The “s’inspirer des solutions consacrées par la doctrine” expresses correctly the relation between science and finding law; for the relation between the judiciary and the finding of law the wording “s’inpirer de” is too weak. There can be a duty to obey the case law, which is lacking in respect of science. To adhere to a scientific opinion against one’s own conviction is completely unscientific.

365

   L’autorité de la doctrine sera donc toujours d’une nature autre que celle de la jurisprudence. Le terme de l’article 1er, cité ci-dessus: „s’inspirer des solutions consacrées par la doctrine”, exprime exactement le rapport entre la doctrine et la découverte du droit; pour le rapport entre celle-ci et la jurisprudence, ce terme est trop faible. Il existe parfois envers la jurisprudence un devoir d’obéissance qui fait défaut à l’égard de la doctrine. Il serait anti-scientifique de suivre, contrairement à sa propre conviction, une opinion scientifique.

366

   And still in a certain domain people do follow such an opinion without personal inquiry and this happens justly, according to me. But this has to do with the nature of this domain. Whenever the judge deciding cases of private law has to go into the field of international law, we see that the authority of science gets another and higher impact, than it has within national law. This happens in the field of international private law, as soon as we are no longer dealing with the simple application of the few existing provisions about this matter. It also happens once in a while when the judge has to apply rules governed by international law. We do not encounter this phenomenon with the Supreme Court, the system of cassation entails that the Supreme Court sees its task mostly confined to the establishment of the meaning of the legal provisions in question. But with the lower judiciary we certainly find time and again, that some rule is borrowed from science. What is learned from this becomes a foundation of the judicial decision.

366

   Cependant, il arrive qu’on suive, et à juste titre me semble-t-il, dans un domaine déterminé, une opinion doctrinale sans la soumettre à une recherche indépendante. Ceci tient à la nature spéciale du domaine en question. Toutes les fois que le juge, pour des décisions de droit privé, doit se rendre dans le domaine international, nous constatons que l’autorité de la doctrine prend une force différente et supérieure, au regard à celle dont elle jouit dans le pagina-134droit national. C’est ce qui passe sur le terrain du droit international privé, dès qu’il ne s’y agit plus d’une application des rares dispositions relatives relatives à cette matière. Il en est de même lorsque le juge est tenu — par exception, il est vrai — d’appliquer une règle du droit des gens. Nous ne trouvons pas ce phénomène dans la procédure en cassation; ce système amène la H. C. à restreindre sa tâche à la détermination du sens des quelques dispositions légales que nous venons de mentionner. Par contre, nous voyons chaque fois les instances inférieures emprunter des règles à la doctrine. Les théories élaborées par celle-ci servent ici de base aux décisions judiciaires.

367

A good example of this is offered by a decision of the court of Maastricht of 20 Jan. 1921170 containing an explicit rejection of the theory which was held as historical interpretation171 by the doctrine of the time when the statute was established. It says that the theory which divides an estate into movables and immovable property and makes these inheritable according to different rules, is rejected by science as incorrect; it should only be accepted when the law obliges so, but the law gives the interpreter the liberty to “follow science.” And the current science stipulates to treat the estate as a whole.

367

Un jugement du 20 janvier 1921161 du tribunal de Maastricht en donne un bon exemple. Cette décision rejette expressément la théorie, présentée comme interprétation historique par la doctrine de l’époque de la confection de la loi.162 Aux termes de ce jugement, la doctrine rejette la théorie qui scinde la succession en meubles et immeubles et qui veut qu’ils soient régis les uns les autres par des règles successorales différentes; on ne devrait admettre cette théorie que lorsque la loi l’imposait, mais la loi laisse à l’interprète toute liberté „de suivre la doctrine”. Et d’après la doctrine actuelle, il faut traiter la succession comme un tout. C’est un fait éloquent qu’un juriste comme le Procureur Général Polis, dont les conclusions furent presque toujours suivies par la H. C. a jugé, à l’égard du même point de droit, en 1907 déjà, qu’il n’est tranché par aucun texte légal et que, par conséquent „l’opinion de la doctrine doit être prépondérante”163 M. Polis, en citant cette opinion, ajoute „qu’elle est „receptissimi juris”. Qu’est- ce que ce jus receptum, sinon la théorie éprouvée de l’art.1er du Code Civil Suisse?

368

   But how do we explain the fact that science has a significance in some domains, which it lacks elsewhere? Different factors collaborate here. Firstly negative: the legislator leaves it to the judge; there exists no statement of the legislator which doesn’t leave room for the authority of science. Furthermore, the judge feels that he is often not knowledgeable enough in these cases. In national law he is allowed and even obligated to say, that he “knows” or at least has to know as much as any author, in international law he is aware that it is already a very demanding job to get acquainted with the scientific theories; he seldom feels competent to have a personal opinion about them. But these are explanations which make it psychologically plausible why it is that the judge leans on science when he has to form an opinion about questions of an international nature. They don’t justify that he is allowed to do so.

368

   Mais comment expliquer que la doctrine dispose ici d’une autorité qui lui manque ailleurs? Il s’agit ici d’un concours de différents facteurs. D’abord des facteurs négatifs. Le législateur laisse toute latitude au juge; il n’existe dans ces cas-là, aucune sentence du pagina-135législateur qui exclue l’autorité de la doctrine pour cette matière. Et encore, le juge sent ici l’insuffisance de son propre savoir. Dans le droit national il peut, et doit même dire qu’il est aussi bien „initié” que tout auteur; dans le droit international, il est conscient du fait que la seule consultation de la doctrine constitue pour lui un travail ardu; c’est rare qu’il se croie assez qualifié pour faire des recherches personnelles. Mais ce ne sont là que des observations expliquant psychologiquement pourquoi le juge recourt à la doctrine pour la solution de questions de nature internationale; elles ne justifient point ce procédé judiciaire.

369

   Why is it science to which authority is awarded?
   The answer must be: because it is only science which establishes rules in this domain. Time and again we have made it clear that the judge is concerned with the law in actual decisions; but because the law has the function to create order in the community, there is the need to derive this decision from a rule or at least to understand it in terms of a rule. In international private law or international law, it is, at least as far as the legal system of his own country leaves him at liberty, an international community to which his decision is attributed. The only authority, which is recognized there, is that of science. This recognition is based in principle on no other ground than that which makes people follow science everywhere and in every domain. But when there is no other source of authority, this one acquires a higher authority of its own accord, that demands obedience. Because without this authority there will be no order, no rule.

369

   Pourquoi attribuer de l’autorité précisément à la doctrine?   Il faudra bien répondre: parce qu’elle seule élabore des règles dans ces domaines du droit. Chaque fois, nous avons fait ressortir que le juge cherche le droit „in concreto”; cependant comme le droit ordonnance la société le besoin se fait sentir de déduire la décision d’une règle, ou, au moins, de la ramener à une règle. Dans le droit international privé et le droit des gens, c’est une société internationale devant laquelle le juge rend sa décision — bien entendu pour autant que le système juridique de son propre pays le lui permet. Dans ce domaine-là, on ne reconnaît que l’autorité de la doctrine. En principe, cette reconnaissance ne repose pas sur un motif autre que celui qui conduit partout et dans tout domaine à suivre la science. Cependant, en l’absence de tout autre pouvoir, la doctrine obtient de soi une autorité plus considérable et qui demande à être obéie. En effet, pas d’ordre, pas de règle sans une telle autorité.

370

   The law demands authority from its very nature. When in the communal association there is no authority respected such as the one belonging to the legislator or the judge, the description of the facts, science, is made into the authority to determine what ought to be. The nature of legal science, at the same time a description and prescription of rules, makes this possible.
   Before the codification before 1809 in the Netherlands, science possessed this same authority in regard to the received Roman law, which was respected by nations subjected to multifarious state-authorities and legal orders. It was international and was accepted internationally. This explains the fact, which surprises us so much, that our judges awarded authority to the Italian and French doctrine — and even more authority than our own doctrine currently has. Conversely our authors also had authority in France. This was all ended by the codification. But on the international plane it still is like this and it will stay like this, as long as no legislator is active there and no authority is attributed to the judicial statements of a court, whose decisions can actually be implemented.

370

   Par sa nature, le droit demande de l’autorité. Lorsqu’il manque une autorité, qui est respectée dans l’organisation d’une société quelconque comme celle d’un législateur ou d’un juge, le droit confère cette autorité normative à la description de la réalité qu’est la doctrine. Par sa double nature, la doctrine peut reprendre ce rôle: elle décrit non seulement des règles, mais elle en prescrit aussi qui, il est vrai, manquent en soi d’autorité.
   Pour le droit romain reçu par des nations relevant de pouvoirs publics et de systèmes juridiques différents, la doctrine possédait avant la codification, la même autorité. Elle présentait un caractère, international et elle fut internationalement acceptée. C’est ainsi qu’il faut expliquer le fait étonnant que nos juges ont attribué aux
pagina-136doctrines française et italienne une autorité qui dépasse celle de la doctrine de nos jours. A tout cela la codification mit fin. Mais dans le domaine international, il en est toujours de même, et il en sera ainsi, tant que ne paraîtra pas, là aussi, un législateur, ou qu’on ne reconnaîtra pas l’autorité d’une cour dont les décisions pourront être réalisées.

371

   Only by following science does it become possible for the judge to give his decision the place in the legal system it needs. Without this it hangs in the air, it remains too subjective and isn’t convincing, even if it is enforceable. And the judicial decision also demands the creation of such a conviction. The judge who simply sets aside science in the international domain, goes beyond his power.
   Therefore “adhering” to doctrine indeed contains an element of obedience here, which is lacking elsewhere. It can be derived from what I argued before that this doesn’t mean that the decision in an individual case is completely dictated by science. For neither is it simply dictated by the written law.

371

   Ce n’est qu’en suivant cette doctrine que le juge pourra donner à sa sentence la place qui lui convient dans le système juridique. Sans cela cette sentence est en l’air, elle reste trop subjective, elle n’est pas convaincante, bien qu’elle soit exécutable. Et il faut aussi que la décision judiciaire suscite cette conviction. Le juge qui, dans le domaine international, écarte brièvement la doctrine, surpasse ses forces.
   Ici le terme „suivre la doctrine” implique donc un élément d’obéissance qui fait défaut ailleurs. Ce n’est pas dire que la décision concrète est dictée sans plus par la doctrine, cela résulte déjà de nos développements précédents. En effet, même la loi ne dicte pas la décision.

372

§ 21 The meaning of facts. Customary law. Custom and legal rule in general.

   Law is found by determining what has to happen in a certain factual relationship, according to the rule. Is it possible to derive this rule from what is actually done by others in similar relationships and is considered by them to be appropriate?
   Is the opinion about what is rightfully fit partly determined by what actually happens in society, provided that this precedes the relationship that is presented to be judged and that it insists its importance to the assessor because it happens repeatedly and to a great extent? That is the question which we already touched a few times and which we must now treat.

372

§ 21 La signification des faits. Le droit coutumier. La coutume et la loi en général.

   Le droit est trouvé par la fixation de ce qui doit se passer, en vertu de la règle, dans un rapport de fait déterminé. Cette règle peut-elle être déduite aussi de ce que d’autres ont fait dans des rapports matériels similaires et de ce qu’ils ont considéré comme correct?
   Est-ce que notre conception de ce qui est „de droit” est aussi déterminée par les événements sociaux, pourvu qu’ils soient antérieurs au rapport à juger et qu’ils se présentent insensiblement au juge comme importants en raison de leur répétition et de leur fréquence? Voilà la question que nous avons effleurée plusieurs fois et qu’il nous faut examiner maintenant.

373

   Usually one formulates the question at issue here thus: does custom create law?172 Objections can be raised to this formulation. In fact it contains two or even three questions which according to us have to be separated: firstly the one we indicated above, next the question: is the judge who must later decide similar relationships bound by the decision which was given before by persons endowed with authority, and then furthermore, is tradition binding, by the way it reveals itself not only in this but also by the spreading of these rules in other places? The question of the binding force of customary law thus contains both the question regarding the authority of case law and science and also the question regarding the value of tradition; it becomes a question about what is generally called the unwritten law.

373

   Cette question se trouve ordinairement formulée en ces termes: l’usage établit-il du droit?164 Des objections se soulèvent contre cette formule. C’est qu’elle comprend deux, ou plutôt trois questions pagina-137qui, à notre avis, doivent être séparées: d’abord la question que nous venons de poser ci-dessus, ensuite: le jugement prononcé autrefois par des personnes revêtues d’un pouvoir public, lie-t-il le juge auquel des rapports similaires sont soumis postérieurement? et enfin: sommes-nous liés par la tradition, telle qu’elle se manifeste dans ces jugements et aussi dans la diffusion des règles qu’ils contiennent? Le problème du caractère normatif de la coutume comprend ainsi, tant celui de l’autorité de la jurisprudence et de la doctrine, que celui de la valeur de la tradition; il devient en somme le problème général de ce que l’on a appelé le droit non-écrit.

374

   We have treated the authority of case law and science, we have also talked about the meaning of tradition in the present system and will make a few remarks still about the relation of all this to the real customary law. At present we restrict ourselves to the binding nature of actual behavior.173 Here also the answer seems simple. The Law containing General Provisions prescribes that custom is no source of law unless the written law refers to it and that a written law can only lose its force by a later law (and therefore not by custom).

374

   Nous avons traité de l’autorité de la jurisprudence et de l’importance de la tradition dans le système actuel; nous reviendrons ci-dessous brièvement sur les rapports entre ces matières et la coutume proprement dite. Pour le moment, nous nous bornons à l’effet normatif de la répétition des actes matériels.165
   Ici encore la réponse semble ne présenter aucune difficulté. L’art. 3 de la loi contenant les Dispositions Générales, prescrit: „L’usage n’établit de droit que dans les cas où la loi y renvoie”, et
l’art. 5 qui y correspond: „Une loi ne peut être abrogée en tout ou en partie que par une loi, donc non pas par l’usage postérieur.”

375

   Therefore no customary law. When the written law refers to custom, it is the law that ties certain consequences to specific behavior; the law, not custom, binds.
   However, this case isn’t that simple either. We have already explained repeatedly what the arguments are against the doctrine that reduces all law to the written law. We will not do that again here. It is the nature of case law as decision, it is the nature of legal science as an opinion about the content of law
i.e. about what rightfully fits, which designates both of these as factors which have authority for the law. In the same way, the reflection about the nature of legal rules teaches us that the actual events partly determine the content of law and must do so.

375

   Par conséquent il n’existe pas de droit coutumier en tant que tel. Dans le cas où la loi y renvoie, c’est la loi qui attache certains effets à certains agissements; c’est la loi et non pas l’usage qui lie.
   Cependant cette question aussi n’est pas tellement simple. Nous avons exposé plusieurs fois les arguments que l’on peut invoquer contre la théorie qui réduit tout le droit à la loi. Nous ne répéterons pas ici ces objections. Et la jurisprudence et la doctrine sont pour le droit des facteurs dont l’autorité est reconnue, la première en raison de sa nature de décision, l’autre en tant que jugement sur le contenu du droit, c’est-à-dire sur ce qui convient. De même des réflexions sur le caractère de la règle de droit, nous apprennent que les événements matériels aussi déterminent et même doivent déterminer le contenu du droit.

376

   The law is a set of rules that are in force. Being in force has a double meaning in the law. People speak of prevalent law in the sense of rules which are followed, but also in the sense of rules which must be followed. If only the fact of being followed counted, custom and law would be synonymous. Everybody who recognizes the authority of the written law, rejects this view. Because it is the law who teaches him what is rightfully fit to do, even if people may be acting differently. Still the law is not exclusively determined by actual behavior, neither is it completely dependent on the authority which decides the law. The nature of the law demands implementation, when a regulation is not at all implemented, it will no longer be law in the end.

376

   Le droit est un ensemble de règles qui valent. Dans le droit le mot pagina-138valeur” a un double sens. On appelle droit „valable” non seulement les règles qui sont observées, mais aussi celles qui doivent être observées. Si, pour ces règles, le fait d’être suivies importait à l’exclusion de toute autre condition, l’usage et le droit seraient synonymes. Tous ceux qui reconnaissent l’autorité de la loi rejettent cette conception: „ce qui convient”, ils l’apprennent de la-loi, même si l’on agit en réalité d’une façon différente. Cependant le droit ne se détermine pas plus par les seuls actes matériels qu’il ne relève exclusivement de l’autorité qui le régit. De sa nature le droit demande à être réalisé; une règle qui ne se réalise point cesse à un moment donné d’être droit.

377

   There is always a tension between the legal rule and the actual events in the society. If the actual events were to completely answer to the rule, it would make no sense to impose it: why prescribe what everybody is doing anyway? But conversely, when the actual events are clearly at continuous variance with the rule, the rule is bereaved of its authority, is no longer law. The law is a set of provisions which are imposed; at the same time, it is a regimen which is followed. The twofold character shows itself equally not only in the words “to be in force”, but also in the word “rule”.

377

   Il existe une tension perpétuelle entre la règle juridique et les événements matériels de la vie sociale. Si ces événements répondaient entièrement à la règle, il serait inutile d’imposer celle-ci: pourquoi prescrire ce que tous font déjà? Mais, inversement, si les événements réels se trouvent sans cesse et ouvertement en opposition à la règle, celle-ci perd son autorité et ne sera plus droit. Le droit est un ensemble de réglementations qui s’imposent; c’est en même temps un ensemble de normes sociales qui sont observées. Ce double caractère s’exprime également dans le terme „valoir” et dans le mot „règle”.

378

Legal rule is equivalent to legal prescription, “as a rule” is however synonymous with “usually”. And not only do these words have a twofold meaning, there are several others in which the legal language expresses this peculiar characteristic of the law. One can think of normal (that which answers to a norm, but also that which happens usually), of legal order, of ordinance and so on. Many difficult questions of legal philosophy would have been understood — I do not say “solved”, because there is no solution possible—if people had paid more attention to this twofold character of the law. At the same time this belongs to the province of that which happens and that which ought to happen, of the “Sollen” and the “Sein”, as the Germans call it.174

378

Règle de droit” est l’équivalent de „disposition de droit”; „en bonne règle” par contre est synonyme du terme „d’usage”. Et ces termes ne sont pas les seuls à présenter un double sens; il y en a d’autres encore dont le langage juridique se sert pour exprimer ce caractère particulier du droit. Que l’on pense à „normal” (conforme à la norme, mais aussi ce qui se passe ordinairement), à l’ordre du droit, ordonnance, règlement, etc. Si l’on avait porté davantage son attention sur ce double caractère du droit, on serait arrivé, je ne dis pas „à la solution”, car celle-ci n’existe pas, mais à la compréhension de maintes questions ardues, soulevées par la philosophie du droit. Le droit appartient aussi bien à la sphère des événements matériels qu’à celle du devoir; c’est la distinction allemande du „Sollen” et du „Sein”. 166

379

   There is a tension here that people can recognize, but not remove. And even less so, because both claim absolute dominance. It is because of this that we see time and again that the one is sacrificed to the other, either the law is subordinated to custom, as sociologists are wont to do, or custom is set aside by the written law — which is typically juridical, at least during the 19th century and in our present time,. This becomes quite clear with the already oft cited Burckhardt. According to him it is impossible for customary law to stand next to the written law.

379

   Nous trouvons ici une tension qu’on peut comprendre, il est vrai, mais qu’il est impossible de neutraliser et cela d’autant moins que pagina-139les deux caractères prétendent également à une valeur absolue. De là vient que chaque fois de nouveau, nous voyons l’un ou l’autre sacrifié, soit qu’on assujettisse la loi aux usages, ce à quoi inclinent les sociologues, soit qu’on fasse écarter les usages par la loi, tendance juridique caractéristique, au moins au XIXème siècle et de nos jours et qui se manifeste très clairement chez l’auteur déjà cité, Burckhardt. D’après celui-ci, le droit coutumier ne peut pas exister à côté de la loi;

380

This will lead to a contradiction which cannot be solved. Customary law, which would not derive its force from the written law itself, is ill fitting with a State organization which confers the exclusive power to specific persons to establish statutes, i.e. binding rules of law.

Common law is a feast for the historian researching the facts, but an abomination to the dogmatist, who would not know how to deal with the right to construct common law in his system formation. Law and custom are mutually exclusive as grounds for law, says Burckhardt. (trans.lhc)

380

il se produirait alors une contradiction restant sans solution. Un droit coutumier qui n’emprunte pas sa force à la loi même, ne cadre pas avec une organisation de l’Etat, qui confie à des personnes déterminées le pouvoir exclusif d’élaborer des lois, c’est-à-dire des règles de droit obligatoires.

Das Gewohnheits-recht ist dem Historiker, der die Tatsachen nachgeht, ein Schmaus, aber ein Gruel dem Dogmatiker, der mit dem Recht, Gewohnheitsrecht zu bilden, in seinem System nichts anfangen kann. Die beiden Geltungsgründe Gesetz und Gewohnheit schliessen sich aus.167

381

It is not possible to contradict this: the written law leaves no room for another authority next to it. But what follows this immediately? The statement:

We do not deny that common law exists(trans.lhc). 175

But if customary law exists, isn’t the doctrinal thinker who can’t accept this, simply condemned? Shouldn’t he also accept the fact and isn’t it pernicious for the system when he recognizes that there shouldn’t be, but still is law outside of and in contradiction to the written law, but that he can’t give this a place in his system?

381

Ceci est incontesté: la loi ne souffre pas d’autre autorité à côté d’elle. Mais qu’est-ce que notre auteur fait suivre immédiatement après ce passage? C’est la sentence:

Wir leugnen nicht, dass Gewohnheitsrecht vorkommt.

Mais s’il existe un droit coutumier, le dogmatiste qui ne sait qu’en faire n’est-il pas condamné? N’est-il pas, lui aussi, tenu à accepter le fait? Et n’est-il pas funeste pour son système de reconnaître qu’il existe du droit — qui ne devrait pas exister — en dehors de la loi et contre la loi, et qui n’entre pas dans ce système?

382

   Two powers confront each other here and also in my view there is no solution that points out a place for the one in the system of the other. But this contradiction is bearable, a twofold authority next to each other can be recognized if we understand that we can arrive at one decision in individual cases, which sometimes will enforce the written law over and against custom, and at other times will ensure victory to custom over the written law. This is unbearable only to he who thinks that it should be possible to derive every decision on a legal issue from a closed set of rules. If this were correct, there could only be one source of law.

382

   Ici, deux puissances se font face; à mon avis aucune solution ne permet d’indiquer une place pour l’une dans le système de l’autre. Cependant cette contradiction qui consiste à admettre l’existence d’une double autorité paraît supportable, pourvu que nous voyions que la décision concrète nous donne le moyen tantôt de maintenir la loi contre la coutume, tantôt de faire prévaloir la coutume vis-pagina-140à- vis de la loi. Cette contradiction n’est inadmissible que pour ceux qui croient que toute décision de droit doit être nécessairement trouvée par déduction d’un ensemble fermé de règles. S’il en était ainsi, il ne pourrait y avoir qu’une seule source de droit.

383

Our entire argument aims to prove the erroneousness of this proposition. If the law were an open system of rules, that we tried to understand logically as much as possible, but could never master logically, that changed daily with a continuous stream of new matter, it would not be difficult to tolerate the break caused by the recognition of customary law in a system which is built from the point of view of the written law. In that case the acceptance of the facts would completely fit in with that which people have perceived as the nature of law.

383

Tous nos développements tendent à démontrer l’inexactitude de cette thèse. Le droit est un système de règles ouvert, que nous essayons, autant que possible, de comprendre logiquement, mais que nous n’arrivons jamais à soumettre entièrement à la logique; il change tous les jours, de nouvelles matières s’y ajoutant sans cesse. Si l’on comprend ainsi le droit, rien ne s’oppose à ce qu’on tolère cette infraction au système de construction légale, qu’est la reconnaissance du droit coutumier. S’il en est ainsi, l’acceptation de l’importance des faits cadre parfaitement avec la nature du droit, telle qu’on l’a déterminée.

384

   However, the human mind tends always to search for one smooth solution of problems, and therefore it is no wonder that people have tried time and again to do away with the contradiction which they had to acknowledge. They never succeeded, and to my mind they never will succeed. The attempts have obscured the contradiction, which could not be gotten rid of. Two of the most well-known of these attempts may be named here. In the first place a statement in the Pandects, which goes by the name of Julianus.176According to it, written law and custom are equivalent, both foundations of law, because the will of the people is expressed in both and because there is no difference whether the people declares its will by voting or “by conduct or resignation” (rebus ipsis et factis). This statement is based on the idea that custom implies a conscious expression of the will of a people, about what should be law, an idea which is contrary to the real world, for an act is not performed because it is lawful, but the legal consciousness develops in the course of and by action. As Regelsberger177 says:

In the beginning, a standard is not yet right; in practice it proves its legal character and conquers the consciousness of the community. (trans.lhc)

384

   Cependant, il est propre à l’esprit humain de chercher toujours une solution facile pour les problèmes et il n’est donc pas étonnant qu’on ait essayé, chaque fois de nouveau, de lever la contradiction dont on était bien obligé de reconnaître l’existence. On n’y est jamais arrivé et, à mon avis, on n’y arrivera jamais. Ces tentations conduisirent à voiler, à estomper l’opposition, que l’on n’a pas pu éliminer. Nous en mentionnons les deux les plus connues. D’abord la sentence dans les Pandectes qu’on attribue à Julien.168 Selon ce texte, la loi et la coutume sont de valeur égale, toutes deux forment des fondements de droit, parce qu’elles traduisent toutes deux la volonté du peuple et qu’il est indifférent que le peuple déclare sa volonté par des votes ou „rebus ipsis et factis”. Cette sentence repose sur la conception d’après laquelle la coutume implique une déclaration de volonté consciente du peuple, sur ce qui doit être du droit, conception contraire à la réalité, puisque les actes ne sont pas accomplis, en raison de leur conformité au droit, mais que, inversement, on devient conscient du droit tout en agissant. Comme le dit Regelsbergkr:

Als Nichtrecht beginnt die Norm ihr Leben; in der Uebung erprobt sie ihre Berechtigung und erobert das Bewusztsein der Gemeinschaft.169

385

While customary law becomes indirect legislation here, for the proponents of the Historical School the law became the indirect expression of the mind of the people, which expresses itself directly in custom. Leaving aside the objections against the doctrine of a mind of the people in general — how is it possible for the written law to have a significance of itself, when it is nothing more than the formulation of that which expresses itself directly as law in behavior? One or the other: either this formulation brings nothing new, in which case the law has therefore no autonomous value next to custom, or one makes a concession, like Puchta does — together with Savigny the leader of the Historical school —by admitting that the written law sometimes helps to push an opinion across the threshold of the law, which has not yet become a part of the common sense.178 But in that case the doctrine, that the law is enclosed in the mind of the people and is only expressed by the written law, is already abandoned.

385

Le droit coutumier devient ainsi une législation indirecte; pour les chefs de l’Ecole Historique par pagina-141contre, la loi fut l’expression indirecte de l’esprit populaire qui s’exprime directement dans la coutume. Sans parler des critiques contre la théorie de l’esprit populaire en général — il reste à savoir comment la loi peut avoir une signification propre, si elle n’est que la formulation du droit qui se manifeste également dans les actes. De deux choses l’une: ou bien cette formulation n’apporte rien de nouveau et alors la loi n’a pas de valeur indépendante à côté de la coutume, ou bien l’on fait des concessions — tel Puchta, avec Savigny, le chef de l’Ecole Historique par excellence — en admettant que, parfois, la loi fait passer par le seuil du droit une opinion non encore transformée en conviction solide170mais ceci revient à abandonner la théorie selon laquelle seul l’esprit populaire implique et exprime le droit.

386

§ 22 The meaning of facts. Customary law. Custom in the private law of the Netherlands, especially versus supplementary law.

   In every legal order customary law stands next to the law which rests upon authority. But with this statement we haven’t made much headway, the demarcations between both can be made very differently; Every legal order will determine these in its own way. Also, here we have to beware of commonplace. We have to elaborate the meaning of custom for private law in the Netherlands in our times.

386

§ 22 L’importance des faits. Le droit coutumier dans le droit privé néerlandais, et son opposition au droit supplétif.

   Dans tout ordre juridique, le droit coutumier se trouve à côté du droit qui repose sur l’autorité publique. Cependant, cette formule ne nous avance guère; les limites entre ces domaines peuvent être tracées de façons très différentes; tout ordre juridique les fixera de sa propre manière. Ici encore, il faut se garder des généralités. Il faut préciser l’importance de la coutume pour le droit privé néerlandais actuel.

387

   It must then be noticed immediately that custom has a completely different place here than in present-day state law. It was especially state law that made people ask again the question regarding the binding force of the actual events. Whoever wants to see this for himself should read the explanation of this issue given by Struycken in his ‘Staatsrecht179 which is as always very clear. In state law the recognition of custom pertains to the foundations themselves of the organization of our state (parliamentary system), custom clashes with very explicit and coercive legal provisions. In the domain of private law people are mostly capable, at least to all appearance, of forcing the custom to fit within the system of the law, only on a few occasions it breaks through the wall which closes off the system.

387

   Remarquons d’abord que, dans ce domaine, la coutume occupe une toute auq.re place que dans le droit constitutionnel actuel. Ce fut surtout le droit constitutionnel qui fit poser à nouveau le problème de la force normative des événements matériels. Nous renvoyons ici à l’exposé que M. Struycken, avec sa clarté habituelle, a consacré à ce sujet dans son ouvrage Le droit constitutionnel du Royaume des Pays-Bas”.171 Sur ce terrain-là, la reconnaissance du droit coutumier touche aux fondements mêmes de nos institutions publiques (le parlementarisme); la coutume s’y heurte à des dispositions légales expresses et impératives. En revanche, dans le domaine du droit privé, on arrive le plus souvent, au moins en pagina-142apparence, à faire entrer par force la coutume dans le système de la loi; celle-là ne perce que rarement le mur qui enclôt le système du droit privé.

388

   How does this come about?
   One can enumerate
two grounds for this. Firstly, this one: every question of private law can be presented to the judge in the end; in many questions of state law, and even the most important, the possibility to invoke such a judgment is lacking. This has two consequences. In the first place in private law the judge who is called upon to maintain the law, backs up the law and rejects the custom which clashes with it, while in state law the custom easily makes its way, because the persons who are called upon to maintain the law, are the same persons whose actions against the law ask for a recognition of customary law. And in the second place the conflict between the written law and custom as it plays a role in state law, becomes an opposition between the written law and the judge in private law. It is not the behavior of the persons concerned, but the recognition of this in the judicial decision, which put its own authority over and above the authority of the law, in other words, in the private law the issue of customary law often becomes an issue of the authority of the judiciary.180

388

   Comment cela se fait-il?
   Cette différence s’explique par
deux motifs. D’abord celui-ci: toute question de droit privé peut finalement être soumise au juge; pour beaucoup de questions de droit constitutionnel, et justement pour les plus importantes, la possibilité de recourir à ce jugement fait défaut. Ceci, à son tour, produit une double conséquence. Primo: dans le droit privé, le juge, appelé à maintenir la loi, la protège; il refuse la coutume lorsqu’elle entre en conflit avec la loi; par contre dans, le droit constitutionnel, la coutume se fraye facilement un chemin, parce que ceux qui sont appelés au maintien de la loi sont les mêmes dont les actes contraires à la loi demandent à’être reconnus comme du droit coutumier. Secundo: cette lutte entre la loi et la coutume sera, en droit privé, l’opposition entre la loi et le juge; ce n’est pas Vagissement des intéressés mêmes, mais la reconnaissance de cet agissement qui oppose une autorité propre à celle de la loi. Autrement dit: en droit privé,le problème de la coutume s’identifie souvent172 avec celui de l’autorité de la jurisprudence.

389

When in our times married couples separate by common consent in a continuously increasing degree, the question is not whether art. 263 Civil Code is set aside by the change in opinion that is expressed by this, or by the act itself, but the question is about the conflict between the case law of the Supreme Court and the text of the article. The conflict between social action and the law as such doesn’t come up for discussion in the law, however it often forms the background of the conflict between judge and written law.
   This is the first ground of the difference. The second, even more important, is this, that private law, contrary to state law, is primarily supplementary, regulatory law and that the issue of the relationship between custom and written law is for this part of the legislation naturally different from that of compulsory law. When we talk about this relationship in private law, we have to differentiate between supplementary and compulsory law.

389

Lorsqu’à notre époque, le divorce par consentement mutuel se voit de plus en plus, il ne s’agit pas de la question: est-ce que le changement de conviction que trahit ce phénomène, ou l’acte lui-même, écarte l’art. 262 Ce.n.? Ce qui joue ici, c’est l’opposition entre la jurisprudence de la H. C. et le texte de cet article. La lutte entre l’acte social et la loi ne se manifeste pas comme telle directement dans le droit, elle se cache souvent derrière celle entre le juge et la loi.
   Telle est la première raison de la différence signalée ci-dessus. Voici l’autre, plus importante encore. A la différence du droit constitutionnel, le droit privé est en grande partie du droit supplétif, du „droit-règlementation »; pour ce domaine de la législation, le problème des rapports entre la coutume et le droit est, par la force des choses, d’une autre nature que pour le droit impératif. L’examen de ces rapports demande de séparer le droit supplétif du droit impératif.
pagina-143

390

   We start with the former. According to the Civil Code agreements do not only bind to that which is explicitly stipulated by them, but also to everything which, according to the nature of these agreements, is demanded by equity, custom or the written law.
    Under the law, lasting customary stipulations are deemed to be tacitly included in the agreement, even though they are not expressed in it. Both of these legal provisions are commonly cited as examples of the way in which the relationship between law and custom is expressed in the system of law in the Netherlands: “Habit does not give right, except when the law refers to it”. In this way custom gains its place in the vast domain of contract law. But is this only a place of minor importance as a result of such reference, as is mostly taught, or does custom have an independent significance? This question leads to another, more practical one: what is the case, when custom deviates from the supplementary law? Will the legal provision be in force or the custom?

390

   Commençons par le premier. L’art. 1375 C.c.n. (C. 1135) dit: „Les conventions obligent non seulement à ce qui y est exprimé, mais encore à toutes les suites que l’équité, l’usage ou la loi donnent à l’obligation d’après sa nature”, et
    l’art. 1383 C.c.n. (Cc. 1160) „Les clauses d’un usage constant sont présumées faire partie de la convention, quoiqu’elles n’y soient pas exprimées.” Ces deux articles sont généralement cités comme exemples du renvoi à l’usage auquel fait allusion l’art. 3 de la loi A.B. Ces dispositions assurent ainsi une place à la coutume dans le vaste domaine du droit des contrats. Mais s’agit-il d’une place secondaire, comme on l’enseigne souvent, ou bien la coutume a-t-elle une signification indépendante? Cette question en implique une autre, de nature pratique: qu’est- ce qu’il faut faire, lorsque la coutume déroge au droit supplétif?

391

   This question is hotly debated. The Supreme Court decided in 1874181 that custom derogates from the written law; in 1908182 however it is said that custom cannot give title contrary to the legal provision; in 1932 this position was abandoned; it is not certain whether the Supreme Court then let the use in general prevail over the supplementary legal provision or merely the customary stipulation.183 The lower judiciary is divided.184 Molengraaff185 is on the side of the first mentioned ruling; mostly people pay homage to the second or look for a middle course: Kosters gives preference to custom, provided that it is apparent that the parties were acquainted with this custom186 J. van Kuyk subordinates custom to the written law, but puts the lasting customary stipulation above it.187 Houwing finally sees the intention of the parties as decisive, but not that which the parties actually intended, but what they would have intended if they had deliberated with equity and good faith, in other words he will prefer custom at one time, at another time the written law, according to what equity determines.188

391

   C’est une question très controversée. La H. C. décida en 1874173qu’il fallait suivre la coutume lorsqu’elle déroge à la loi; en 1908174, par contre, que l’usage ne donne pas de droit contre la loi. Cette dernière opinion fut alors abandonnée en 1932175 ; cependant il reste à savoir si, d’après cet arrêt, c’est l’usage en général, ou seulement la clause conventionnelle présumée, qui prime la disposition légale supplétive. Sur ce point, la jurisprudence des juridictions inférieures est divisée176Molengraaff 177a pris le parti de l’arrêt de 1874; le plus souvent on adopte la théorie du second arrêt ou bien l’on cherche des solutions intermédiaires: Kosters entend attribuer la priorité à la coutume, à condition qu’il soit établi que les parties l’ont connue178. J. van Kuyk subordonne la coutume à la loi, celle-ci à la clause contractuelle présumée.179 Houwing, enfin, juge décisive l’intention des parties; cependant, par l’intention, il n’entend pas ce que les parties ont voulu en réalité, mais ce qu’elles auraient voulu, si elles avaient consulté l’équité et la bonne foi; autrement dit, il préfère tantôt la coutume, tantôt la loi, selon les normes de l’équité.180 pagina-144

392

   As far as we are concerned189we also hold that in a conflict between supplementary law and custom the latter should prevail. I would like to follow custom and not the legal provisions in the examples from case law cited by Houwing: regarding a conflict between the customary place of payment and the place determined in the Civil Code190and between the custom of a certain form of sublease and the prohibition of this in the Civil Code.191

392

   Quant à nous, nous croyons aussi qu’en cas de choc entre la loi et la coutume, celle-ci a la préférence.181Je voudrais suivre l’usage la supposer. L’acception des termes d’après l’usage se trouve au et non pas les dispositions légales dans les exemples jurisprudentiels, cités par Houwing, concernant les conflits entre le lieu de payement usuel et celui indiqué dans l’art. 1429 C.c.n. (C. 1247),182entre l’usage relatif à une certaine forme de sous-location et l’interdiction de l’art. 1595 C.c.n.183

393

   One may not invoke the legal provision that habit does not give right to the contrary, as was once done by the lower court of Rotterdam.192 The custom derives its force from the written law, it is said, and therefore must yield to it. It can be argued against this, that the “law”, from which the custom derives its force, is different in nature from the “law” with which it is in conflict in the conjectured case. Even if custom would only be binding because the written law says so, this still doesn’t imply that it would be subordinated to supplementary law. Did the legislator, who certainly intended to get rid of all existing customary law by the above mentioned legal provision, and wanted to acquire the monopoly over the formation of law for the future, also have in mind the conflict between generally accepted standards of social and economic life and the provisions of supplementary law?

393

   On ne peut pas, pour soutenir le contraire, invoquer l’art. 3 de la loi A.B. comme l’a fait autrefois le Tribunal de Rotterdam.184 L’usage, tel est le raisonnement, emprunte sa force à la loi et doit donc s’effacer devant celle-ci. Il faut objecter que la „loi” à laquelle l’usage emprunterait sa force est d’une nature autre que la „loi” à laquelle elle se heurte dans cette hypothèse. Donc, même si l’usage n’était obligatoire qu’en vertu de la loi, il n’en résulte pas qu’il est subordonné au droit supplétif. Par l’art. 3, le législateur a sans doute voulu abolir tout l’ancien droit coutumier et s’assurer, en même temps, le monopole de la formation du droit, mais a-t-il tenu compte des usages du commerce social, vis- à- vis du droit supplétif?

394

From what can be discovered about the genealogy of the article, it is not very probable. But however that may be— the question whether custom derives its force from the written law cannot be decided by the written law itselfone who thinks that the conflict between custom and written law can be decided by a legal provision, has already made his choice before considering the pros and cons of each.
   We therefore have to consider the question on its own, apart from the Law containing General Provisions, and then my opinion is based not only on the nature of the binding force of a contract but also on the nature of supplementary law.

394

Ce que l’on retrouve de l’histoire de cet article le rend peu probable. Cependant, quoiqu’il en soit, ce n’est pas à l’aide de la loi qu’on peut trancher la question de savoir si l’usage emprunte sa force à la loi. Ceux qui croient qu’une disposition légale décide de la lutte entre la loi et l’usage, ont fixé leur choix avant même de procéder à l’examen des prérogatives respectives de l’un et de l’autre.
    Il faut donc voir ce problème, abstraction faite de l’art. 3 A.B.: ma conception s’appuie alors tant sur la nature de la force obligatoire de conventions que sur le caractère du droit supplétif.

395

   Let us elucidate both. At present it is generally assumed that the words of a promise have to be interpreted according to the understanding that one can and may attribute to the person to whom the words were directed. What the person who promised actually intended is not decisive, but that which the other party could think and was allowed to think that he intended. The meaning of the words according to parlance comes first, the expectations based on this have to be fulfilled. One who wants to determine the extent of the obligations brought by a statement, begins by inquiring into the bearing of the words which are used. It is custom which teaches him this. Must not this same custom be a guide to him, when he wants to establish the purport, not only of certain words, but of the statement as a whole? Every promise that is legally binding can be looked upon in respect of its individual meaning (what did the promisor intend) as well as its societal function (what was the nature of this promise as a phenomenon of social interactions?).

395

   Expliquons ces deux motifs. Aujourd’hui, on admet généralement qu’il faut interpréter les termes d’une promesse de l’un, tels que l’autre pouvait les comprendre. Ce n’est pas l’intention du promettant qui est décisive, mais son intention telle que l’autre pouvait pagina-145 attribuer plus de force à la clause usuelle qu’à l’agissement usuel. Il est des auteurs sur notre sujet qui s’orientent vers la même pensée; cependant ils limitent la conclusion que nous venons de premier plan, il faut que les expectatives, suscitées par ces termes, soient réalisées. Avant de déterminer l’étendue des obligations résultant d’une déclaration, il faut rechercher la portée des termes employés par les parties. C’est l’usage qui nous apprend cette portée. Ce même usage ne nous servira-t-il pas de guide pour fixer non pas la portée des mots déterminés, mais encore celle de la déclaration en son entier? On peut examiner toute promesse qui lie juridiquement, tant dans son acception individuelle (qu’a voulu dire le promettant?), que dans sa fonction sociale (quelle est la nature de cette promesse en tant que phénomène parmi les rapports sociaux?).

396

Both of these together determine its content. The parties are free to arrange things as they want, but as far as they don’t do so, the agreement must be interpreted according to the general meaning of the wording in similar agreements. If this applies to the words, why would this not apply equally to the meaning of the agreement in general? Determination of the meaning of the words, interpretation and decision about a certain consequence that was not taken into account, become merged. If I am allowed to determine the meaning of the word “payment” according to custom just like any other word, would I not also be allowed to determine on the basis of this same custom, that in a given relationship “payment” means “lay out money that will be collected”, not “bring money away” (the example of the Supreme Court in 1908, cited above on p. 135, block 391).

396

Ce sont les deux déterminantes de son contenu. Les parties sont libres de régler leurs rapports comme elles le veulent, mais dans la mesure où cette réglementation fait défaut, leur contrat, tel qu’il est rédigé, sera compris d’après la signification générale de contrats similaires. Si ce principe vaut pour les termes, pourquoi n’en serait il pas de même pour la portée des conventions en général? La détermination du sens des termes, l’interprétation et la fixation de quelques effets non-réglés se fondent. Si je peux déterminer d’après l’usage la signification du terme „payer” comme celle de n’importe quel autre terme, pourquoi ne serait-il pas permis de décider en vertu du même usage que dans un rapport donné „payer” est: „mettre une certaine somme d’argent à la disposition de quelqu’un qui passera la chercher” et non pas „apporter à quelqu’un une somme d’argent”.(L’exemple jugé par la H. C. dans l’arrêt de 1908, cité ci-dessus page 143).

397

Interpretation of a promise according to parlance leads to the recognition of custom as something that co-determines the extent of the accepted obligations. And therefore, it also leads to the setting aside of supplementary law by a custom that supersedes it. There is no ground for a distinction between use and customary stipulation. The stipulation only has independent meaning if it has got a characteristic formulation, and as clause de style regularly occurs in written agreements. Then an appeal is made to what is usually agreed, the custom is about the question of what parties are used to do. There is no reason to attach more force to the usual agreement than to the usual action193
   Among the authors writing about our subject there are those whose train of thought goes in the same direction. They restrict this conclusion however to the general accepted standards of social and economic life, the behavior, which is specific for trade, and distinguish these (
usages conventionnels) from customs (coutumes).

397

L’interprétation d’après l’usage de la langue d’une promesse amène à reconnaître la coutume comme co-déterminante de l’étendue des obligations contractées, et, par conséquent, également à subordonner le droit supplétif à un usage y dérogeant. Aucun motif ne justifie cette distinction entre l’usage et la clause conventionnelle présumée.
   Celle-ci n’a de signification indépendante que lorsqu’elle a revêtu une forme spéciale, c’est-à-dire qu’elle se voit régulièrement comme „clause de style” dans les contrats écrits. Alors, on fait appel à ce qui est ordinairement convenu; pour la coutume, il est question de savoir ce que les parties ont l’habitude de
faire. Il n’y a aucune raison pour pagina-146un matériel pour l’interprétation de la convention, mais pour moi l’interprétation n’est pas, comme elle l’est pour eux, une recherche tirer aux usages sociaux et notamment aux agissements dans le commerce, qu’ils distinguent comme usages conventionnels des coutumes.185

398

They attribute force to generally accepted standards because the parties wanted it like this but deem custom powerless in the face of the written law.194 I think that this difference doesn’t exist; the foundation of the obligation in both the case of custom and accepted standards, is the actual behavior in similar cases; the accepted standards are binding, not because the parties wanted it like this, but because the content of the statement which binds them can only be determined in relation to the customs according to their social meaning. The will only matters in a negative sense. If the parties do not want usage— they are free to decide so, but this must be apparent.

398

Ils attribuent de l’effet aux usages sociaux, parce que les parties ont voulu ainsi; en revanche, d’après eux, la coutume ne peut rien contre la loi.186Je crois que cette différence n’existe pas et pour l’usage social et pour la coutume, le motif de l’effet obligatoire est l’agissement réel dans des cas similaires: les usages sociaux n’ont pas de force obligatoire, parce que les parties l’ont voulu ainsi, mais parce que le contenu de la déclaration qui les oblige ne peut être déterminé qu’en considération des coutumes dans leur sens social. La volonté n’a qu’un intérêt négatif. Il est libre aux parties de ne pas vouloir ce qui est d’usage, mais alors, il faut que cette volonté se manifeste.

399

   The difference in foundation has a practical meaning if one asks the question whether the parties have to know the custom that is invoked. The authors to which I referred, Gény for example, answer in the affirmative.195 I would like to deny it: to refer again to an example from Houwing’s essays — he who rents out a leasehold farm in Zeeuwsch-Vlaanderen, has to tolerate that the local customs of such agricultural tenancy agreements are binding upon him, even if he lives in France and knows absolutely nothing of these customs. Houwing himself corrects the conception which is disputed here by taking into account not what the parties actually intended, but what they would have intended, if they had deliberated with equity and good faith. Equity and good faith guide him then to set aside an appeal to the lack of knowledge of the custom in a case like the one under discussion.

399

   La diversité de ce principe gagne une importance pratique lorsqu’on pose la question de savoir s’il faut que les parties connaissent l’usage invoqué. Les auteurs auxquels j’ai fait allusion, Geny par exemple, y répondent par l’affirmative;187 Pour ma part, je voudrais soutenir le contraire. Citons un autre exemple emprunté aux essais de Houwing. Celui qui donne à bail une ferme, située dans la Flandre, doit se soumettre aux usages locaux relatifs à de tels baux à ferme, même s’il habite en France et s’il ignore complètement ces usages. Houwing, partisan lui-même de la conception rejetée ci-dessus, y apporte une correction en tenant compte, non pas de ce que les parties ont voulu en réalité, mais seulement de qu’elles auraient voulu si elles s’étaient inspirées de l’équité et de la bonne foi. L’équité et la bonne foi l’amènent à écarter, dans un cas semblable, un appel à l’usage.

400

It is clear that a superfluous fiction is used here;196 a reference to the intention can be left aside. In agreement with the authors to whom I referred, I see the custom as material for the interpretation of the agreement, but unlike them, to me interpretation is not an inquiry into the will of the parties — the material doesn’t serve to detect their “intention”, but rather the objective meaning of the statement, its social meaning and legal consequence.
   It already follows that custom is binding, not because the written law refers to it, but because it partly determines the content of the binding promise,
regardless of whether the law refers to that custom or not. In addition, analysis of the nature of supplementary law also explains that it cannot have force against custom.
   We already pointed out above that supplementary law has two functions: bringing order — whether based on the probable intention of the parties involved or not — and giving an indication of what the legislator thinks fit in a certain relationship where the parties do not express themselves, which means giving pressure in a certain direction.

400

Il est évident qu’on emploie ici une fiction superflue.188Avec les auteurs cités, je vois, dans la coutume, pagina-147de la volonté des parties — ce matériel ne sert pas à dépister leur „intention”, mais le sens objectif de la déclaration, sa signification sociale et son effet juridique.    Il en résulte d’abord que l’usage lie, non pas parce que la loi y renvoie, mais parce qu’il détermine aussi le contenu de la promesse obligatoire, autrement dit, ce principe vaudrait également même si les articles 1375 et 1383 C.c.n. ne se trouvaient pas dans la loi et si elle contenait seulement la règle de l’art. 3 de la loi A.B. Cependant, la seule réflexion sur la nature du droit supplétif nous apprend déjà qu’il manque de tout effet vis- à- vis de l’usage.
   Ci-dessus nous avons souligné que le droit supplétif a une double fonction: l’ordonnancement fondé, ou non, sur la volonté présumée des intéressés et l’indication de ce que le législateur juge convenable dans un certain rapport, tant que les parties ne se sont pas prononcés elles-mêmes. Cette indication exerce donc une pression dans un sens déterminé.

401

   In as far as provisions of supplementary law regulate, they must surely give way to custom. The presumption that the parties would have wanted it this way disappears as soon as the custom differs, and an external regulation lacks its reason for existence when social life has come to order independently. Regulation of contractual relations is always an addition to assure certainty in respect of that which the parties themselves left uncertain— there is therefore no room for regulation when custom offers the certainty. A legislator who drafts rules of supplementary law doesn’t say: thus, I command — but thus it will be, if you didn’t formulate a rule yourself.

401

   Pour autant que des dispositions de droit supplétif contiennent de l’ordonnancement, elles reculeront certainement devant les usages. En effet, dès qu’elle se trouve en présence d’un usage contraire, la présomption relative à la volonté des parties tombe. Et un ordonnancement, imposé du dehors, n’a aucune raison d’être, lorsque la vie en société elle-même est arrivée à établir un ordre. L’ordonnancement des rapports contractuels tend toujours à les compléter en vue de substituer de la sécurité aux incertitudes dans les déclarations des parties — lorsque l’usage offre cette sécurité, il n’y a pas lieu à ordonnancement. Un législateur qui établit des règles de droit supplétif ne dit pas: „j’ordonne que”, mais „il en sera ainsi lorsque vous n’avez pas formulé une règle vous-même”,

402

And we may supplement the latter: if the rule was not given from elsewhere by custom. The function of supplementary law to constitute order in social life, makes it subordinate to those rules which are offered by this life itself. Whoever argues that custom cannot do away with a rule, forgets that the rule is not set aside by custom, but restricted. The rule of the written law is general, plenty of space remains for it next to the more specific regulation by custom. Custom gives rise to differentiation in the application of the rule, to refinement of law.

402

et, à ceci, nous pouvons ajouter: „ou lorsque cette règle n’est pas donnée par les usages”. C’est sa fonction d’ordonnancer la vie en société qui fait que le droit supplétif cède à l’ordonnancement que cette vie nous offre elle-même. Celui qui objecte que l’usage ne peut pas supprimer une règle (art. 5. loi A.B. cité ci-dessus p. . . .) oublie que la règle n’est pas supprimée par l’usage, mais seulement restreinte. La règle légale est générale, il lui reste toute latitude à côté de la réglementation plus spéciale qu’opère l’usage. L’art. 1492 C.c.n. (1247 Ce.) n’a pas été aboli, bien qu’il ne soit pas appliqué à Amsterdam aux rapports entre preneurs et bailleurs d’appartepagina-148ments loués à la semaine. L’usage opère une certaine différenciation, une particularisation du droit.

403

   But isn’t this different, when and as far as this regulation by supplementary law also implies a judgment? We argued above197 that by his prescriptions the legislator also indicates what seems fit to him for a certain relationship. Is it possible that such a prescription, which we must surely respect, is set aside by simple non-compliance, provided that it is extensive enough?
   In this way the question comes close to the issue of custom versus compulsory law. We will talk about this directly. As far as the supplementary law is concerned, the answer to it can be found in the deliberations above about contract law and the meaning of the supplementary legal provisions.

403

   Le principe dégagé ci-dessus vaut-il même si la réglementation supplétive contient également un élément d’appréciation? C’est que nous avons soutenu dans nos développements antérieurs189 que le législateur indique souvent par ses prescriptions ce qu’il croit juste pour un rapport déterminé. Une telle prescription, qu’il faut certainement respecter, peut-elle être écartée par une simple non observation, à condition que celle-ci soit assez répandue?
   Posé ainsi, le problème approche celui de l’usage devant le
droit impératif dont nous traiterons immédiatement. Quant au droit supplétif ce problème trouve sa solution dans les considérations élaborées ci-dessus, à l’égard du droit contractuel et le sens des dispositions légales supplétives.

404

   The promise is not binding because the written law says so, but because the promise-law stands next to statute-law — the latter puts limits on the obligation by promise; it does so in the compulsory law. This implies that when the social meaning of the promise is indeed determined by that custom, in the end every supplementary law will give way to that custom. But also here we have to beware of the one, easy, conclusive answer. It is far from true that every rule of supplementary law may be set aside whenever it is infringed repeatedly in a certain stated case.

404

   La promesse ne lie pas, parce que la loi le dit; le droit des promesse est juxtaposé au droit légal — celui-ci pose les bornes de la force obligatoire de la promesse; il le fait dans le droit impératif. Il en résulte que tout droit supplétif doit céder à l’usage, si, en effet, celui-ci détermine la promesse dans son sens social. Cependant, ici encore, il faut se garder d’une seule réponse facile et catégorique. Il s’en faut de beaucoup qu’on puisse écarter toute règle de droit supplétif, lorsqu’elle est fréquemment violée dans une certaine hypothèse.

405

We must distinguish. When the rule is new, the custom should have come into existence after the rule was made. Customs which preceded the rule were clearly not respected by the rule, which intended to give a new direction to social life. As soon as we accept the competence of the legislator — and I repeat that this happens in this book a priori — we have to comply with him if he wants to direct social life by his prescriptions. But if this life puts up resistance, if thus a custom develops or holds out after the rule is made, the moment can come that custom prevails.

405

Il faut faire ici une distinction. Lorsque la règle est nouvelle, l’usage contraire doit lui être postérieur. C’est que la règle qui veut aiguiller vers des tendances nouvelles ne respecte pas les usages, qui sont antérieurs. Dès que nous acceptons la compétence du législateur — ce que nous faisons a priori dans le présent ouvrage, je le répète — il faut le suivre, il est vrai, toutes les fois qu’il entend diriger la vie en société. Mais quand cette vie y résiste, c’est-à-dire qu’un usage se développe ou se maintient postérieurement à la règle, le moment peut arriver où l’usage la prime.

406

   This first and foremost. And secondly: custom is a quantitative magnitude. There are volatile customs, which occur here and there, there are usages which repeat themselves time and again but are not very important, there are customs which are firm as a rock and respected by everyone. In as far as the legal rule— also the one of supplementary law — must be valued higher, has to be seen as expressing something more than just regulative order, or direction, — in the same measure the custom will have to be stronger and more extensive, in order for it to be possible to appeal to it in opposition to the rule.

406

   Et deuxièmement: l’usage est une entité quantitative. Il est des usages passagers, se manifestant ça et là seulement: il est des usages qui se répètent continuellement, mais cependant de peu d’importance, il en est aussi qui sont inébranlables, respectés par tous. Au fur et à mesure qu’il faut évaluer davantage la règle légale et qu’ellepagina-149 dépasse le pur ordonnancement en ce qu’elle contient également une certaine tendance, dans la même mesure l’usage invoqué à son encontre doit être plus fort et plus répandu.

407

It is no coincidence that it is precisely in a provision of law which is purely oriented at bringing order that the power of the use of custom against the law is so clear. This becomes different when we arrive at the prescriptions of new laws (such as the employment contract and the company limited by shares), where the legislator definitely wants to move the social life in a certain direction and only holds back its compulsory power because of diffidence for intervening too severely. The custom has to have already been very strong, long standing and extensive, to be able to conquer such prescriptions.

407

Ce n’est pas par hasard que précisément dans l’art. 1429 C.c.n. (1247 Ce.) — qui constitue l’ordonnancement le plus pur — s’exprime si clairement la force de l’usage vis-à-vis de la loi. L’exemple de l’art. 1595 C.c.n. est déjà moins frappant. Il en est autrement pour les prescriptions dans les lois nouvelles (contrat de travail, société anonyme) où le législateur entend aiguiller la vie sociale dans une direction déterminée, et ne retient son pouvoir coercitif que par timidité devant une intervention trop rigoureuse. S’il veut triompher de pareilles prescriptions, l’usage doit être très fort, de longue durée et d’une étendue considérable.

408

   There is a balancing here. This is the correct core of Houwings’ remark that equity and good faith must decide what should prevail: custom or supplementary law.
   To summarize: supplementary law that is regulation gives way to custom, supplementary law that determines the direction in which the parties involved should go according to the opinion of the legislator, gives way to custom only when this custom is very strong. Custom versus compulsory law will be treated below. First, we will have to consider another facet of our question.

408

   Il se fait ici „un pesage”. La quintessence si juste de l’observation de Houwing est que l’équité et la bonne foi doivent décider à qui reconnaître la priorité: à l’usage ou au droit supplétif.
   En résumé, le droit supplétif qui constitue un ordonnancement cède à l’usage; le droit supplétif, indiquant la direction vers laquelle les intéressés doivent s’orienter d’après l’opinion du législateur, ne cède à l’usage que lorsqu’il est fort.

409

§ 23 Custom and supplementary law (continued). Requirements. Significance of the formulation. Evidence.

   When does a custom become law?
   Firstly there has to be a repetition of facts: in similar relations the same actions must have occurred. The appeal to custom is not very different from the assertion: everybody did as I did, or: I might expect that you would do as everybody else does. Look at the examples in the previous section. In general people in Amsterdam collect the rent of week-dwellings from the tenant, it never occurs that the tenant brings the money to the landlord at his house. Thus it was pleaded as a defense in one legal action; in another legal action: it is common for farmers in the Haarlemmermeer to yield a small patch of land to an employee to plant potatoes for personal use; permission for this from the proprietor is never asked.

409

§ 23 La coutume et le droit supplétif. (Suite)Leurs conditions. L’importance de la formulation. La preuve.

   Dans quelles conditions l’usage devient-il du droit?
   A cet effet il faut d’abord une répétition des faits, c’est-à-dire d’actes similaires dans des rapports semblables. L’appel à l’usage revient en grande partie à l’affirmation: tous ont agi comme moi, ou bien: je pouvais m’attendre à ce que vous agissiez comme tout le monde. A Amsterdam on fait généralement percevoir les loyers des baux des appartements toutes les semaines; en fait, le preneur n’apporte pas l’argent chez le bailleur; telle fut la défense au cours d’un procès; — et dans un autre litige: dans le polder, dit „Haarlemmermeer”, les fermiers mettent généralement à la disposition
pagina-150de leurs ouvriers une parcelle pour y planter des pommes de terre; on n’en demande pas la permission au propriétaire.

410

   However, is the existence of custom already demonstrated when there has been evidence given of the facts i.e. of the repetition of actions, or should there be something else in addition to this? Is it necessary that these actions were the result of the conviction that one should act as one does? People speak in this respect of the opinio necessitatis, which would be required for customary law. This is not a happy expression: a necessity to act as one did is out of the question in respect of supplementary law. If one were to use the expression opinio juris instead, the objection would not be removed: the parties involved do not think of law; the action is neither preceded nor accompanied by the awareness that it should be done in the way it is done. When people act differently from the custom, this strikes nobody as being improper, provided that it is stipulated explicitly; if this is not the case, the opposite party is allowed to suppose that others will find no fault with his compliance with the custom, and that also conversely the others will act according to the custom. The impropriety only comes about when the custom is set aside without any stipulation.

410

   L’existence de l’usage est-elle établie par la preuve des faits de la série d’actes, ou est-ce qu’il faut qu’un autre élément vienne s’y ajouter? Faut-il que ces actes proviennent d’une conviction qui les croit justes? A ce propos l’on parle de l’opinio necessitatis, qui serait une condition du droit coutumier. L’expression est peu heureuse: la nécessité d’agir comme on l’a fait ne se conçoit pas, quand il s’agit de droit supplétif. Si l’on remplace cette expression par „opinio juris”, le grief n’est pas neutralisé: les intéressés ne songent pas au droit, lorsqu’ils agissent; leurs actes ne sont ni précédés ni accompagnés d’une acception morale déterminée. Si ces actes dérogent aux usages, personne ne les jugera, de ce fait, inconvenants, pourvu que ce soit stipulé expressément; sinon, la partie peut s’attendre à ce qu’on ne lui reproche pas d’avoir suivi l’usage et â ce que l’autre partie se comporte aussi conformément à l’usage. On dit inconvenant seulement l’acte accompli en dérogation à l’usage sans stipulation expresse.

411

   There can be no legal conviction on which the action is founded and which accompanies it, but this does not mean that it is always irrelevant what the parties involved have imagined to be the consequences of their actions, that it is always only the series of successive actions which constitutes the custom and by this the law. Acting continuously in the same way, can indeed obligate to continue acting this way, but it is not necessary that this happens, and it will not happen if the parties involved have remained conscious of the fact that their actions were not obligatory and therefore the expectation or trust that the custom would become rule (in the double sense as indicated at p. 130) could not have been given rise to.

411

   Il n’existe donc pas de conviction juridique dictant ou accompagnant les agissements, mais ce n’est pas dire que ce que les intéressés se sont représentés relativement aux effets de leurs actes soit toujours indifférent ni qu’une série ininterrompue d’actes similaires établisse toujours un usage et, par là, du droit. Le fait d’agir sans interruption d’une façon similaire peut obliger à la continuation de ces actes, mais une telle obligation n’existe pas et ne s’impose pas lorsque les intéressés demeurent conscients de la nature indue de leurs actes, de sorte qu’il ne naît aucune expectative, ou confiance, de voir l’usage devenir une règle (dans le double sens indiqué ci-dessus, page ….).

412

It could be that year in and year out an office clerk gets a bonus on New Year’s Day, that all clerks in the same position also get similar rewards, and that nevertheless the person concerned, just like his superior, still remains aware of the fact that it is an act of benevolence of the latter when he hands over the envelope. In other words: the opinio juris is not a positive requirement, but in a negative sense, the consciousness not to be bound could prevent the coming into existence of customary law. Law can develop from habits, but habits are acts in their social meaning; this meaning can’t be established without taking into account the assumptions of those who act. However, the assumptions of specific parties do not matter here, but rather the meaning, which is typical for the act, the expectation which it invokes in a certain social context.

412

Il se peut qu’un employé de bureau reçoive chaque année des étrennes, que tous les employés de la même situation obtiennent des gratifications similaires, et que pourtant l’individu en question, aussi bien que son patron, demeurent toujours conscients du fait que la remise de l’enveloppe n’est qu’un acte de bienveillance. Autrement dit: l’opinio juris” ne constitue pas une exigence positive; cependant la conviction de ne pas être lié peut empêcher la naissance d’un usage obligatoire. Des mœurs, il peut naître du droit; mais les mœurs sont des actes dans leur sens social. Ce sens ne peut pas être fixé sans tenir compte des représentations de ceux qui agissent. pagina-151Or, il ne s’agit pas des représentations de quelques parties déterminées, mais de la signification typique de l’acte, des expectatives qu’il suscite dans son milieu.

413

   It is clear that it is impossible to give a general rule that determines when repeated use has gained such intensity and firmness that people in the future can also depend upon a further continuation of the series of successive actions, provided there is no stipulation to the opposite effect. Again, it is the judge who in the end has the decision here. But this does not yet mean that it is the judge here who creates law; people have asserted this for the entirety of customary law, but unjustly so: the judge formulates it and this is very important, but it is not a creation. Here we touch an issue of principle.

413

   Il est évident qu’on ne peut pas établir de règle générale indiquant les conditions dans lesquelles l’événement répété a pris une intensité et une telle fixité, qu’on peut dès lors s’attendre à la continuation de la série d’actes similaires, sauf stipulation contraire. Ici encore la décision finale relève du juge. Mais ce n’est pas dire que c’est le juge qui crée du droit. On l’a soutenu pour l’ensemble des usages, mais à tort; le juge formule l’usage — c’est une activité d’une importance considérable — mais il ne s’agit pas ici d’une création. Nous touchons ici un point fondamental.

414

   It is possible to imagine customary law that has never been confirmed by a judge. It is true that the judge can end doubt whether a certain custom is law and that in doing so he adds a new rule to the system of law, but he does so because he is convinced that this rule was already hidden in the system, that the formulation comes from him, but not the content. Moreover, the doubt can be surmounted in another way, i.e. by mutual consultation. It could even be that the doubt never arose, that the rule crossed the threshold separating habits and law, without any deliberate intervention. The latter rules are the strongest, the most self-evident.

414

   On conçoit aisément des usages que le juge n’ait jamais encore protégés. Le juge peut, il est vrai, mettre fin à des doutes relatifs à la nature juridique d’un usage et ajouter ainsi une règle nouvelle au système de droit, mais il le fait dans la conviction que cette règle était déjà latente dans le système, et que c’est de lui que provient la formulation de cette règle, non pas son contenu. De plus, ces doutes peuvent être dissipés d’une autre façon encore, par exemple d’un commun accord. Il arrive même que jamais des doutes ne se soient soulevés, que la règle ait franchi, sans aucune intervention expresse, le seuil qui sépare les mœurs du droit; ces dernières règles sont les plus fortes, les plus évidentes.

415

   The old scholars of customary law, who started to record it, knew this already. One of the greatest of them, Philippe de Beaumanoir (1283), observes 198that there are two ways to establish the existence of a coutume; either it is so general that it is followed everywhere without any contestation, or it may be contested and then it can be proved by court ruling. An example of the first is the obligation of somebody of noble birth to pay a recognized debt within 15 days after order, and of the common man to do so within 7 days.

415

   C’est ce que savaient déjà les connaisseurs anciens du droit coutumier. Un des plus grands d’entre eux, Philippe de Beaumanoir (1283) remarque190qu’il est deux façons de prouver l’existence d’une coutume: ou bien elle est tellement générale qu’on l’observe partout sans contredit, ou bien elle doit être constatée par un jugement lorsqu’elle est contestée. Pour la première catégorie, il cite comme exemple la règle selon laquelle un noble doit payer une dette reconnue dans les 15 jours, le menu peuple dans les 8 jours.

416

   At present it is still the same. The customary law can only partly be known from court rulings — only research of social practice itself provides real knowledge 199When John Austin 200wrote down the statement “customary law is but a species of judicial law”, by which he clashed with the prevailing doctrine at that moment in England, he forgot that the judge is bound to custom as much as to the law. Were it true, all law would be judicial law. In the end the idea that only the formulated rule is law underlies these conceptions. This belief is sharply stated by a young writer, Alf Ross201:

A habit as such cannot be a source of knowledge for such a thing as law. The custom cannot be understood as a non-independent (valid through recognition by the judge or the legislator, lhc) source of law, as long as no specific, objectively unambiguous criteria can be indicated to determine when something is law, italics PS. (trans.lhc)

416

   Il en est toujours de même. Par les jugements on ne peut connaître qu’une partie des usages — la vraie connaissance se trouve seulement par la recherche des actes sociaux mêmes.191 Lorsque pagina-152John Austin192 s’opposa carrément à la doctrine dominante de son époque en Angleterre par la sentence: “customary law is but a species of judiciary law”, il oublia que le juge est autant lié par la loi que par la coutume. Si cet auteur avait raison, tout droit serait du “judiciary law”. Ces conceptions se basent finalement sur l’idée d’après laquelle seule la règle formulée est du droit. Cette conception s’exprime très nettement chez un auteur plus récent, Alf. Ross. Il dit193

Eine Gewohnheit, als solche kann nicht Erkenntnisgrund für etwas als Recht sein. Auch nicht einmal als eine unselbständige Quelle lässt die Gewohnheit sich verstehen: denn es werden hiermit nicht bestimmte, objectiv eindeutige Kriterien angegeben wenn etwas Recht ist.

417

   In our country B.A. Kahn202 stated to the same effect already before him:

There is only a rule of law when its prevalence is uncontested and its content unambiguous. (trans.lhc)

When put to this test, much codified law could not be called law. There is an overestimation of the formula, the assumption that in every conceivable case the decision was given by the formula, but this is completely refuted by the practice of our case law, as it is based on the written law since the codification in the Netherlands from 1809 on, and also by our understanding of what interpretation means. It is pure circular reasoning (petitio principii) that only the law which is bound to a formula is law.203 The experience of centuries opposes this as much as present practice does. Case law has been built upon custom and it continues to be so.

417

   Avant lui, l’auteur néerlandais B. A. Kahn194 s’était prononcé dans le même sens.

Il n’existe une règle de droit que lorsque sa validité est incontestée et que son contenu est sans équivoque.

S’il en était ainsi, beaucoup de „droit légal” ne pourrait pas être nommé du droit. On se trouve ici en présence d’une surestimation de la formule; c’est l’hypothèse selon laquelle celle-ci implique la solution pour tout différend „pensable”, une conception qui est entièrement réfutée par la pratique de notre jurisprudence basée sur la loi depuis la codification et aussi par notre notion d’interprétation. C’est une pure „petitio principii” que de croire que seul le droit formulé serait du droit.195 L’expérience des siècles s’y oppose ainsi que la pratique de nos jours. La jurisprudence s’est appuyée sur la coutume et elle s’y appuie toujours.

418

   The significance of the formula is not at all denied thereby. On the contrary, I admit, that as soon as the judge lays down the customary law, it seems he only ascertains the existing, while in reality at the same time he acts formatively. But just as it is incorrect to contest the novelty of the judgment, it is incorrect to fail to recognize that the existing is ascertained by it. The rule existed before the court ruling, the court ruling gives it form and thereby a new meaning.
   What is the significance of the formulation of the customary law?
   Before we answer this question it is necessary to point out that especially in our time a formulation given by others than the judge is recognized and may even be more important. A formulation by a judge is always incoherent, more or less accidental, but it is possible to point out a deliberate, self-contained description of customary law. By this I don’t refer to the fact that large pieces of legislation are nothing other than formulations of customary law. Rather we adhere completely to the common conception that the law is the expression of the will of persons endowed with authority, in opposition to custom.

418

   Cependant nous ne nions point l’importance de la formule. Au contraire, j’admets que la fixation par le juge de la coutume n’est qu’en apparence une constatation: son activité est en même temps de nature formative. Mais s’il est erroné de contester le nouvel élément que contient la décision, il est également erroné d’ignorer la pagina-153constatation de ce qui existe déjà. La règle est antérieure au jugement; elle obtient sa forme par le jugement et, par cela, une nouvelle signification.
   Quelle est cette signification de la formulation des usages?
   Avant de répondre à cette question, il faut souligner le fait que notre époque connaît justement une formulation non pas élaborée par le juge mais par d’autres et qui est d’un intérêt plus considérable encore. Da formulation par le juge est toujours incohérente, plus ou moins fortuite, mais on peut aussi indiquer une description consciente et achevée de la coutume. Je ne songe pas ici au fait que des parties considérables de la législation ne sont que des usages formulés. Nous partageons entièrement la conception qui voit dans la loi une manifestation de volonté des personnes munies d’autorité, et qui l’oppose comme telle aux usages.

419

But not only the state-authority proceeds to make such a description and recording of customary law, also other authorities, to which people freely submit themselves do so. Traders associations draft codes in which the rules, to be followed in their branch of trade are carefully noted down. The insurers from Amsterdam and Rotterdam have done so already for ages. In our time commerce in its proper sense has followed their example on a grand scale. Corn, stock, coffee, and so many other types of trade have gained their own kind of codification in this way, in which the entire purchase and its possible consequences are regulated. The shipping branch has made international regulations: already for years the York-Antwerp rules determine the law concerning the general average; for transport by sea the Hague Rules were established in 1923.

419

Non seulement l’autorité étatique, mais d’autres autorités aussi, auxquelles se soumettent volontairement les intéressés, procèdent à la description et la fixation de la coutume. Des associations de commerçants élaborent des codes, où elles notent méticuleusement les règles à suivre par leur branche commerciale. Des assureurs d’Amsterdam et de Rotterdam l’ont entrepris il y a des siècles déjà. De nos jours le commerce proprement dit a suivi leur exemple dans une large mesure. De commerce des grains, des titres, du café et d’autres branches du commerce a obtenu ainsi sa propre codification, dans laquelle la vente entière et ses effets sont réglés. Da marine commerciale a établi des réglementations internationales, les „York-Antwerp rules” dominent depuis des années le droit des avaries communes (C.d.C. 414); pour le transport maritime se sont constitués en 1923 les “Hague Rules”.

420

   Regulations like this contain an element of written law and of customary law. They are neither imposed nor prescribed by a State-authority; the parties submit themselves freely. But often they cannot do otherwise in social reality. These are abstract prescriptions, which apply automatically as soon as the parties enter into a certain type of agreement. Prescriptions by which sometimes new law is called into being, or new solutions to difficulties are aimed for, which are contrary to existing practice. In that case they are already very close to the written law — especially its supplementary part. But we are not talking about this — now we speak about that part of the regulations which does nothing more than lay down that which already exists in formulae that are cut as sharp as possible.

420

   De telles réglementations tiennent tant des lois que des usages. Elles ne sont ni imposées, ni prescrites par une autorité publique; les parties se soumettent de plein gré, bien que, d’un point de vue social, elles ne puissent pas faire autrement. Ce sont des prescriptions abstraites, qui deviennent automatiquement applicables, dès que les parties concluent un contrat-type, des prescriptions qui font souvent naître du droit nouveau et par lesquelles on tend aussi à aboutir à des solutions nouvelles contraires à la pratique de l’époque. Elles se rapprochent alors tout près de la loi, surtout en tant que droit supplétif. Mais nous ne traitons pas maintenant de ce phénomène, pagina-154nous nous bornons à cette partie de ces réglementations qui ne tend qu’à noter le droit déjà existant dans des formules aussi précises que possible.

421

   If we pay attention to this, we observe the meaning of these formulations clearly, a meaning which also pertains to the formulation by the judge or any other person who describes customary law authoritatively.
   I see three kinds of consequences:
   1°. The formula itself becomes part of the law. In turn it requires interpretation. The actual practice can be an expedient for this, but it is no longer the object of inquiry, rather the formula is, the rule as it is recorded in words. Grammatical and historical inquiry into these will play a role in its application. That which was meant as a record of the facts gains a meaning independent of these facts.

421

   C’est ainsi que nous voyons clairement la signification de cette formulation, une signification qu’il faut également attribuer à la formulation du juge, à celle de toute personne qui décrit la coutume avec autorité.
   Cette signification se manifeste par un triple effet:
   1. La formule elle même devient une partie du droit; à son tour elle demande une interprétation. A cet effet, les actes matériels peuvent servir d’auxiliaires, ils ne forment plus il est vrai l’objet de la recherche que constitue la formule, mais la règle fixée dans des termes. La recherche philologique et historique de la formule influera sur l’application de la règle. Ce qui fut entendu comme fixation des faits obtient une importance indépendante vis- à- vis des faits.

422

   2°. The formula coagulates the law. The development of law may not come to a standstill— that will never happen — but there is certainly a strong slowing down. Law that is not formulated is easily modified; in the face of a rule which is chained to words, every change must be fought for, it always offers resistance. That which is expressed in words, not just vaguely felt, imprints itself in the conscience, and gives support when there is doubt, but at the same time it is not easily given up.

422

   2. La formule opère la „coagulation” du droit. Il ne se produit pas un arrêt total dans la formation du droit — un tel arrêt ne se produit jamais — mais bien un retard considérable. Le droit non-formulé change facilement; pour remporter la modification d’une règle „rivée” à des termes déterminés, il faut lutter: une telle règle résiste toujours. Ce qu’on a exprimé par des mots (et non seulement vaguement senti) s’inculque dans la conscience, et nous offre un appui en cas de doute; aussi ne l’abandonnera-t-on pas facilement.

423

   3°. Because of the formulation, the requirement of customary law that not only was this action custom in the past, but that it was regular until just prior to the decision, is no longer valid. The formula remains, even if its foundation, the actual practice, lapses, provided this doesn’t turn into its opposite. It could be that during a certain period, the relevant conditions for this practice are lacking, while the rule continues to exist. A rule of customary law regarding war can endure — even though there is no war for years, but this is only possible if it is expressed in a formula. It is then not possible any more to derive the conclusion that there exists a rule of customary law from a practice from decennia ago.

423

   3. La formulation supprime l’exigence qu’on pose pour la coutume selon laquelle il faut qu’on ait autrefois agi de telle ou telle façon, mais qu’on ait agi ainsi même dans les temps qui ont précédé immédiatement la décision. La formule demeure, même si sa base, les actes matériels, tombe, pourvu que ceux-ci ne se changent pas en leurs contraires. Il se peut que pendant un certain temps les conditions pour agir fassent défaut et que pourtant la règle dure. Une règle coutumière pour l’état de guerre peut subsister — bien qu’une guerre n’éclate pas pendant une série d’années, mais cela ne peut se produire que lorsqu’elle a été exprimée dans une formule. Des actes datant d’il y a des dizaines d’années ne permettent pas de conclure à l’existence d’un usage.

424

   Taken together these three consequences are all the result of one: a formulation concerns the assessment of the past, but this is done for the sake of the future. It has influence upon the future. We see that the effects of formulation are important. To this can be added that we can only say that we are familiar with something when we have a clear understanding of it and can therefore summarize it in a formula. We master or know the customary law only when we describe it. There is always the desire to capture it in words, but however important this capturing may be, it is not the customary law itself.

424

   En résumé, on peut dire que ces trois effets sont la conséquence de ce seul principe: la formulation est la fixation de ce qui appartient au passé, mais cette fixation se fait en vue de l’avenir. Cette formulation influe sur le futur. Nous voyons que les effets de la forpagina-155mulation sont considérables. On pourrait ajouter que nous possédons seulement ce que nous comprenons clairement, c’est-à-dire ce que nous pouvons rendre brièvement par une formule. Nous possédons les usages, nous les connaissons seulement lorsque nous les écrivons: le besoin se fait toujours sentir de les fixer dans des termes, mais cette fixation, si importante soit-elle, n’est pas la coutume elle-même.

425

   Once we have paid attention to the significance of the formulation, we can trace this back to the customary law itself. The contrast between the custom and the constant customary stipulation is no different in the end from the contrast between unwritten and formulated customary law. Provided only that we realize that here, unlike the above mentioned case, the formulation does not come from an authority, either imposed or chosen, but from the parties concerned themselves, and therefore in turn rests on nothing other than custom.

425

   Essayons, après ces quelques développements théoriques sur l’importance de la formulation, de retrouver celle-ci dans la réglementation coutumière même. Au fond l’opposition entre „l’usage” de l’art. 1375 et „les clauses d’un usage constant” de l’art. 1383, n’est autre que celle entre les usages écrits et non-écrits. Soulignons encore que la formulation n’émane pas ici d’une autorité, imposée ou choisie, mais des intéressés mêmes; par conséquent elle repose, à son tour, exclusivement sur l’usage.

426

   Here we see also the differences indicated above. The constant customary stipulation has to be interpreted — even this interpretation is analysis of text, also here there is the need for inquiry into language and history. The stipulation brings consistency. It can continue to exist, even if the conditions for its application are lacking. Yes, the stipulation can become so separate from the actual state of affairs, that it can pertain to a situation which has never occurred during the time that the stipulation was in force. After all, it is not necessary that the customary stipulation regulates an event which regularly happens, it can also pertain to an event that is foreseen as a potentiality. In the same way as the codifications of usages acquire the character of small codes, which regulate the future without taking into account what has happened up to now, so the contractual stipulation can become separate from the actual events.

426

   Les deux espèces d’usages mentionnées dans ces articles montrent les mêmes différences indiquées déjà ci-dessus. La clause d’un usage constant doit être interprétée — cette interprétation également est de l’exégèse, elle aussi demande des recherches philologiques et historiques. La clause produit de la sécurité; elle peut subsister même si les conditions requises pour son application font défaut. Qui plus est: la clause peut se détacher tellement des événements matériels, qu’elle finit par concerner une situation qui ne s’est jamais produite depuis qu’on l’a stipulée. En effet, la clause usuelle ne règle pas nécessairement un événement fréquent, mais aussi un événement dont on prévoit seulement l’éventualité. Comme les codifications, les usages prennent le caractère de petits codes contenant des réglementations valables pour l’avenir sans qu’il soit tenu compte de ce qui s’est passé en réalité jusque-là, la clause devenue d’usage peut être dégagée de ces événements matériels.

427

A clear illustration of this contradistinction of custom versus customary stipulation, is given by a court ruling during wartime.204 The conflict concerned the question whether the stipulation: war ends the agreement, was a customary stipulation in the coal-trade. It could be established that the stipulation was regularly made, but not whether war would also make the agreement void when the stipulation had not been made. In our country the question had clearly not presented itself for the coal trade before 1914. There is therefore not a custom, said the Court. The Court of Appeal set this aside. It was not relevant what happened, but what was stipulated. A customary stipulation could be evoked. The stipulation could have become a customary one, although it had never been implemented.

427

Cette opposition entre l’usage et la clause usuelle, entre les articles 1375 et 1383, est clairement illustrée par un arrêt rendu pendant la guerre de 1914—1918.196Le litige portait sur la question de savoir si, dans le commerce du charbon, la clause „le contrat est dissous en cas de guerre”, était une clause usuelle. On pouvait bien constater que la clause était régulièrement stipulée, mais non pas qu’en cas de guerre les contrats fussent annulés, même lorsque la clause pagina-156n’avait pas été stipulée. En effet, avant 1914, chez nous la question n’avait pas été soulevée pour le commerce du charbon. Le tribunal conclut: il n’existe donc pas d’usage. Mais la Cour d’appel annule: ce ne sont pas les événements qui importent, mais ce qu’on stipule ordinairement, c’est l’art. 1383 et non pas l’art. 1375 que l’on a invoqué. La clause pouvait devenir d’usage, même si on ne l’avait jamais appliquée.

428

   Let’s summarize our conclusions once more for the benefit of clearness in this difficult matter: there is unrecorded customary law and described, formulated, customary law. This description can happen in case law, it can also happen in another way. The description has autonomous significance. But also, the undescribed customary law can be law. It exists when there is such a kind of repetition in the way people act that in social practice it is counted upon to be continued. The expectation raised by the actions is decisive in this respect.
   Herewith the treatment of the significance of customary law is concluded.

428

   Résumons nos conclusions en vue d’éclaircir cette matière ardue. Il est des usages écrits et non-écrits. Ils peuvent être écrits soit par la jurisprudence, soit autrement. La formulation a son importance propre. Les usages non-écrits peuvent également constituer du droit. C’est du droit lorsqu’il existe une répétition des actes, telle qu’on compte sur sa continuation dans la vie en société. L/expectative suscitée par ces actes est décisive.

429

   In the literature one can find two more questions discussed, which in our view do not merit an independent treatment. Firstly, whether custom can be local or has to be apparent in general use. The answer is not uncertain — custom is regular practice in a certain environment. This environment can be smaller or bigger, local or distinguished according to business and occupation. There is no reason at all to make a distinction. Secondly, whether it is possible to inquire into the reasonableness of a custom and whether irrational customs can be set aside as having no binding force. But what would be the argument to defend the competence to test a certain kind of law for reasonableness, when it has grown irrationally and is based specifically on the fact that it is not devised, but has originated autonomously in practice? Just as when codified law is concerned, when customary law is applied it is of course possible to raise the question whether the individual decision clashes with what is required by our moral judgment. But this certainly doesn’t imply a special inquiry into the reasonableness of the custom.

429

   Dans la littérature, on discute souvent deux questions qui, à notre avis, ne méritent pas un traitement spécial. 1.L’usage peut-il être local, ou faut-il qu’il soit généralement observé? La réponse n’est pas douteuse: l’usage consiste dans des actes régulièrement accomplis dans un certain cercle. Ce cercle peut être réduit, ou plus étendu, local ou déterminé selon le métier ou la profession. La distinction proposée ne se justifie pour aucun motif. 2.La recherche de la raison des usages est-elle permise et les usages irrationnels ne sont-ils pas susceptibles d’être écartés comme non-obligatoires? Mais sur quoi devrait se baser le pouvoir de contrôler par la raison ce droit développé irrationnellement et qui s’appuie justement sur le fait qu’il n’a pas été inventé, mais qu’il est né spontanément dans la vie sociale même. Il est vrai que l’application des usages peut donner lieu à la question de savoir si la solution concrète ne se heurte pas à notre sentiment moral. Mais ceci n’implique nullement une recherche spéciale de l’équité de la coutume.

430

   Finally evidence in customary law. It is generally taught, and also shown by previous decisions205 that the judge is free to decide that a custom exists by all the means which he thinks appropriate and that he is in no way bound in this respect by codified forms of evidence. Simply because, as they say, custom is a source of law and jus curia novit. The argument is weak in my opinion and the conclusion itself too general. Whoever invokes customary law (in the real sense, therefore not the case law which has established such law), invokes facts. When these facts are contested, they have to be proven just like other facts: evidence from witnesses offers the pre-eminent means to make them established in law, not interrogation of experts.

430

   Examinons enfin la preuve des usages. On admet généralement, comme le fait aussi la jurisprudence,197 qu’il est loisible au juge de conclure à l’existence d’un usage par tous les moyens qui lui sempagina-157blent bons et qu’à cet effet les moyens de preuve légaux ne le lient point. C’est que, dit-on, l’usage est une source de droit et que curia jus novit”. Ce raisonnement me paraît faible et la conclusion trop générale. Celui qui invoque un usage (dans son sens propre et donc pas la jurisprudence qui l’a fixé), invoque des faits. En cas de contestation de ces faits, on est tenu de les prouver, comme tout autre fait: pour les établir juridiquement le moyen le plus propre est la preuve par témoins, non pas par l’interrogation d’experts.

431

That this is sometimes superfluous, is caused by the fact that the judge is also allowed to take generally known facts for granted without further evidence. When these are contested this is passed over, not because custom creates law, but because in the face of generally known facts, the argument can be set aside as chicane. When the facts are established, the conclusion as to whether these facts imply the existence of customary law is a conclusion of the judge, not of the parties and also not of the experts or witnesses who are interrogated. The judge is at liberty to decide for himself by whom he wants to be informed about this. To this extent evidence is indeed superfluous.

431

Si ce procédé est souvent superflu, c’est que le juge peut tenir pour acquis des faits notoires sans aucune administration de la preuve. La contestation est écartée par le juge, non pas parce que l’usage crée du droit, mais parce qu’elle constitue une chicane devant les faits notoires. Une fois les faits établis, il appartient au juge, et non pas aux parties, aux experts, ou aux témoins, de conclure s’ils contiennent du droit coutumier. A cet effet, le juge est libre de prendre des conseils où il voudra.

432

§ 24 Custom versus compulsory law.

   We now encounter the question whether in the Netherlands custom can be binding in breach of rules of compulsory law.
   The answer to this is embedded in the previous sections. However, the reason which explains why custom prevails over supplementary law doesn’t apply here. Contrary to the supplementary regulations of the legislator, his command is not powerless against widespread deviant behavior. The judge is subjected to these commands. It may be custom that play debts are paid and are sometimes even thought to be more binding than other debts, but no judge will order to pay a play debt contrary to written law.

432

§ 24 La coutume vis-à-vis du droit impératif.

   Nous nous trouvons maintenant devant la question de savoir si, aux Pays-Bas, ce sont les règles du droit impératif priment.
   Nos développements dans les paragraphes précédents impliquent la réponse. Le motif pour lequel l’usage passe avant le droit supplétif tombe ici. A la différence de la prescription supplétive du législateur son commandement n’est pas impuissant devant des actes dérogatoires Le juge est soumis à ces commandements. Bien qu’il soit d’usage de payer les dettes de jeu, auxquelles on attribue même souvent une force obligatoire dépassant celle d’autres dettes, aucun juge ne prononcera, contrairement à l’art. 1825 C.c.n. une condamnation à payer une dette de jeu.

433

However — it could be that a rule of compulsory law is set aside so much in real life, that such important relationships have slowly institutionalized contrary to this rule, that the rule cannot be enforced. This is the conflict we pointed out in § 21(block 382); what was said there also leads to the conclusion that it is impossible to give a clear line of action to determine when this would be the case; further, that this is and should be very rare in our private law. The codification-system, the position of our judge, the traditional high esteem for the law, this all means that customary law contrary to compulsory provisions should be restricted. Nevertheless, it is always inevitable and exists also among us.

433

Et pourtant — il se peut qu’on écarte dans la vie réelle une règle de droit impératif à ce point, que des rapports tellement importants aient trouvé peu à peu un “ordonnancement” contraire à cette règle, qu’il fût impossible de la maintenir. Ici se produit le heurt que nous avons signalé au paragraphe 21; il résulte de ce que nous avons dit à ce sujet qu’on ne saurait dégager aucune directive indiquant les conditions dans lesquelles la règle impérative succombe; il en résulte aussi pagina-158que dans notre droit privé ce phénomène ne doit se produire que très rarement. Le système de codification, la position de nos juges, la considération traditionnelle dont jouit la loi, tout porte à restreindre les usages contraires aux dispositions impératives. Pourtant ils sont inévitables et ils existent aussi chez nous.

434

   Still it is not easy to substantiate this with examples. The reason for this is twofold. Firstly, it seldom happens that the history and written text of the law give an unambiguous answer to a question of law, which is settled contrariwise by custom. It is usually the case that there is a conflict about a certain interpretation and that custom is decisive in the battle of arguments pro and contra. The well-known saying that custom is the best interpreter (optima interpres consuetudo) is not only applicable to the interpretation of the written law, which can be found in case law, but also to the interpretation of the actions of the persons concerned. The consuetudo contributes then at least as much to the decision as the sharpest analysis of the text of the law. But secondly, even then the judge mostly doesn’t say this openly— because he thinks himself bound by the law and free with respect to custom, according to his theory.

434

   Cependant cela ne se prouve pas facilement par des exemples, ce qui s’explique pour une double raison. Premièrement, on voit rarement l’histoire ou un texte légal trancher clairement une question juridique que l’usage a résolue en sens opposé. Le plus souvent, il s’agit d’une controverse interprétative; c’est alors l’usage qui, parmi les arguments invoqués de part et d’autre, dit le mot décisif. La maxime: optima interpres consuetudo” vaut non seulement pour l’interprétation de la loi par la jurisprudence, mais aussi pour celle que l’on décèle dans les actes des intéressés. Dans ces cas-là, la consuetudo forme un motif de la décision pour le moins au même degré que l’analyse la plus pénétrante du texte de la loi. Mais deuxièmement, même dans ces hypothèses, le juge ne se prononce pas ouvertement sur ce point, parce qu’il s’estime avant tout lié par la loi, et libre dans son appréciation théorique des usages.

435

   Above on page 123 (block 354/5) I gave the example of the foundation. It is established by case law, that it is possible to form a foundation in our country, it is also customary law, when the reasons given by the advocate general Ledeboer, to which I referred there, are accepted. But such a justification is rare, the Supreme Court itself practically never uses it — is it farfetched to maintain in spite of this, that custom is also important according to the court’s opinion?

435

   Ci-dessus, page 123, j’ai donné l’exemple de la fondation. Da possibilité de constituer une fondation est, chez nous, du droit jurisprudentiel, c’est aussi un usage lorsqu’on accepte la motivation de l’Avocat Général Ledeboer, citée au même endroit. Mais une telle motivation est rare: la H.C. elle-même ne s’en sert presque jamais. Serait-il osé de soutenir néanmoins qu’elle reconnaissait aussi l’importance de cet argument?

436

   While in the case of a foundation there are good reasons to argue that it is impossible to demonstrate that it is against the written law, there was another case in which the position was much weaker, where the question whether an action was valid was also at stake, and whether it constituted the intended legal effect, or whether a compulsory legal provision ruled out such an effect. I allude to the question whether it was possible before the amending act of 1928 to form companies limited by shares, which did not have acts of commerce as their aims. The texts of the law, the system and history of the code, all these plead in favor of an answer in the negative. Nevertheless, such companies limited by shares were officially allowed by the Ministry of Justice. Many of these were formed (building companies, agricultural enterprises); large funds were invested in them, innumerable legal acts were performed with them.

436

   Si, pour la fondation, on peut alléguer avec raison que sa contradiction avec la loi n’est pas démontrable, beaucoup plus faible était la position dans une hypothèse où il s’agissait également de la question de savoir si un acte était valable et produisait l’effet juridique envisagé, ou bien si une disposition légale impérative excluait cet effet. J’ai eu vue la question de savoir si, avant la loi de 1928, la constitution d’une société anonyme, n’ayant pas pour but l’accomplissement d’actes de commerce était possible. Les art. 14, 36 (ancien) C.d.C.n. le système et l’histoire de la loi plaidèrent en faveur d’une réponse négative. Cependant de telles sociétés avaient été reconnues par le Ministère de la Justice. On en avait constitué un grand nombre (des sociétés de construction, sociétés agricoles, pagina-159etc.), on y avait investi des capitaux considérables, et, par elles, on avait accompli d’innombrables actes juridiques.

437

This all would become unstable and uncertain, if it were to be decided top down: the company limited by shares doesn’t exist when it does not have acts of commerce as its aims. No wonder that people didn’t dare to take this decision, in spite of the strong arguments which could be derived from interpretation, and that they bowed before the facts: “the actual existence” of these companies limited by shares, which don’t trade in the manner intended by the written law. Molengraaff openly said: “here law has come into being by custom — in deviation of the written law.” 206

437

Tout cela aurait été ébranlé si l’on avait proféré la parole autoritaire: la société anonyme n’ayant pas pour but de faire le commerce est nulle. Est-il étonnant qu’on reculât devant cette sentence, malgré les forts arguments d’interprétation, qu’on s’inclinât devant les faits; devant existence de ces sociétés anonymes qui ne font pas le commerce dans le sens légal. Molengraaff dit ouvertement: „par l’usage — et contrairement à la loi, le droit s’est formé ici”. 198

438

   Another example from a totally different domain. It concerns the institutional setting of the Dutch Reformed church. In 1816 King Willem I issued a decree about this, of which the legal validity was very questionable, or rather, of which it is now certain that it was invalid. There are numerous jurists and church authorities who assume that he had no competence at all for this intrusion.207 Nevertheless there are only a few208 who at this moment still deny that the Royal Decree is the foundation of this institutional setting.

438

   Citons un autre exemple dans un domaine entièrement différent. Il s’agit de l’organisation de l’Eglise Réformée des Pays-Bas. En 1816, le Roi Guillaume 1er édicta un arrêté à ce sujet, dont la validité juridique est fort contestable, qui plus est, dont l’irrégularité est depuis établie. Un grand nombre de juristes et d’autorités ecclésiastiques admettent qu’il ne revient au Roi aucun pouvoir d’intervenir dans cette matière.199Néanmoins peu désavouent l’arrêté royal comme fondement de cette organisation.200

439

It may be true, that the fact that it has been accepted by the people concerned, as it is often claimed, can be contested, nevertheless it is in my opinion true that, rebus ipsis et factis, to adopt an expression of the Supreme Court 209in this matter, the institutional setting as prescribed by the King has become the one in use by the Dutch Reformed church. The term “accept” is probably too connected with a deliberative decision — in fact people simply have acted for years as if the Royal Decree was valid and on this basis they have created such a widely ramified framework of institutions and regulations, that it is impossible now to allow for a contestation of it. Is this something other than customary law? Customary law in breach of the written law?210

439

Il est vrai que l’argument tiré de l’acceptation de cette réglementation par les intéressés est discutable, je crois cependant que l’organisation prescrite par le Roi est devenue rebus if sis et factis” pour reprendre une expression de la H.C.201celle de l’Eglise Réformée des Pays-Bas. C’est que l’acceptation nous rappelle trop une volition expresse des intéressés — en réalité on a simplement agi, pendant de longues années, comme si l’A.R. était une loi, en vertu de laquelle est né un ensemble d’institutions et de réglementations tellement ramifié, que sa contestation ne se conçoit plus. S’agit-il ici d’autre chose que de l’usage? D’un usage contraire à la loi?202 pagina-160

440

   More examples like this can be mentioned: to change a mortgage in rank, in order to create the opportunity for a mortgage of a later date to acquire a higher rank, is completely contrary to the codified system of registration of mortgages, nevertheless it happens regularly and a decision now to declare this invalid, while the usage has struck root, would create far reaching difficulties. It can be said to be in breach of the provisions of the Civil Code, when people do not write bonds or mortgage bonds in their own hands or affirm the debt handwritten and although it is possible here to evoke history to contest its literal meaning211 it must be assumed that even apart from this the article is not applicable to these documents. Otherwise the misery would be immense.

440

   On pourrait citer d’autres exemples encore: la cession d’antériorité en matière d’hypothèques — opération qui tend à donner un rang supérieur à une hypothèque de date ultérieure, par consentement mutuel des créanciers inscrits — est absolument contraire au système légal d’inscription hypothécaire. Pourtant, cette cession se fait régulièrement et une déclaration de nullité à l’heure actuelle où la coutume a acquis droit de cité provoquerait des difficultés de grande portée. Le fait de ne pas écrire en entier de la main des titres d’obligations ou des obligations hypothécaires (Ripert n°. 1303) ou de ne pas y porter d’une approbation écrite, peut être considéré comme contraire à l’art. 1915 C.c.n. (C. 1326). Cependant abstraction faite de l’argument tiré de l’histoire, qu’on peut invoquer ici contre la lettre,203 il faut admettre que le présent article ne vaut pas pour les titres en question. Sinon, on ne saurait en calculer les conséquences néfastes.

441

Custom makes law. Time and again there is acceptance of the facts. People acted and did so because they trusted that they were allowed to do so; the widely spread regular course of things is founded on the legal validity of the practice — the law would forget its task to impose moral standards upon reality, if it had no eye for reality and would suddenly deny force to certain actions on the basis of regulations which have probably been forgotten. Just as the prescription exists alongside the title when the acquisition of subjective rights is concerned, the custom exists alongside the written law when the formation of law is concerned. Illegitimacy can turn into law. This is ancient wisdom, discovered already by the Scholastics and Canonists.212

441

L’usage crée du droit. On accepte toujours de nouveau le fait accompli. On a agi en croyant fermement dans le caractère licite de ses actes; dans la vie en société, le cours normal des affaires s’appuie dans une large mesure sur la validité juridique des actes accomplis. Le droit manquerait à sa tâche qui consiste à former les normes régissant la réalité s’il perdait de vue cette réalité en refusant brusquement — en vertu de réglementations peut-être déjà oubliées — tout effet à ces actes. Comme pour l’acquisition d’un droit, un titre est requis en dehors de la prescription, l’usage joue son rôle pour la formation du droit à côté de la loi. Le droit naît même de ce qui est illicite. C’est une sagesse très ancienne, découverte déjà par les Scholastiques et les Canonistes.204

442

   Although the distinction between supplementary and compulsory law means that the position of custom is in the latter more modest than in the former — there is no difference as far as the nature of custom is concerned and the reason why it is accepted by the law. It is here, just as there, that what actually happens, determines the law. Also, for the compulsory rule, the boundary between habits and law will depend on the question whether that which actually happens has gained such significance that the rule in the end will be carried out in the law.

442

   Si, dans le droit impératif, l’usage occupe une place plus modeste que dans le droit supplétif — phénomène qui tient à la différence de ces deux espèces de droit — la nature de la coutume et les motifs pour lesquels le droit l’accepte sont les mêmes dans les deux domaines. Dans l’un comme l’autre, ce sont les événements matériels qui déterminent le droit. Pour la règle impérative aussi, la frontière entre les mœurs et le droit s’effacera dès que ces événements ont pris une importance suffisante pour que la règle puisse finalement être constituée en droit.

443

The way the members of the same family relate to each other regarding the use and consumption of what belongs to them together, called by some customary law 213is in its entirety only a habitual way of life; it is impossible to point out a legal conflict in which decisive impact will be attached to this. The custom, however, that the married woman puts the name of her husband before her own, has become law, as soon as it is recognized that such a way of putting ones name can be used to sign judicially. For me this is unquestionable.

443

Les rapports entre les membres pagina-161d’une famille, relatifs à l’usage et à la consommation de ce qui leur appartient en commun, ont été à tort qualifiés de droit coutumier par certains;205 ce sont des rapports purement moraux. On ne pourrait pas indiquer ici des points de droit opposés qu’un procès pourrait trancher. Par contre, devient du droit la coutume d’après laquelle la femme mariée fait précéder son nom de famille par celui du mari, dès qu’on reconnaît qu’une telle indication tient lieu de signature juridiquement valable. Cette solution ne me semble d’ailleurs pas douteuse.

444

The rule that the woman is obligated to obey her husband, which shines in our code as a legal rule, is set aside by custom, precisely because it is not possible to demonstrate how to enforce it at law. Theoretically the legal action of judicial separation could serve as a means to enforce this rule — but it doesn’t do so. Not one lawyer tries to turn the fact that the woman has been disobedient into an excessiveness in the sense of the code. Not one judge would declare that he is right. We are allowed here to speak — although there is no judicial decision, which rejects such a claim — of customary law in breach of the written law. There is no doubt about this.214

444

C’est précisément parce qu’on ne sait pas la maintenir en droit que la règle d’après laquelle la femme doit obéissance à son mari — pourtant une règle de droit de notre code (art. 161) — a été écartée par l’usage. La procédure en séparation de corps pourrait servir, in abstracto, à son maintien — or il n’en est rien. Aucun avocat n’essaierait d’invoquer comme excès dans le sens de l’art. 288 C.c.n. la désobéissance de la femme. Aucun juge ne lui donnerait raison. Nous pouvons admettre ici un usage contraire à la loi, bien qu’il manque une décision repoussant une telle action. Tout doute est exclu à ce sujet.206

445

Just as with custom in breach of supplementary law, also here the awareness of the actor is only relevant in a negative sense. A specific conviction which accompanies the act cannot be required here just like it couldn’t be there; it can be required however, that when the persons concerned began to act, they didn’t realize that it was contrary to the written law. The doubt about this lawfulness comes only in hindsight, mostly introduced by the jurists: a sharp witted lawyer starts a legal action, in which the validity of what always had been done is contested or an author advances objections in an article in a journal or in a textbook.

445

Et ici encore — comme pour l’usage contraire au droit supplétif — la conscience de l’agent est d’un intérêt négatif seulement. Dans l’un et l’autre cas, on ne peut pas exiger que les actes soient accompagnés d’une conviction spéciale; ce qu’on peut, exiger c’est que les intéressés, lorsqu’ils commencèrent à agir, ne fussent pas conscients du fait que leurs actes étaient contraires à la loi. A cet égard, les doutes ne se présentent qu’après coup, le plus souvent ce sont les juristes qui les suscitent: un avocat ingénieux intente un procès au cours duquel il conteste la validité de ce qu’on a toujours fait, ou bien un auteur soulève des objections dans un article de revue ou dans un manuel de droit.

446

The people themselves acted guileless, they didn’t know any better whether what they did was allowed or had the effects they assumed. Also here is an analogy with the prescription) and its requirement of good faith 215 It is this good faith, a practice which went on for years as if it was according to the written law, while in hindsight it was contrary to it, which is protected by the judge when he declares that custom makes law, just as with prescription. If something different were to happen, those concerned would call it injustice; they would argue against the opposing party: you are saying now that this is not allowed or not possible, but I acted like this, because a countless number of people acted in a similar way before me and I didn’t know any better or it was allowed. It is this trust which is protected.

446

Les hommes, eux, agissent ingénument, d’après leur conviction leurs actes sont parfaitement licites et produisent les effets qu’ils se représentent. Ici encore se voit l’analogie avec la prescription dont la bonne foi est une des conditions.207 C’est cette bonne foi, le fait d’avoir continué, pendant de longues années, les mêmes agissements, comme s’ils étaient de droit, même s’ils se révèlent, après coup, contraires au droit, que protège le juge, lorsqu’il déclare pagina-162 que l’usage fait du droit. Toute autre décision serait sentie par les intéressés comme injuste. Devant ceux qui s’y opposent, ils plaident: vous alléguez l’illicéité ou l’impossibilité de tel acte, mais j’ai agi de cette façon parce que bien des gens ont agi ainsi avant moi et que j’étais convaincu de l’admissibilité de ce que j’ai fait. C’est cette confiance qui trouve protection.

447

   Thus we see a complete parallel between custom in relation to compulsory law and supplementary law. There is no reason for a fundamental opposition as made for example by Gény 216and Oertmann.217 To save the usage of social and economic life which deviates from the supplementary law, while they didn’t want to accept the custom which is against the compulsory law, they made the usage of social and economic life out to be something else, ascribed them to the intention of the parties. How this can be contested, I explained already above, here we can only add that the difference between both is merely gradual. The codification (in the Netherlands since 1809) has driven the custom back in favor of the written law; now it has been left only a small place, and it suits our current system of law that even there were custom is important, it stays in the background, while arguments of a different nature are put in in the foreground.

447

   Nous concluons donc à un parallélisme complet entre l’usage vis-à-vis du droit impératif et l’usage devant le droit supplétif. Il n’existe pas de motif pour admettre ici, avec Gény 208 et Oertmann 209une opposition fondamentale. Tout en refusant d’attribuer à la coutume un effet à l’encontre du droit impératif et en vue de sauver la coutume devant le droit supplétif, ces auteurs distinguent nettement entre la coutume et les usages conventionnels qu’ils réduisent à la volonté des parties. Ci-dessus, nous avons déjà exposé les arguments qui contredisent cette conception; ajoutons qu’il s’agit ici d’une différence de degrés seulement. L’effet de la coutume vis- à- vis de la loi a été refoulé par la codification; et de nos jours même, elle n’a conquis qu’une place modeste, baisser à l’arrière plan la coutume-même lorsqu’elle est importante et avancer alors une autre argumentation cadre entièrement avec le système de notre droit.

448

One should realize once again that it is very rare that a decision depends on only one piece of information and that therefore the opposition between custom and written law, which we adopted here, is in general too absolute. Every decision is determined by factors which differ from each other in nature. This is why we didn’t give custom a special place next to the written law but treated it as one of the expedients for the finding of law on a par with language and history. But as such it is of utmost importance and it is therefore desirable — if only merely for the sake of what B.M. Taverne calls the “truth” in judicial decisions218 I would rather say sincerity — to bring it more to the fore than has been the case till now.
   It is — we have finally to repeat this again — the actual practice, which co-determines the law.

448

Qu’on se rappelle, que la décision ne dépend que très rarement d’une seule donnée isolée et que, par conséquent, l’opposition coutume-loi, reprise dans nos développements, est souvent trop absolue. Ce sont des facteurs de nature différente qui déterminent toute solution. C’est pourquoi nous n’avons pas attribué à la coutume une place indépendante à côté de la loi et que nous l’avons traitée comme un des auxiliaires pour la découverte du droit, se trouvant sur le même plan que le langage et l’histoire. Cependant en tant qu’auxiliaire elle est d’une importance qu’on ne saurait méconnaître, et il est souhaitable qu’on la mette en avant plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, ne fût- ce qu’en considération de ce que M. Taverne210 a appelé la vérité — je dirais plutôt la sincérité — dans les décisions judiciaires. pagina-163
   Ce sont — répétons-le enfin — les agissements matériels qui déterminent, entre autres, le droit.

449

§ 25 Requirements of social and economic life. The nature of the subject-matter. Sociological and teleological interpretation.

   The facts co-determine the law; what happens in society also plays a role when finding law. This pertains also to a domain other than the one of customary law, a domain which is seldom seen in connection with customary law and yet is really close to it.
   People say sometimes that something or other is law,
because social and economic life requires it. After being used repeatedly by authors, this legal ground has recently pervaded the case law, yes, is also used by the Supreme Court. It is a phenomenon which certainly asks for attention, one of the points, in which the current method of the Supreme Court differs from the one of twenty years ago.219

449

§ 25 Les exigences du commerce social. La nature de l’affaire. Les interprétations sociologique et téléologique.

   Les faits aussi déterminent le droit; l’événement social est un facteur pour la découverte du droit. Ceci vaut encore dans un domaine autre que celui de la coutume, un domaine qu’on ne rapproche que rarement de celui-là, mais qui lui est très voisin.
   On motive souvent la nature juridique d’une règle en disant
que le commerce social l’exige”. Ce motif de droit, très employé par les auteurs, a pénétré aussi ces derniers temps dans la jurisprudence et la Haute Cour elle-même s’en sert. C’est là un phénomène qui mérite notre attention; sur ce point, comme sur d’autres encore, la méthode de la H.C. a subi un changement.211

450

It is characteristic for the way the current method has developed within the narrow limits established by the system of cassation. We find the appeal to the requirements of social and economic life in a well-known ruling of the Supreme Court regarding the provision in the Civil Code that possession amounts to perfect title.220 The court gives a whole series of arguments, mainly of a historical nature. At the end of the judgment it says: “that the useful, broad purport of the rule, as required by the social and economic life is this. . .”. Even more noteworthy is the appeal to the requirements of social and economic life in the cases in which the Supreme Court221 decided that the mandator was bound by the actions of the mandatory, even if he had gone beyond his mandate, provided that the third party who traded with him, might have trusted that he had kept within the limits of the competence conferred upon him.

450

L’emploi de ce motif de droit est caractéristique pour le développement de cette méthode dans les limites étroites de notre système de cassation. Nous retrouvons l’appel aux exigences du commerce social dans l’arrêt bien connu sur l’art. 2014 C.c.n. (1382 Ce.) du 3 février 1922.212Le motif est précédé de toute une série d’autres arguments surtout de nature historique. A la fin de l’arrêt la H.C.213 dit: „que, d’après la tendance utile et large de cette règle, qu’exige le commerce social, etc.” Plus curieux encore est l’appel à cette exigence dans les arrêts où la H.C. estime lié le mandant par les actes de mandataire, même s’il s’agit d’engagements pris en dépassement du mandat (voir art. 1998 C.civil), pourvu que le tiers, qui a traité avec celui-ci, ait pu supposer en toute confiance que le mandataire soit resté dans les limites de son pouvoir.

451

The argument stands completely independently here and this requires even more attention since the H.R, after having declared initially in 1926 that this was an application of the law, in 1928 taught us that it made an exception to the article. An exception not acknowledged by the written law itself. There is a refinement of law here 222which could have been founded on a legal principle223 but which the Supreme Court bases solely on the requirements of social and economic life.

451

L’argument a gagné ici une indépendance complète, ce qui mérite d’autant plus notre attention que la H.C. — ayant déclaré primitivement en 1926 qu’il s’agit ici d’une application de l’art. 1844 C.c.n. (1998 Ce.) — soutient en 1928 que l’argument constitue une exception à cette disposition, une exception d’ailleurs que la loi ignore. Nous voyons ici une „particularisationpagina-164 du droit”214 que l’on pourrait bien baser sur un principe de droit215, mais que la H.C. fonde uniquement sur les exigences du commerce social.

452

   How should we interpret its meaning? Certainly only thus; that regarding certain acts in social life it is generally assumed that one who acts doesn’t act on his own behalf, but on that of another: the manager, the agent, the shop assistant, the managing director, they all perform many acts in their business, which are generally seen as acts on behalf of those who employed them, which they normally are. But if on one occasion these acts are different — because there lacks a mandate — while the outward appearance is present, then people say, that one is allowed to trust the appearance, and the Supreme Court agrees.224 This is required by the social and economic life, in other words without this it is impossible to interact speedily and continuously with all the mentioned persons, to perform a specific inquiry into their competence would not be possible and doesn’t occur.

452

   Que faut-il entendre par là? Rien d’autre que ceci: dans la vie en société on suppose à l’égard de certains comportements que leur auteur n’agit pas pour son propre compte, mais en représentation d’un autre: le gérant d’un fonds de commerce, l’agent, le vendeur dans un magasin, l’administrateur, tous accomplissent dans leur profession des séries d’actes, que l’on considère généralement — et le plus souvent à juste titre — comme des actes pour le compte de ceux qui les ont embauchés. Mais il est des cas exceptionnels où il n’en est pas ainsi — parce que le mandat fait défaut. Cependant, comme on dit, et comme le dit la H.C, dans ces cas-là on peut avoir confiance dans l’apparence s’il en est une.216 C’est ce qu’exige le commerce social, c’est-à-dire que sans cela il serait impossible de traiter rapidement et continuellement avec les personnes précitées; une recherche spéciale de leurs pouvoirs ne peut pas se faire et ne se fait pas en réalité.

453

   The concurrence with customary law is obvious. Here, just as there, there is a practice in society upon which the law depends, here, just as there, there is reliance upon the legal effects of that practice, which cannot be betrayed because it is so widely spread. Here, just as there, it is an appearance upon which people count. The difference is that in customary law the reliance pertains to the existence of a rule, which cannot be found in the written law, while here it pertains to the actual existence of the factual conditions of a legal rule, a rule on mandate, which in reality is lacking. In customary law that which is done regularly becomes an obligation to follow a rule; here somebody who creates a situation which suggests a rule, is treated as being bound to this rule, although it cannot be applied directly. This is required by social and economic life, whomsoever seeks the law will have to take this into account.

453

   La ressemblance avec la coutume est évidente. L’un et l’autre demandent des agissements dans la vie sociale, dont dépend le droit; l’un et l’autre demandent une confiance dans les effets juridiques de ces agissements, qu’on ne peut pas frustrer, parce qu’elle est de nature générale. Pour l’un et l’autre il s’agit d’une apparence sur laquelle on compte. Il y a aussi une différence: pour la coutume la confiance porte sur l’existence d’une règle qu’on ne trouve pas dans la loi; pour l’exigence du commerce par contre, sur la présence, in concreto, des conditions de fait — du reste en réalité absentes — d’une règle légale, en l’espèce celle du mandat. Dans la coutume, ce que l’on fait „en règle générale” devient un devoir selon une „règle”. Il en est autrement pour l’exigence du commerce social: l’auteur d’une situation qui fait présumer l’applicabilité d’une règle, est censé engagé en vertu de la règle, même si celle-ci ne peut pas être appliquée directement. C’est ce qu’exige le commerce social; on devra en tenir compte pour la découverte du droit.